Economie

Taxe carbone: Ségolène a raison par Eric Le Boucher

Eric Le Boucher, mis à jour le 07.09.2009 à 16 h 46

La taxe carbone est bel et bien anti-sociale. Si l'on veut que les comportements changent, il faut taxer sans compenser.

Haro sur Ségolène Royal après ses déclarations contre la taxe carbone qu'elle juge anti-sociale. On l'accuse de revirement (lors de la campagne présidentielle, elle a signé la chartre de Nicolas Hulot qui comprenait une telle taxe) et de populisme (ne réclame-t-elle pas comme alternative de taxer Total, ce qui est hors-sujet puisque cela ne réduirait en rien les émissions de CO² de la population). Ces critiques sont, certes, justifiées. Mme Royal a senti l'impopularité de cette mesure et elle tourne pour être portée par le vent.

Mais sur le fond, il reste qu'elle met le doigt là où çà fait mal: la taxe carbone est bel et bien «anti-sociale». Elle frappe les péri-urbains qui doivent prendre leur voiture tous les jours et plus encore les ruraux qui se chauffent au fuel, doivent posséder deux voitures par ménage et faire 15 ou 35 km quotidiens pour aller travailler. Elle est beaucoup plus indolore pour les habitants des centre-villes, qui se trouvent être les plus riches.

Est-il possible de le démontrer? Existe-t-il des études qui calculent les coûts comparés pour les différentes catégories sociales de la taxe carbone? On se reportera à une analyse de Corbett Grainger et Charles Colstad sur le site Vox qui donne, sur les ménages américains, l'impact des droits d'émission contenus dans le projet sur l'énergie de Barack Obama. Les droits d'émission sont différents de la taxe carbone mais le surcoût économique est totalement équivalent, payé par les utilisateurs finaux que sont les ménages.

Que concluent ces économistes? Que pour un prix de 15 dollars par tonne de CO² (le gouvernement français table sur 14 euros), la ponction de pouvoir d'achat atteint 4,5% du revenu annuel d'un ménage qui gagne moins de 10 000 dollars, que cette ponction se réduit à 2% pour un revenu de 70 000 dollars et seulement 1% les plus de 250 000 dollars.

Sans doute, un ménage américain est beaucoup plus «énergivore» qu'un ménage français. Le poids de la ponction sera donc moindre en France. Mais pas sa répartition! Un ménage riche est moins touché, non seulement parce que ses équipements sont en général plus modernes et donc moins consommateurs, mais surtout parce que l'énergie représente une part plus faible dans l'ensemble de ses dépenses. Bref, CQFD, Mme Royal a raison. Et sans doute plus encore qu'elle le croit tant la ponction apparaît fortement inégalitaire: le pauvre est 4,5 fois plus touché que le riche.

Tout cela n'empêche pas de défendre le principe d'une taxe carbone sur lequel tout le monde s'accorde comme le meilleur moyen et le plus logique pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mais il ne faut pas se voiler la face: socialement, cette taxe est fortement régressive. Annoncer comme certains à gauche que son montant sera redistribué aux faibles est un non-sens: si l'on veut que les comportements changent, il faut taxer sans compenser. N'est concevable qu'une compensation plus large ou sur un autre chapitre fiscal. Bref, la taxe carbone pousse à réviser la fiscalité d'ensemble pour trouver à compenser son caractère anti-social.

D'une façon générale, la déclaration de Mme Royal ne fait que souligner publiquement l'immense problème posé à la gauche: le social et l'écologie s'opposent par nature (si l'on peut se permettre). Les Mercedes neuves polluent moins que les vielles 207 et les riches peuvent facilement acheter plus cher «bio» quand les pauvres ont des budgets qui le leur interdisent. Les écologistes ont longuement nié ce biais anti-social de leurs politiques. Ils le reconnaissent aujourd'hui et répondent qu'il faut consommer moins. C'est le thème de « a décroissance».

Mais d'une part, les pauvres, en général, ne l'entendent pas de cette oreille. Ils veulent consommer plus! C'est vrai en France, c'est vrai au niveau international: l'Inde refuse de réduire ses émissions en expliquant qu'elle le fera une fois son rattrapage achevé, une fois atteint un niveau de vie équivalent à celui des Occidentaux. D'autre part, la décroissance est une politique contraire à l'ADN historique de la gauche «de progrès». S'en défaire pour adorer le «consommer moins» ne se fera pas sans douleur.

La droite aussi est partagée sur la taxe carbone comme sur l'écologie mais, pour elle, le problème est qu'il s'agit d'une taxe, encore une en France, dans le pays champion des prélèvements obligatoires. Plus ou moins d'autres baisses d'impôts, voilà le débat à droite. A gauche, il est beaucoup plus clivant, la contradiction vert-rose est fondamentale. Ségolène Royal a divisé son parti en l'anticipant. Nicolas Sarkozy en lançant le sujet a bien joué.

Eric Le Boucher

Image de Une: Ségolène Royal  Stephane Mahe / Reuters

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Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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