France

Oui, le FN peut gagner en 2017

Philippe Guibert, mis à jour le 18.03.2015 à 13 h 00

Manuel Valls a raison de mettre en garde: la politique française n'est plus un jeu qui se joue à deux et où, à la fin, c'est le PS ou l'UMP qui gagne. Une tribune de Philippe Guibert, ancien directeur du SIG.

A une réunion publique à Six-Fours, le 16 mars 2015. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

A une réunion publique à Six-Fours, le 16 mars 2015. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

La sphère politico-médiatique continue de tourner sur elle-même comme si le FN n’était qu’un mauvais cauchemar et que la politique française demeurait ce jeu qui se joue à deux, et où, à la fin, c’est l’UMP ou le PS qui gagne. Manuel Valls a eu raison de mettre en garde: oui, Marine Le Pen devient une vainqueur possible de la présidentielle 2017.

Le FN incarne l’alternative, et la seule, dans un moment d’affaiblissement historique de la démocratie française et du clivage gauche-droite. Il est l’expression d’une rupture profonde dans l’allégeance à notre système politique, fondé sur l’alternance gauche/droite, soutenu par les grands médias d’opinion comme par la haute fonction publique. Comme le PCF en son temps, il incarne une véritable contre-société, mais à l’intérieur cette fois d’un pays qui doute profondément de son modèle économique et social comme de sa vie politique, et ce, bien au-delà de l’électorat du FN.

Là est le danger: un FN qui fait écho à une déception et à une désorientation politiques qui vont bien au-delà des électeurs lepénistes, lesquelles s’expriment pour le moment à travers l’abstention.

La fin des duels droite/gauche

La Ve République était parvenue à faire du duel droite/gauche le cadre démocratique privilégié de notre vie politique. Cette période s’achève.

Les élections départementales, avant les régionales, vont constituer une étape supplémentaire dans la déstructuration de ce clivage.

Au premier tour, tout d’abord, où en pourcentage des exprimés, le FN risque de progresser par rapport aux européennes (24,9%), pour obtenir le résultat le plus élevé de son histoire. L’alliance entre l’UMP et l’UDI peut certes leur permettre d’égaler voire de le dépasser (c’eût été le cas aussi aux européennes, s’ils s’étaient alliés). Il n’empêche, un parti «hors système» qui approcherait des 30%, seul le Parti communiste y était parvenu, dans ses plus belles années d’immédiat après-guerre (28,2% en 1946, lors d’élections législatives).

Mais ce n’est pas tout: le FN va devenir, de fait, un acteur majeur de second tour, ce qui est nouveau et peut-être plus décisif encore.

Le changement profond que portent ces départementales, c’est en effet le grand nombre de duels de second tour où le FN sera présent: les duels FN contre UMP ou PS risquent d’être au moins aussi nombreux que les classiques duels gauche/droite. La règle de qualification de 12,5% des inscrits provoquera, le plus souvent, l’élimination des candidats arrivés en troisième position –qui sera rarement celle du FN. Jusqu’à présent, celui-ci a presque toujours été battu en duel, quel que soit son opposant, grâce à un sursaut électoral, notamment des électeurs de gauche, comme on l’a vu dans le Doubs.

Cette fois, compte tenu de la masse de duels avec le FN, il en gagnera un certain nombre, brisant ainsi la règle selon laquelle il était un parti de premier tour, qui ne parvenait à gagner qu’exceptionnellement au second tour, et en triangulaire. La fusion, totale ou partielle selon les régions, des électorats UMP et FN au second tour le permettra.

Ces succès potentiels peuvent lui permettre, sinon d’obtenir la majorité dans un ou plusieurs conseils départementaux, ce qui constituerait en soi un événement, du moins d’être l’arbitre des majorités départementales dans un nombre non négligeable de cas. On ne peut exclure des alliances, explicites ou implicites: le risque d’exclusion (temporaire) de l’UMP est-il plus dissuasif que de perdre une présidence de conseil départemental?

Quant aux élections régionales, prévues à la fin de l’année, ce scrutin de listes à deux tours facilitera encore plus sa présence au second tour (ici, la barre est de seulement 10% des exprimés), mais cette fois dans des triangulaires! Or, il est encore plus accessible au FN d’arriver en tête avec 35%-40% des voix dans une triangulaire que d’obtenir plus de 50% dans un duel. A la clef, la conquête possible de régions redécoupées et dotées de compétences renforcées par la réforme territoriale.

Un affaiblissement historique de notre démocratie

Les esprits raisonnables diront qu’il peut se passer beaucoup de choses d’ici aux régionales –reprise économique, accalmie de la progression du chômage, sursaut à gauche et à droite après les départementales, et peut-être dès le second tour des départementales…

Qu’un parti s’implante localement, avec les budgets et les emplois afférents, c’est certes notable, mais qu’il soit susceptible de gagner une présidentielle, vraiment? Il faut pourtant bien prendre la mesure de notre affaiblissement démocratique, qu'on peut qualifier d’historique.

L’observatoire Cevipof de la confiance, réalisé à la fin de l’automne puis après les attentats de janvier, y autorise. Même en retenant des chiffres de l’enquête post-attentats, en amélioration, le constat n’en reste pas moins très inquiétant, d’autant que ce très léger mieux, mesuré en février, ne semble pas durable.

Ainsi, 85% des Français jugent que les responsables politiques ne se préoccupent pas des gens comme eux. 61% que la démocratie fonctionne mal en France. 77% pensent que les hommes politiques sont plutôt corrompus, 80% que c’est une mauvaise chose que la politique soit un métier, parce que selon eux les élus pensent d’abord à leurs carrières. Notons au passage que ces chiffres montrent les limites, à court terme, d’une campagne anti-FN centrée sur la nature douteuse de ses candidats aux départementales. Seuls 14% font confiance aux partis politiques. 59% n’ont confiance ni dans la gauche, ni dans la droite, pour gouverner.

