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Dans le grand 8 de la Ligue des champions, les deux seuls clubs étrangers sont français

Cédric Rouquette, mis à jour le 20.03.2015 à 9 h 33

Le PSG et Monaco ne vont pas simplement représenter la Ligue 1 en quart de finale de la Ligue des champions. Avec la déroute des clubs anglais, ils sont aussi les seuls clubs en lice dont l’actionnariat n’est pas issu de leur pays d’origine. Un constat qui renvoie la France, sixième puissance économique du monde, à son incapacité à irriguer son football d’une base financière puissante et ambitieuse.

Lors du match de Ligue 1 Monaco-PSG, le 1er mars 2015. REUTERS/Eric Gaillard.

Lors du match de Ligue 1 Monaco-PSG, le 1er mars 2015. REUTERS/Eric Gaillard.

Trois clubs espagnols, deux clubs français, un allemand, un italien, un portugais.

Cinq anciens vainqueurs (Real Madrid, Bayern Munich, FC Barcelone, Juventus, Porto), deux anciens finalistes (Atletico Madrid, Monaco) et un qui n’a jamais dépassé les demies (PSG).

Des Français dans (presque) toutes les équipes. Benzema, Ribéry, Mathieu, Pogba, Griezmann, notamment, en plus des Parisiens et Monégasques. Seul Yacine Brahimi, ex-tête d’affiche de la L1 et international algérien du FC Porto, empêche le carton plein.

Il y a mille et une façon de lire le plateau final de la Ligue des champions 2014-2015. Toutes enseignent que la présence française dans l’élite du foot européen est plus marquée que d’habitude. A une nuance près. Si le PSG et Monaco portent haut les couleurs d’une Ligue 1 qui a bien besoin de ces marques de crédit, ce ne sont pas des clubs «français» au sens où le Real est «espagnol» ou le Bayern «allemand». Ils exercent en France, mais leurs actionnaires viennent d’ailleurs. Sans des fonds venus généreusement du Golfe et de l’Est, nous ne serions pas là pour parler d’eux.

Les performances du PSG et de Monaco matérialisent bien le vieux fantasme de la LFP, celui de (re)voir les clubs de L1 jouer un rôle en Ligue des champions, comme au bon vieux temps des années 1990. Il a fallu l’arrivée massive d’investisseurs richissimes pour le rendre possible. Sans le fonds souverain qatari QSI pour le PSG et la fortune personnelle du Russe Dmitri Rybolovlev pour Monaco, le championnat de France n’aurait pas eu grand chose à proposer cette année pour éviter de revivre les horribles expéditions au premier tour de Lille ou Montpellier dans un passé très récent.

S’il y a une exception française dans ce printemps européen, elle est ici. Toutes les équipes qui participeront au tirage au sort, vendredi 20 mars à Nyon, possèdent un actionnariat maison. Les deux plus grands clubs espagnols, le Real et le Barça, appartiennent à leurs socios, c’est-à-dire aux membres de l’association qui dirige le club; l'Atletico a fait entrer dans son capital le groupe chinois Dalian Wanda Group, du richissime Wang Jianlin, à hauteur de 20%, Miguel Angel Gil Marin et Enrique Cerezo Torres restant les actionnaires principaux.

Le Bayern Munich est lui aussi détenu à 75% par un actionnariat populaire, c’est-à-dire par ses Mitglieder, puis à presque 9% chacune par trois multinationales allemandes, Allianz, Adidas et Audi. Le FC Porto est la propriété du fonds d’investissement Investiantas lda, à la tête de 49% du club, devant l’association FCP (40%) et la mairie de la ville (10%). Quant à la Juventus, elle est détenue par dix actionnaires dont le principal est Exor SpA: derrière ce nom inconnu des non-initiés aux marchés financiers se dissimule bien la famille Agnelli, qui a fondé Fiat au début du siècle et la dirige toujours.

Trois clubs espagnols, un club allemand, un club italien, un club portugais, un club qatari, un club russe: voici, relu avec le filtre de la structure des capitaux, le plateau des quarts de finale de la Ligue des champions.

Grandes heures de l'actionnariat français

Que le football français doive son printemps à une perfusion extérieure n’est pas une surprise. Le PSG et Monaco sont, depuis la saison dernière, deux clubs à part et perçus comme tel dans notre bonne vieille Ligue 1. Le premier a terminé largement premier et le second «largement deuxième» l’an passé. Ce n’est pas gênant en soi. Le football est une activité économique totalement mondialisée. Le constat renvoie simplement la France, sixième puissance économique du monde, à son incapacité à irriguer son football d’une base financière puissante et ambitieuse.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Les grandes heures de l’histoire du football français en Coupe d’Europe ont été vécues sous actionnariat français. On parle de l’OM de Tapie en 1993, vainqueur de la Ligue des champions. Du PSG de Canal+, vainqueur de la Coupe des coupes en 1996 (et auteur de plusieurs épopées entre 1993 et 1997). Le Monaco de 2004, dernier finaliste français de la Ligue des champions, était encore géré depuis le Palais, qui avait la main sur un actionnariat local.

