Monde

L'inusable Benjamin Netanyahou

Janine Zacharia, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 19.03.2015 à 7 h 09

Comment le dirigeant du Likoud est passé d'une défaite écrite d'avance à un large succès qui devrait lui permettre de former le gouvernement le plus à droite de l'histoire d'Israël.

REUTERS/Amir Cohen.

REUTERS/Amir Cohen.

Le 29 mai 1996, les Israéliens allèrent tous se coucher en pensant que Shimon Peres était le nouveau Premier ministre. Le lendemain matin, le pays se réveilla avec Benjamin Netanyahou à sa tête. En 2009, le Likoud remporta un siège de moins que le parti arrivé en tête, Kadima, mais c’est pourtant Benjamin Netanyahou qui forma le gouvernement et pas la dirigeante de Kadima, Tzipi Livni, qui n’était pas parvenue à rallier assez de députés pour former une majorité. Mercredi soir, Netanyahou est parvenu à l’emporter par surprise, embarrassant au passage tous les éditorialistes et commentateurs qui avaient prématurément rédigé sa nécrologie politique.

Le Likoud a gagné 29 sièges –un quart de la Knesset– et Netanyahou va former le prochain gouvernement. Une coalition d’unité nationale avec le Parti travailliste a peu de chances de voir le jour, mais Netanyahou peut assez facilement obtenir la majorité sans lui. Le scénario le plus probable est celui du gouvernement le plus à droite de toute l’histoire d’Israël.

Ces dernières années, les résultats serrés à chaque élection en Israël ne sont que l’illustration de la profonde division politique entre la droite et la gauche. Et l'issue des scrutins a également démontré qu’il n’y est pas de politicien plus doué que Netanyahou. Il n’est certainement pas un «magicien», comme un commentateur s’est risqué à le qualifier à la télévision israélienne mardi soir, mais un survivant qui comprend les instincts des électeurs israéliens. Il a d’ailleurs contribué à façonner l’électorat à son image droitière, en jouant sur les peurs des citoyens et en les convainquant qu’il est le seul qui puisse les protéger.

Netanyahou a littéralement édicté les termes du débat politique en Israël depuis deux décennies. Pour faire simple, ils se résument à une phrase: le monde entier est contre nous. (Il a d’ailleurs laissé libre cours à sa paranoïa durant la campagne en affirmant que les grands de ce monde ne souhaitaient rien tant que le voir tomber.) En se concentrant sur les ennemis d’Israël et en exagérant parfois de manière délirante les menaces qui pèsent sur l’existence du pays, tout en se mettant à dos son seul véritable allié (les Etats-Unis), il n’a fait qu’organiser l’isolement international de son pays tout en aiguisant les sentiments victimaires des Israéliens. Le résultat? Un désir profond, au sein de l’électorat, d’être protégé par un vrai chef –et il affirme être le seul à en avoir la carrure.

Netanyahou n’avait donc qu’un objectif, très simple, dans cette campagne: jouer des muscles. Personne ne s’attendait à ce qu’il explique ce qu’il ferait réellement s’il était réélu. La personnalité devait écraser la politique. Il a carrément interdit aux membres du Likoud d’édicter un programme. Il a préféré, au contraire, lancer une campagne humoristique le présentant comme le «Bibisitter», le seul à qui vous pouvez faire confiance pour s’occuper de vos gamins.

Bienvenue dans le nouvel Israël

Bienvenue dans le nouvel Israël où 70% des électeurs se déplacent pour voter (oui!) et où personne ne demande que l’on discute sérieusement de quelque affaire –intérieure ou extérieure– que ce soit, à un moment où la fenêtre d’une solution à deux Etats est en train de se refermer, où l’isolement du pays va croissant et où le Proche-Orient se décompose. Netanyahou a compris qu’une élection anticipée était la meilleure solution pour lui; il ne voulait certainement pas se retrouver à devoir discuter de l’occupation ou de la guerre meurtrière qu’il livre à Gaza ou de l’augmentation du coût de la vie, qui appauvrit de très nombreux Israéliens.

