Monde

La Tunisie mise à l'épreuve

Brian Klaas, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 19.03.2015 à 9 h 56

Le pays qui était devenu un modèle de réussite pourra-t-il maintenir son unité nationale et éviter la spirale de la répression après l'attentat meurtrier du musée du Bardo?

Un touriste blessé évacué du musée du Bardo, à Tunis le 18 mars 2015. REUTERS

Un touriste blessé évacué du musée du Bardo, à Tunis le 18 mars 2015. REUTERS

Mercredi 18 mars, des hommes armés ont fait irruption dans le musée du Bardo de Tunis, tuant 19 personnes et retenant brièvement plusieurs personnes en otages. Le bilan définitif pourrait encore s'alourdir. Deux des terroristes ont été tués, mais d'autres courent peut-être toujours. Si leurs motivations et leurs connexions ne sont pas encore évidentes, l'événement pourrait peser lourd sur la transition politique de la Tunisie, fragile démocratie née du Printemps arabe.  

L'exception tunisienne

C'est un nouvel obstacle pour la Tunisie. Le petit pays, pris en sandwich entre la Libye et l'Algérie, est la seule véritable réussite du Printemps arabe, un succès où les compromis politiques l'ont disputé aux consensus âprement obtenus. Depuis son changement de régime, la Tunisie n'avait encore jamais été le théâtre d'attentats terroristes contre des civils (mais elle a connu des assassinats politiques et des attentats contre des soldats et des dignitaires militaires). La Tunisie avait réussi à se forger une démocratie qui fonctionnait.

Un contraste saisissant avec ses voisins orientaux. La Libye est plongée dans le chaos, la violence et les dysfonctionnements de toutes sortes. Après une brève incartade démocratique, l'Egypte est redevenue une dictature militaire à peine voilée. L'attentat que vient de subir la Tunisie est une épreuve d'envergure pour la transition démocratique du pays. Si ses dirigeants réagissent de la mauvaise façon à cet événement tragique et laissent d'anciennes divisions entraver la nouvelle et fragile dynamique politique nationale, la Tunisie pourrait tomber dans les mêmes pièges qui ont fait dérailler cette transition en Egypte et en Libye.

En 2013, les assassinats de deux personnalités politiques de premier plan avaient failli compromettre l'impressionnante progression politique du pays vers la réconciliation nationale.

Pendant des mois, le corps législatif avait été paralysé, et les portes de l'assemblée fermées au débat et à la discussion. A l'époque, les terroristes avaient visiblement atteint leur but. Mais grâce à la détermination des deux principaux camps politiques –les islamistes modérées et les laïcs pragmatiques de l'«ancienne» Tunisie– le pays allait sortir du cul-de-sac.

Les portes du parlement se sont rouvertes, les débats ont repris et des compromis ont été trouvés. Par conséquent, à la fin 2014, la Tunisie allait réussir la tenue d'élections démocratiques et pacifiques, préambules d'une transition politique en douceur (un événement rare dans une région où règnent les divisions et les turbulences). Une nouvelle fois, le modèle de réussite du Printemps arabe avait été couronné de succès.

Jusqu'à présent, les extrémistes étaient marginalisés

Un succès mis en péril par l'attentat du musée du Bardo. Jusqu'ici, les extrémistes avaient été globalement marginalisés au sein de la classe politique tunisienne –mais les éléments les plus radicaux, chez les islamistes comme chez la vieille garde laïque, pourraient être tentés de voir cet événement tragique comme un cadeau politique, un prétexte à effets de manche et à réquisitoire contre leurs opposants, autant de manœuvres qui leur permettront de jouer la division afin de relancer leur agenda.

Au sein du parti de Béji Caïd Essebsi, le président nouvellement élu, certains éléments en appelleront à coup sûr à un tournant autoritaire. En outre, les membres de ce mouvement qui estiment que les islamistes –au sens large– sont coupables de la violence et des tourments qui agitent la Tunisie pourront désormais parler d'une voix plus assurée, et gagneront peut-être en influence. Qu'on se rappelle qu'Essesbi a d'ailleurs déjà cédé à de telles pressions pendant la dernière campagne électorale en faisant l'erreur de comparer son adversaire islamiste aux djihadistes –une accusation aussi injuste qu'incendiaire.

