Le «nomade numérique» est-il l'avenir du routard?

alone / Giorgio Montersino via Flickr CC License By

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Du télétravail dans un village-vacances à la gestion d'entreprise depuis une île déserte, des modèles qui séduisent les travailleurs de l'économie immatérielle sont en cours d'expérimentation, voire de standardisation.

On les a tellement serinés avec la mondialisation des technologies qui abolit les frontières et rapproche les humains, réduisant le monde à un village global, qu’ils ont fini par prendre la description à la lettre. S'il est indépendant ou entrepreneur, une connexion Internet haut débit et un ordinateur portable est tout ce dont le travailleur «nomade» de l’économie cognitive ou immatérielle a besoin pour faire son job. Alors pourquoi se condamner à une tour de bureaux sordide en première couronne d’une ville congestionnée d’un pays industrialisé si on peut faire la même chose sur une île tropicale, avec cours de yoga matinal sur la plage et surf en fin d’après-midi?

Le travail en espace partagé dans une destination de vacances se développe, ce qui a donné lieu à plusieurs appellations en anglais: co-working holiday ou, mieux, coworkation (mot valise constitué de «coworking» et «vacation», vacances). Comme dans le coworking ou travail collaboratif, dont ce concept est une extension, la dimension communautaire a son importance et fait partie du trip –«Le coworking n'est pas qu'un espace de travail partagé: c'est une “posture de travail”», écrit Antoine Burret dans Tiers Lieux, et plus si affinités.

Si on voulait vraiment franciser l’expression, on parlerait de vacances-travail ou, plus exactement, de vacances-cotravail...

Des vacances hyper-productives

Cette expérience séduit les néo-entrepreneurs du web, qui se qualifient de «nomades numériques», aventuriers du siècle de l’entreprise. Car plus que des télétravailleurs, qui sont rattachés à une entreprise et dont le lieu de télétravail est en général unique, ils sont proches du travailleur nomade, selon la définition qu'en donne une étude récente de l'Observatoire régional de l'immobilier d'entreprise en Ile-de-France (ORIE):

«Le nomadisme s’entend d’une activité professionnelle qui s’exerce dans de multiples lieux (bureaux, domicile, tiers-lieux, etc.) de manière régulière et aléatoire tout au long de la semaine».

Souvent indépendants, ils sont déjà familiers de l'enchevêtrement des temps de vie et n'établissent pas de frontières étanches entre vacances et travail, vie privée et vie professionnelle [PDF].

Des opérateurs de coworkation ont vu le jour ces dernières années avec des packages structurés et une prise en charge complète des participants, l’offre oscillant entre celle d’un village-vacances et d’un espace de coworking, avec souvent une activité de loisir qui donne une coloration au séjour (travail et surf, travail et yoga, travail et vie communautaire authentique, etc.). Des ateliers et des cours sont parfois proposés sur des thèmes de développement personnel et professionnel: trouver un meilleur équilibre travail / vie privée, choisir un métier qui a du sens, etc.

Lieu de co-working à Bali

Les sites plaquettes se ressemblent un peu: du mobilier de bambous, des laptops, des jeunes entrepreneurs, designeurs, bloggueurs, développeurs, des mojitos au bord de la plage [soyons clairs: c’est l’aigreur du journaliste qui se révèle ici. On a refusé de me payer un reportage de 3 mois en immersion sur place. Fin de parenthèse].

Il semble que le résultat soit au rendez-vous. Une entrepreneuse néerlandaise partie sur l’île d’Ubud à Bali, explique pour le site Quartz,

«travailler depuis une île tropicale s’est révélé productif. Plus productif en général que lorsque je travaillais depuis ma ville natale d’Amsterdam.»

