Sports

Une alternative à la Coupe du monde au Qatar

Daniel Altman, traduit par Chloé Leleu, mis à jour le 22.03.2015 à 11 h 09

Bien que les ouvriers meurent par centaines pour construire le pays du foot imaginaire, la Fifa tient à y organiser l'événement. Il existe pourtant une porte de sortie.

Le 2 décembre 2010 à Doha, quand le Qatar a été choisi par la Fifa pour organiser le Mondial 2022. REUTERS/Fadi Al-Assaad

Le 2 décembre 2010 à Doha, quand le Qatar a été choisi par la Fifa pour organiser le Mondial 2022. REUTERS/Fadi Al-Assaad

On ne peut pas accuser la Fifa d'être frileuse. L'instance régulatrice mondiale du football était parfaitement consciente des problèmes soulevés par l'organisation d'un Mondial au Qatar: fournaise estivale, manque d'infrastructures, hésitation des supporteurs à l'idée d'aller au Moyen-Orient –tout était évoqué dans l'évaluation des risques de la fédération. Et si des centaines d'ouvriers sont morts sur les chantiers de construction avant même l'attribution de l'événement à l'émirat, la machine à tuer du BTP qatari s'est depuis carrément emballée. Quelqu'un parviendra-t-il l'arrêter?

Combien de morts?

Au Qatar, les ouvriers migrants, qui vivent dans des camps de fortune et possèdent bien peu de droits, meurent avec une régularité alarmante depuis des années. Le gouvernement qatari ne semble pas s'en inquiéter. Le nombre de victimes sur les chantiers des stades et des infrastructures du Mondial est matière à débat, mais ce qui est sûr, c'est qu'il dépasse largement celui d'autres événements sportifs récents. Selon des estimations réalisées l'an dernier, entre 900 et 1.200 ouvriers seraient morts; face aux Jeux olympiques d'hiver de Sotchi de 2014, le Qatar remporte l'infamante palme avec un score dix fois plus élevé.

Il y a quelques décennies, ce taux de décès n'aurait pas semblé si exceptionnel. Dans les années 1960, des dizaines de travailleurs seraient morts lors de la construction du stade Azteca à Mexico. Aujourd'hui cependant, le BTP est considéré comme bien plus sûr, si tant est que les entreprises du secteur soient prêtes à mettre le temps et l'argent nécessaires à de meilleures pratiques. Pour le Mondial 2014 au Brésil, le bilan de sécurité a tout de même été entaché de 8 morts sur les chantiers liés à l'événement, mais ce pays ne dispose par du budget illimité du Qatar. L'émirat ne peut pas plaider la pauvreté quand les mesures de sécurité ne sont pas respectées.

Bien que les Qataris aient promis de s'amender, un reportage de la BBC de février dernier laissait penser que l'insécurité restait la part d'ombre sur bien des chantiers. La Confédération syndicale internationale a ainsi évalué que ces mauvaises pratiques risquaient d'entraîner au total la mort de 4.000 ouvriers d'ici à 2022, à cause des accidents, du stress et des conditions de vie difficiles.

Si les Qataris n'arrêtent pas le massacre, qui le fera? Pas la Fifa, de toute évidence, qui a annoncé que la compétition se tiendrait en hiver et que la finale aurait lieu le 18 décembre 2022, quand les températures au Qatar sont moins torrides.

On ne peut pas compter sur les supporters

Cela peut être un argument pour les supporteurs, mais moins pour les joueurs, qui seront en plein dans la saison des clubs européens. La Fédération, qui distribue des millions de dollars à ses associations membres chaque année, fait valoir depuis le départ que le Mondial doit se dérouler dans des pays comme le Qatar afin de justifier son appellation et de remplir sa mission de promotion du ballon rond dans le monde entier. En coulisses, cependant, les raisons de la sélection de ce pays et de sa défense à tout prix sont –et risquent de rester– légèrement plus troubles. Quoi qu'il en soit, la Fifa ne veut pas démordre de sa décision d'organiser le plus grand événement sportif de la planète dans un pays qui compte moins de 300.000 citoyens et peut-être cinq fois plus d'expatriés et d'ouvriers migrants —pour la plupart trop pauvres pour s'acheter un billet.

Et les sponsors? Castrol, Continental, et Johnson & Johnson ont déjà coupé leurs liens avec la Fifa à cause de l'organisation du Mondial 2018 en Russie, où les droits de l'homme et politiques soulèvent aussi quelques questionnements. Mais la Fédération a conservé ses principaux annonceurs, dont les marques américaines Coca-Cola, Budweiser ou McDonald’s, qui s'acquittent d'entre 10 et 25 millions de dollars [entre 9,5 et 23,8 millions d'euros] par compétition pour pouvoir abreuver les stades et les articles promotionnels de leur logo. Rien de surprenant à cela: pour ces marques, des centaines de millions de dollars de retombées financières sont en jeu. Il en va de même pour les diffuseurs télé et radio, qui déboursent des centaines de millions pour les droits de retransmission, dans l'espoir de récolter bien davantage en revenus publicitaires.

Ces entreprises ne se poseront des questions que si les supporters menacent de bouder leurs marques. Or la chose est peu probable; mobiliser plusieurs milliards de personnes répandues un peu partout dans le monde serait une tâche herculéenne, et encore faudrait-il que tous ces gens en aient quelque chose à faire. Car malgré l'image de paria qui colle de plus en plus à la Russie –avec l'annexion de la Crimée, la guerre en Ukraine et le chapelet d'entorses aux droits de l'homme– aucun mouvement de dimension globale ne s'est encore dégagé pour exiger qu'on retire l'événement au pays.