Les Palestiniens? Qui ça? Ce n’est que quand Netanyahu a craint de perdre qu’il en a appelé à l’aile la plus droitière de son parti en affirmant qu’il n’accepterait jamais un Etat palestinien ni d’abandonner le moindre territoire en Cisjordanie. La réponse de ses adversaires à ces assertions ahurissantes? Pratiquement rien, vu qu’eux aussi avaient fait le choix de ne pas parler de la question des Palestiniens.

D’ailleurs, personne en Israël ne s’attendait à ce qu’ils le fassent. Depuis près de dix ans, la grande majorité des Juifs israéliens ne se soucient même plus de la question palestinienne. Même les récentes attaques terroristes à Jérusalem et la prédiction d’une possible troisième Intifada n’ont pas ranimé la question dans le débat public.

L’élection s’est pour ainsi dire résumée à une question: faites-vous confiance à Netanyahou avec sa voix grave, son charisme et ses fanfaronnades, ou préférez-vous le minuscule dirigeant de l’Union sioniste, Isaac Herzog, qui parle avec une voix douce et mesurée?

Insister sur le pire, ne pas être totalement honnête

Un bon politicien sait retourner une critique à son avantage et dans ce domaine, Netanyahou excelle. Le New York Times évoquant «le discours peu convaincant de M. Netanyahou au Congrès» était pain béni pour lui. Les journalistes israéliens lui reprochaient de refuser les interviews? Netanyahou s’est contenté de parler aux médias dont il savait qu’ils ne le contrediraient pas ou de poster ses réflexions sur Twitter. Et l’absurde obstination des médias israéliens sur les magouilles autour de sa résidence de Premier ministre –combien il avait dépensé pour acheter du vin ou combien de shekels Sara Netanyahou avait récupéré en verre consigné– n’a fait que l'avantager en écartant toute discussion sur des sujets plus importants.

Cette fois, Netanyahou a répondu avec une vidéo –cette élection restera dans les mémoires comme celle de la vidéo virale– dans laquelle Sara faisait visiter la résidence officielle du Premier ministre à un architecte d’intérieur israélien. Tout avait l’air délabré et vieillot. Mais cette vidéo était loin d’être honnête. Car à la bonne vieille manière de Netanyahou, les pièces refaites ne sont pas apparues au montage. Ca fait aussi partie de son petit manuel de la réélection: insister sur le pire. Ne pas être totalement honnête. Laisser les gens parler.

La conséquence la plus directe de cette élection sera peut-être que, dans les tous derniers jours de la campagne, Netanyahou aura été contraint d’abandonner son script et de révéler son point de vue sur la questions la plus importante –celle des Palestiniens. Il n’est plus possible de penser qu'il croit encore à une solution à deux Etats. En le reconnaissant, il a au moins permis à l’administration Obama –et peut être à la suivante– de gagner du temps.

Les futurs partenaires de coalition de Netanyahou demanderont une extension des colonies ou au moins une préservation du statu quo. Les Palestiniens vont de leur côté prendre de plus en plus de décisions unilatérales pour obtenir leur reconnaissance en tant qu’Etat. Netanyahou n’a fait qu’étaler ses inquiétudes à l’égard de l’Iran en retournant contre lui une ribambelle de grands dirigeants qui préfèrent désormais ne pas avoir à traiter avec lui. Il est difficile d’imaginer que sous sa direction, Israël pourrait connaître autre chose qu’un surcroît d’isolement ces prochaines années.

Toutes les manœuvres de Netanyahou –du discours prononcé au Congrès à la barbe d’Obama à sa promesse de s’opposer à l’établissement d’un Etat palestinien– ont une fois encore démontré qu’il était une belle bête de concours électoral. Mais pour ce qui est du futur d’Israël, sa victoire risque d’être bien plus coûteuse.

Janine Zacharia
Janine Zacharia (4 articles)
Ancienne responsable du bureau du Washington Post à Jérusalem
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