A une époque même, le patronage associatif de l’AJ Auxerre traçait sa route jusqu’au printemps (demi-finale de la Coupe de l’UEFA en 1993). C’était le bon temps. Qu’on remonte au Stade de Reims des années 50, aux Verts de Saint-Etienne des années 70, aux Girondins de Bordeaux des années 80 ou à l’ambition débridée de l’OL de Jean-Michel Aulas des années 2000, personne, en France, n’avait jamais eu besoin de conditionner ses ambitions au bon-vouloir de palais russes ou qataris avant le XXIe siècle. D’ailleurs, pas grand monde n'en voulait. Lors d’une première tentative de rachat du PSG en 2005, les fonds qataris avaient été priés d’aller se trouver une respectabilité ailleurs. Ces chipotages n’ont pas duré longtemps: en 2011, le fonds d’investissement américain Colony Capital et ses alliés cédaient le club à QSI.

Avant le PSG et Monaco, l’OM était le précédent quart de finaliste français en Ligue des champions, en 2012. Le club est la propriété personnelle de Margarita Louis-Dreyfus, veuve et héritière de Robert Louis-Dreyfus. MLD est née russe, mais le groupe Louis-Dreyfus, sur lequel sa fortune est adossée, est français, ce qui explique sa place dans le classement des grands fortunes nationales, même si elle possède sa résidence principale… en Suisse. En dehors du RC Lens, racheté puis renfloué par des fonds azerbaïdjanais, mais désormais condamné à faire sans, tous les autres clubs de L1 ont des capitaux nationaux. Ils ne vivent pas dans le même monde que QSI et Rybolovlev. La plupart sont issus de réussites personnelles dans la petite ou moyenne entreprise.

«Décrochage» français

Il faut remonter à 2010 pour trouver trace de deux clubs à l’actionnariat français dans le Top 8 européen, Lyon et Bordeaux, d'ailleurs opposés en quart de finale. Il y avait le Lyon de Jean-Michel Aulas (34,2%) et Pathé (29,9%) d’un côté, les Girondins de Bordeaux de M6 (99,7%), de l’autre. Le parcours de Lyon jusqu’aux demi-finales avait été le dernier coup de rein d’une groupe façonné pour l’Europe, au coeur des années 2000, par un patron convaincu d’avoir les moyens de jouer dans la cour des grands avec sa vision stratégique et ses capitaux maison. Sur le papier, il n’est pas passé si loin. Dans les faits, une dizaine de clubs ont toujours eu une avance incomparable sur lui en termes de puissance économique.

Depuis, le boss lyonnais, coiné par plusieurs pertes annuelles à sept ou huit chiffres et le coût de son stade auto-financé, a réajusté sa stratégie vers l’austérité et le recours aux jeunes joueurs du centre de formation. Elle pourrait payer cette année à l’échelle nationale, puisque Lyon reste devant le PSG au classement du Championnat de France. Une performance imprévisible voire inimaginable il y a encore six mois. Aulas compte ensuite sur la livraison du stade des Lumières, en 2016, pour redevenir un acteur légitime du top 20 européen, grâce aux rentrées qui vont avec. «A partir de 2017, on sera en ordre d’avoir des revenus européens, comme pour l’Emirates Stadium (d’Arsenal) ou l’Allianz Arena (de Munich), disait-il récemment sur RMC. On se met dans un plan à cinq ans pour retrouver le plus haut niveau du football européen.»

Aucun autre club français ne se projette de façon aussi ambitieuse. Réunis à l’initiative de l’UCPF, le syndicat des présidents, ils théorisaient il y a quelques mois leur «décrochage» à l’échelle européenne. Même Lille, un temps inspiré par cet élan international, s’est recroquevillé autour du projet simple consistant à limiter la casse financière. A court et moyen terme, les fortunes personnelles et empires industriels nationaux ne seront d’aucun secours pour faire flotter le drapeau français parmi les étoiles de la Ligue des champions.

Le foot, ce n’est pas leur truc. Ce n’est pas attirant économiquement puisque les clubs pro français perdent massivement de l’argent sous l’effet d’une économie trop peu compétitive et, ils s’en plaignent plusieurs fois par an, de charges croissantes et plus lourdes qu’ailleurs. Ce n’est pas attirant socialement. Le foot serait un coup de projecteur monstrueux donné à leurs activités et à leur personne. Le foot, c’est le domaine réservé des patrons pas classe à la Bez, Tapie, Nicollin. Même Aulas perd son image de gentleman businessman depuis qu'il va au charbon sur Twitter pour se mêler à des discussions de café du commerce. Bernard Arnault pourrait aider bien des clubs avec 1% de sa fortune personnelle, évaluée à 27 milliards d’euros. Il n’a aucune raison de le faire.