Selon elle, comme chacun espère profiter le plus possible de son séjour sur l’île, le temps passé derrière l’écran est plus court et plus intense. La productivité est d’ailleurs un argument mis en avant par ces espaces. Le site de Sundesk dans le village de Taghazout au Maroc, connu pour ses spots de surf, écrit par exemple que «les espaces de bureaux traditionnels bloquent notre productivité et n’ont pas d’espace pour l’inspiration».

Dans le New York Times, qui consacrait également un article en début d'année à ce phénomène encore très minoritaire, un jeune entrepreneur résumait le principe de tels séjours: «vous faites le boulot que vous avez à faire, vous allez surfer et vous rencontrez des gens qui partagent le même état d'esprit».

Des options européennes possibles

Les destinations ensoleillées et si possible tropicales ont évidemment la côte, mais des espaces similaires existent en Europe. La Mutinerie, espace de worworking parisien, a ainsi créé la Mutinerie Village dans le Perche, à deux heures de la capitale.

Plus ambitieux encore, il est possible de délocaliser toute une entreprise avec une formule d'incubateur de start-up au soleil. Depuis le mois de février, The Blue House, implanté lui aussi à Taghazout, propose ainsi des séjours tout compris à des start-ups pour une durée d'une semaine ou un mois; comme un séminaire d'entreprise, mais en plus long.

Si la tendance se confirme, le coworkation pourrait devenir une branche de l’industrie touristique. En 2012, le fondateur d’un de ces espaces affirmait sur le site Desk Mag qu’il pensait qu’Hawaii pouvait devenir une destination privilégiée pour le coworking.

Noix de coco partagée Vs machine à café?

Le lecteur naïf se demande peut-être pourquoi certains choisissent de parcourir des milliers de kilomètres et de changer de fuseau horaire pour se retrouver dans une ambiance de bureau partagé? Sans doute parce qu’ils ont l’intuition que l’isolement et un trop grand décalage avec leur univers professionnel risquent d’inhiber leur inspiration, l’inverse du but recherché. «La réussite ne dépend pas seulement de la qualité du travailleur mais tout autant de la stimulation offerte par l’environnement social immédiat du travailleur», écrivait Charles Florin, l’auteur du blog La Terre bouge sur Slate, à propos des risques et limites de la délocalisation choisie du travailleur.

Après une période d’euphorie ayant correspondu à l’avènement des nouvelles technologies qui allaient tout dématérialiser, on s’est rendu compte que la présence physique simultanée conservait son importance. L’exemple très médiatisé de la patronne de Yahoo! Marissa Mayer, demandant en 2013 à ses salariés de revenir au bureau après des années d’une politique encourageant le télétravail, est emblématique de ce renversement de tendance. C’est le premier paradoxe de ces exemples: loin d’isoler les travailleurs créatifs, les formules proposées se basent sur la collaboration, l’entraide et surtout la stimulation du groupe.

Les promoteurs du coworkation affirment que le mélange de travailleurs dont les origines, les cultures et les manières de travailler diffèrent renforce le sentiment de communauté qu’ils perdraient loin d’un espace plus traditionnel de bureau.

Ces séjours ont aussi un coût.

Chez Hacker Paradise, dont les lieux de villégiature changent, entre 600 et 1.500 dollars par mois en fonction de la formule d’hébergement (chambre partagée, individuelle ou suite).

Chez Hubud à Ubud, en Indonésie, il faut compter 446 dollars pour trois mois d’accès illimité à l’espace de travail. Ajouter 1.000 dollars par mois pour le gîte et le couvert.

Chez Sundesk, au Maroc, le site affiche un tarif de 30 euros pour une chambre individuelle et de 22 pour une chambre partagée.

Chez La Mutinerie Village, 40 euros par jour tout compris.

Là encore, on peut se demander pourquoi quelqu’un voudrait payer pour travailler… C’est oublier que les travailleurs précaires de la connaissance ont depuis longtemps intégré le principe d’internaliser certains coûts, comme celui du bureau puisqu’ils travaillent chez eux. En Ile-de-France par exemple, les prix sont les suivants, selon les chiffres de l'ORIE.