Les joueurs peuvent agir

Mais un autre groupe, plus concentré et plus organisé, pourrait peut-être faire la différence: celui des joueurs. En tout et pour tout, 736 footballeurs de 32 équipes participent à la Coupe du monde, et presque tous sont représentés par un syndicat unique, la FIFPro (fédération internationale des associations de footballeurs professionnels).

La fédération a déjà demandé au Qatar d'en finir avec les contraintes qui pèsent sur les travailleurs migrants, qui concernent également les joueurs qui se rendraient là-bas, mais elle n'est pas allée jusqu'à brandir la menace du boycott. De même, si la FIFPro a condamné le racisme dans le milieu du foot en Russie, on ne l'a pas entendue appeler à l'action collective contre le Mondial 2018.

Il ne faut pas s'en étonner: rares sont les joueurs qui s'engagent sur le front politique pendant leur carrière sportive. Cependant, ces athlètes de haut niveau et à haut salaire, qui vivent en majorité en Europe, ne doivent pas vraiment se réjouir à l'idée d'aller au Qatar en plein milieu de leur saison. Si une compétition alternative aussi grandiose se présentait, il se pourrait bien qu'ils passent leur tour au Qatar en 2022, au nom du pragmatisme sinon de l'éthique.

Que la Fifa ait décidé d'organiser la Coupe 2022 en hiver a justement ouvert la voie. Car cette année-là, l'été dans l'hémisphère nord sera bien calme, vu que la pause dans la saison des clubs européens ne sera pas l'occasion d'un Mondial.

En sept ans, il est tout à fait possible de mettre sur pied une compétition sur invitation avec les 16 ou 32 meilleurs équipes du monde, dans un pays aux infrastructures prêtes à l'emploi, comme l'Angleterre ou les Etats-Unis, candidats organisateurs déçus des Coupes à venir.

Absurde? Pour les joueurs, pas forcément. Ils pourraient être payés directement par l'organisateur de l'événement au titre de leur participation –disons 1 million de dollars par tête de pipe– et, pour que tout le monde soit content, les fédérations nationales de football recevraient elles aussi une compensation.

En général, ceux qui viennent des pays les plus pauvres ont droit à de moins bonnes installations et à des indemnités inférieures; ce ne serait pas le cas ici. Car avec suffisamment de stars du ballon rond, les diffuseurs et les annonceurs –surtout les concurrents des partenaires de la Fifa– ouvriraient sûrement tout grand leur portefeuille.

La Fifa n'aurait pas le pouvoir de s'opposer à cette compétition parallèle, car les joueurs sont libres de participer aux rencontres d'exhibitions qu'ils veulent. En outre, les associations nationales de football auraient toujours la possibilité d'envoyer leur équipe de ligue 2 ou de moins de 23 ans [ou de 21 ans, selon les pays], celles qui représentent le plus souvent leur pays aux Jeux olympiques, afin de remplir leurs obligations envers la Fédération internationale.

Imaginez...

Les joueurs, eux, ne sont pas tenus par de telles obligations. Ils sont plus ou moins fidèles à leur équipe nationale, et personne –sauf peut-être dans les dictatures comme l'Irak de Saddam Hussein– ne peut les forcer à jouer. Combien seraient-ils à refuser 1 million, des logements de luxe et des infrastructures dernier cri pour jouer pendant un mois dans un pays où il y a par ailleurs plein d'autres trucs sympas à faire?

Côté budget, il faudrait d'abord compter 736 millions de dollars [701 millions d'euros] en cachets de présence pour les joueurs, plus 10 millions de dollars [9,5 millions d'euros] pour chacune des 32 associations nationales, soit cinq fois l'enveloppe de la fédération nord-américaine de football pour le Brésil 2014. Comptez ensuite un demi-milliard de dollars [476 millions d'euros] pour la campagne marketing, la logistique et tout le reste, et on arrive à un total d'environ 1,6 milliard de dollars [1,5 milliard d'euros]. (La vente de billets couvriraient aisément la location des stades.) Pour information: les seuls droits de retransmission pour le Mondial 2014 au Brésil se sont élevés à 1,7 milliard de dollars [1,6 milliard d'euros].

Ajoutez à cela les sponsors, et le Mondial parallèle pourrait faire un carton, un vrai. Mais qui serait à même d'investir de telles sommes? Avec un rendement aussi prometteur, Goldman Sachs pourrait se montrer intéressé. Ou, plus probablement, quelques milliardaires férus de sport tel Mark Cuban, qui aime les opérations retentissantes presque autant qu'il aime narguer l'establishment; on trouverait bien aussi quelque oligarque russe vivant à Londres et privé de Russie 2018. Sans parler de tous les propriétaires de clubs de foot américains et anglais qui possèdent également leurs propres stades.

Après tout, cette dernière décennie, des dizaines de milliardaires des Etats-Unis, de Russie, du Moyen-Orient et de l'est asiatique ont mis le paquet pour s'offrir certains des plus grands clubs européens. Et cela est bien peu en regard du pouvoir et du prestige qu'apporterait l'organisation de la plus grande compétition footballistique du monde. Alors, qui veut donner le coup d'envoi?

Daniel Altman
Daniel Altman (5 articles)
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