Grands patrons immunisés

Depuis l’échec cinglant de Jean-Luc Lagardère au RC Paris à la fin des années 80, relayé par l’entrée en matière folklorique de François Pinault à Rennes à la fin des années 90 (dépenses à tours de bras pour joueurs improbables vite repartis), les grands patrons français sont définitivement immunisés contre la tentation de déverser quelques dizaines ou centaines de millions dans le football. La famille Pinault est la seule, aujourd’hui, parmi cette élite économique et financière, à posséder un club pro. Elle le fait avec un mot d’ordre clair: ses seuls objectifs sont l’auto-financement et la pérennité pépère du club.

Aucun appel d’air frais ne pointe à l’horizon pour cette Ligue 1 en voie de «bulgarisation», selon le mot de Bernard Caïazzo, le co-président de l’AS Saint-Etienne. C’est à des capitaux belges que Michel Seydoux pourrait céder le Losc. La vente de l’OM est un serpent de mer jamais concrétisé, que seul un investisseur étranger pourrait assumer. La dernière rumeur en date conduisait à l’Arabie Saoudite.

En Europe, les représentants du capitalisme mondialisé appliqué au football se trouvent surtout dans les conseils d’administration des clubs anglais. L’an passé, les représentants de Premier League étaient les seuls, avec le PSG de QSI, à avoir un capital globalisé parmi les quarts de finaliste de la Ligue des champions. Manchester United s’est offert à un actionnariat majoritairement américain au milieu des années 2000. Chelsea est le bébé du Russe Roman Abramovitch depuis 2003.

MU et Chelsea sont aussi les deux seuls exemples de clubs «rachetés» et capables de réaliser leur rêve de conquête en Ligue des champions. Pour Chelsea, c’était en 2012, après neuf ans d’obsession sur le sujet. En 2008, l’Américain Malcolm Glazer avait déjà pris le contrôle des Red Devils quand ceux-ci remportaient la C1… à Moscou, devant Chelsea. En revanche, Liverpool ne s’était pas encore vendu à des capitaux américains quand il a remporté la Ligue des champions en 2005. L’Inter Milan n’avait pas non plus basculé sous pavillon indonésien au moment de sa victoire surprise en 2010.

En dehors du PSG et Monaco, le cru 2015 est exceptionnellement mauvais pour les clubs au capital mondialisé. Aucune équipe anglaise ne figure parmi les quarts de finaliste. Manchester City et son actionnariat émirati se fracassent contre leurs propre ambitions tous les ans avant les quarts de finale, depuis quatre saisons. Une contre-performance ahurissante au regard des moyens engagés et des ressources techniques de cette équipe. Deux fois, dont cette année, l’échec fut enregistré contre un grand club à l’ancienne, le FC Barcelone.

Supplément d'âme

Il est beaucoup trop tôt pour établir un lien de cause à effet entre les deux variables «résultat» et «actionnariat non national», dans le sens d’une plus grande difficulté à atteindre le sommet pour les nouveaux riches du football européen. Mais c’est un point de vigilance proposé à leur méditation. Si, demain, le PSG ou Manchester City possèdent les moyens exacts du Bayern Munich ou du Real Madrid, auront-ils la même force de frappe, sur le terrain, au moment d’arracher la victoire avec toute leur âme? Même dans la Ligue des champions contemporaine, monumentale machine à cash, ce supplément d’âme lié à l’ancrage d’un club dans l’histoire a été un facteur mis en avant au moment de quelques grandes victoires: Liverpool en 2005, l’AC Milan en 2003 et 2007, Barcelone en 2006, 2009 et 2011, l’Inter en 2010. Même Manchester United, en 2008, était une équipe en mission, cinquante ans après le crash aérien qui avait décimé d’une des meilleurs équipes de son histoire.

Ce matin, Paris et Monaco ont de bonnes raisons de ne pas se poser ce genre de questions. Eux que les supporters adverses adorent vilipender comme des parvenus ont mis beaucoup de monde dans leur poche à travers leurs prestations pleines de panache contre Chelsea et Arsenal, de loin les plus belles soirées de football offertes au public français depuis la Coupe du monde au Brésil. Le football reste une usine à émotions qui se contrefiche de l’origine des fonds quand la tension est insoutenable et le spectacle inoubliable.

Mais en éliminant respectivement un club racheté par un magnat russe et un autre possédé par un conglomérat d’actionnaires américains, russes et britanniques, Paris et Monaco ont, finalement, sorti des clubs à leur image. En quart de finale, leur bravoure sera proposée à des clubs qui, n’en doutez pas, joueront la carte de leur authenticité pour interroger le football européen sur l’image qu’il a envie de donner de lui.

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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