Source: Observatoire régional de l'immobilier d'entreprise en Ile-de-France (ORIE).

«Web Robinson», l’expérience ultime de télétravail sur une île déserte

Voilà donc pour les formules civilisées. Pour les extrémistes du télétravail sous les tropiques, s’impose en revanche la lecture du livre de Gauthier Toulemonde, Robinson Volontaire, de l’open space à l’île déserte, paru en début d’année. Ce chef d’entreprise d’une TPE française est parti deux mois seul sur une île déserte indonésienne tout en continuant à gérer sa société dont les bureaux sont basés à Lille et à Paris, et qui édite deux publications spécialisées, Timbres magazine et la revue L’Activité immobilière. L’expédition inédite est documentée en détail sur le site de l’auteur, Web Robinson, qu’il a animé en direct lorsqu’il était sur son île, d’octobre à novembre 2013.

D’abord un récit de voyage, le livre est aussi un retour d’expérience sur cette situation professionnelle hors du commun, sur cette île qui est «un petit laboratoire» où l’auteur a pu «tester les avantages et les limites du télétravail». Surtout les limites: ce qui est logique puisque les conditions y sont extrêmes. Si on s’en tient aux photos et aux croquis de l’auteur, le cadre de travail est idyllique. Le bureau est une planche en bois flotté face à l’océan. Gauthier Toulemonde a amené un ordinateur, baptisé «Robinson 1», et un autre de secours, «Vendredi», ainsi qu’un petit boîtier pour l’accès à l’Internet satellitaire, à utiliser avec modération car la bande passante coûte cher. Il alimente les batteries de l’ordinateur grâce à des panneaux solaires fixés par un ingénieur à son arrivée sur l’île.

Photo: Gauthier Toulemonde / Web Robinson

Ne vous fiez pas trop à cette photo de coucher de soleil, prise sur la petite île déserte. Les dangers sur place sont innombrables:

«la noyade, les morsures de serpents, le contact avec le dard des raies, les piqûres d’insectes en tout genre, une noix de coco sur la tête (potentiellement très dangereux, voire mortel), la consommation de poissons toxiques, la foudre (c’est la saison des pluies), les problèmes psychologiques (la liste est longue), les blessures sur les coraux...»

Ajouter à cela les séismes, les tsunamis et la piraterie. Il faut cinq heures pour se rendre sur son île depuis le continent, 10 en tout pour l’amener à l’hôpital le plus proche.

Quant aux risques d’accidents du travail et même de burn-out insulaire, ils sont réels: si la mission a été un succès sur le plan professionnel, il est impossible selon l’auteur de diriger une société à distance plus de deux mois, car «l’insularité finit par créer un immense fossé avec l’“autre monde”, on perd ses repères lorsque l’on est seul en permanence.» S’ajoute le problème du décalage horaire: il faut rester en contact avec les équipes, écrire parfois la nuit et caler ses week-ends sur ceux des salariés…

Même en mode Robinson, on n’est pas tout à fait libre de son emploi du temps. Totalement seul, «il faut tout de suite s’imposer une discipline de vie pour ne pas céder à la douce langueur des tropiques». Paradoxalement, écrit Toulemonde, «on s’aperçoit que, même coupé du monde, on est capable sur une île déserte d’avoir un rythme de vie aussi trépidant que sur le continent. Certains jours, tout allait trop vite comme à Paris et même pire encore.»

Enfin sur le plan des ressources humaines, le dirigeant insiste sur l’implication des salariés qui adhéraient à l’expérience, au projet de l’entreprise et avec lesquels il avait établi des rapports de confiance de longue date:

«Ce qui a aussi fait le succès de l’opération Web Robinson est que nous nous connaissions tous depuis longtemps et avions des habitudes de travail. On ne crée pas une culture d’entreprise avec des intérimaires et la multiplication de CDD...»

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