Il est essentiel que le Président Essebsi demeure le président de tous les Tunisiens, en ignorant les sirènes qui poussent à la division. Il doit au contraire continuer à travailler comme il le fait avec les islamistes modérés afin de garantir un déploiement sécuritaire robuste fondé sur une collecte avisée de renseignements –et sans sacrifier ni les progrès politiques si douloureusement obtenus, ni les libertés fondamentales des Tunisiens.

De l'autre côté de l'échiquier politique, Ennahdha, le principal parti islamiste tunisien, doit continuer à travailler en bonne intelligence avec le gouvernement et éviter toute provocation rhétorique qui fera porter la faute de cet attentat sur tel ou tel parti ou telle ou telle personnalité politique.

La parabole de la Troisième Guerre punique

A l'évidence, résister à ce genre de méthodes sera difficile pour les deux camps. Mais résister, ils le doivent. C'est précisément en de tels moments, où il est bien plus facile de faire le mauvais choix que le bon, que le leadership est réellement mis à l'épreuve. Les dirigeants tunisiens –contrairement aux libyens et aux égyptiens– ont su, pour le moment, prouver la force de leur leadership, et ce dans un quasi sans-faute. L'épreuve d'aujourd'hui est la plus difficile de toutes. S'ils fléchissent, ils pourraient faire courir de graves dangers à la transition de leur pays.

Le lieu de l'attentat, le musée national du Bardo, offre une parabole historique d'importance pour les élites politiques actuelles.

Voici plus de deux millénaires, Carthage –une ancienne civilisation dont les ruines se trouvent à quelques kilomètres au nord de Tunis– allait tomber aux mains des Romains lors de la Troisième Guerre punique justement parce que l'élite politique carthaginoise avait préféré se tirer la bourre plutôt que de se focaliser sur une cause nationale commune. Divisée, Carthage fut conquise et détruite.

Le musée national du Bardo abrite les trésors de l'ancienne Carthage et se situe juste à côté du parlement tunisien contemporain. Les politiques tunisiens –qui, pour beaucoup, ont été évacués des bâtiments pendant l'attentat– pourraient s'épargner le symbole, mais ils ne peuvent certainement pas ignorer la leçon.

Lors de son adresse à la nation, le Premier ministre Habib Essid a insisté sur ce point:

«Tous les Tunisiens doivent rester unis après cet attentat qui a voulu détruire notre économie.»

Il faisait référence à la cible de l'attaque: le musée du Bardo, l'une des premières attractions touristiques de Tunis. La plupart des victimes de l'attentat sont des étrangers, originaires notamment du Royaume-Uni, d'Italie, d'Espagne et de France. Cet attentat porte atteinte au secteur touristique si crucial pour l'économie tunisienne, et qui venait tout juste de reprendre des couleurs après l'énorme ralentissement consécutif aux soulèvements du Printemps arabe.

L'attentat du Bardo pourrait inciter les touristes à se rabattre sur le Maroc –avec de graves conséquences pour l'économie tunisienne d'ores et déjà fragile. En ce sens, cet attentat pourrait avoir d'autres répercussions sur la transition politique tunisienne en entravant une reprise économique déjà douloureusement lente.

Cet attentat ne sera probablement pas le dernier. Le voisinage de la Tunisie est déplorable. A l'est, nous avons le bourbier libyen. A l'ouest, à la frontière avec l'Algérie, des cellules terroristes se cachent dans le Djebel Chambi. Qui plus est, c'est en Tunisie que l'on dénombre le plus gros bataillon de djihadistes étrangers combattant aujourd'hui en Syrie et en Irak. Ces extrémistes partis faire la guerre ailleurs pourraient revenir chez eux et déstabiliser la Tunisie en y important une dose tragique de chaos en provenance du Levant.

La Tunisie va devoir résister

Deux jours à peine après l'attentat, la Tunisie célébrera son indépendance. Vendredi 20 mars, le Président Essebsi devrait inviter les leaders d'Ennahdha et d'autres partis politiques à le rejoindre dans son palais présidentiel, afin que toute la classe politique tunisienne parle d'une seule voix, sur une seule tribune, avec un seul objectif d'unité: dire qu'une Tunisie stable, paisible et démocratique ne déviera pas de sa course, ne se tournera pas vers l'extrémisme, ni sera tentée par l'autoritarisme.

Soit une opportunité pour l'élite politique tunisienne de montrer clairement et résolument que leur Printemps arabe ne pliera pas devant la violence des lâches.

Brian Klaas
Brian Klaas (1 article)
Chercheur à l'université d'Oxford, actuellement en Tunisie
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