On dira que ces attitudes ne sont pas tout à fait nouvelles. Oui, mais elles se traduisent de plus en plus en comportements dans les urnes.

Une nette majorité de nos compatriotes n’a plus confiance dans notre système politique. Cela ne veut pas dire que la politique n’a plus d’importance pour eux, ni que leurs idées n’ont plus rien à voir avec des idées de gauche ou de droite: cela signifie que la compétition, les discours, la répartition des rôles et des fonctions entre partis et leaders de gauche et de droite suscitent la défiance chez une majorité d’entre eux.

Défiance? Le sentiment d’avoir été floué, ou la menace de l’être à nouveau. Marine Le Pen, direz-vous, ne suscite pas non plus une confiance majoritaire? Oui, mais elle bénéficie d’une confiance personnelle supérieure ou égale à celle de François Hollande et de Nicolas Sarkozy, toujours selon le Cevipof, tout en étant, avec le FN, «les seuls qu’on n’a pas essayé». C’est-à-dire une alternative. C’est un argument puissant dans une vie politique où la succession des alternances n’a pas empêché, aux yeux de beaucoup de Français, une dégradation de leur situation personnelle comme de celle du pays.

Un clivage gauche-droite déstructuré

Le succès du FN dans les partielles ou aux élections locales est le fruit d’un double mouvement: mobilisation et vote utile des électeurs lepénistes, dispersion ou abstention des autres, au moins au premier tour.

Dans le champ politique, le FN est ainsi le seul à donner à son électorat un espoir, des convictions, une vision du monde: ces électeurs savent pourquoi ils vont voter, quand bien même ils ignoraient hier les compétences du Parlement européen, demain celles des départements ou des régions, les unes et les autres étant d’ailleurs bien absconses.

Les notions de vote de «protestation» ou d'«adhésion» n’ont ici plus grand sens, depuis belle lurette: le rejet des partis de gouvernement et de leurs leaders va de pair avec une empathie de point de vue, comme l’avait montré Alain Mergier, entre le discours lepéniste et ce que vivent ses électeurs actuels et potentiels, avec la façon aussi dont ils filtrent et interprètent l’actualité. Rejet des uns et empathie avec le «lepénisme» ne sont pas indépendants, ils se nourrissent l’un l’autre.

A l’inverse, les électorats de gauche et de droite, et bien plus encore de gauche, ne semblent plus avoir une idée claire de leur identité politique: de ce qu’est la gauche, de sa nécessité et de sa différence, et de la possibilité même d’une politique de gauche. Mais du coup, le discours économique de droite lui-même en est affaibli et bien peu audible.

Le FN croît à mesure que se déstructure le clivage gauche/droite. A mesure que la difficulté grandit à identifier des différences, perceptibles pour les électeurs, entre les politiques menées par la gauche et par la droite. Non que ces politiques soient identiques, mais leurs conséquences effectives (ou leur absence de conséquences) paraissent aller dans le sens d’une dégradation du modèle français et d’un déclassement individuel majoritaire.

De quoi est né le «nouveau» FN? De la rencontre entre le leadership médiatique de Marine Le Pen, un discours de protection d’ensemble qui recycle une partie du vocabulaire républicain, avec des circonstances historiques précises: la crise des dettes souveraines et une accentuation des tensions identitaires en France. Crise qui a entraîné en France une augmentation massive des prélèvements sur quatre ans, donc une baisse du pouvoir d’achat –aussi sensible, sinon plus, que l’augmentation du chômage et de sa menace.

Une bonne partie de l’électorat, surtout la plus touchée par cette dégradation, a été amenée à juger que l’assistanat, avec la gabegie et les «privilèges» des politiques, était responsable des dettes de notre pays, et donc des impôts qu’il a fallu payer. Qui dit assistanat dit aujourd’hui jeunesse française d’origine immigrée, comme hier, en 2002, «délinquance» désignait déjà cette jeunesse-là.

L’accentuation de la visibilité religieuse de l’islam, depuis quelques années, a constitué l’autre étincelle de ce nouveau lepénisme –Marine Le Pen s’est imposée en dénonçant «les prières dans la rue», en 2011. Visibilité religieuse qui est rejetée, dans l’espace civil de la vie quotidienne, par 80% des Français, dans un pays où la croyance et le mode de vie imprégné de religion ont reculé massivement.

Baisse bien réelle du niveau de vie et crainte d’une remise en cause des modes de vie: dans cet enchainement, «vécus» et «sentiments d’insécurité» produisent un imaginaire du dérèglement, où insécurités économique et culturelle s’entretiennent. C’est bien pourquoi les accusations de racisme, si elles peuvent remobiliser des électeurs non lepénistes, peineront à démobiliser les électeurs lepénistes.

Que faire?

Face à ce danger qui grandit dans un climat de résignation voire d’acceptation implicite, que faire?

Le fameux «esprit du 11 janvier» a été fugace car il ne s’est pas transformé en politique d’ensemble de refondation républicaine, celle-ci demandant des révisions de politiques publiques sur lesquelles la gauche est divisée et la droite sans idées.

La reprise économique qui se dessine mettra du temps à produire des effets sensibles pour les électeurs, hormis ceux qui sont déjà bien intégrés économiquement, mais ce ne sont justement pas eux qui votent Le Pen: la période Jospin, avec trois ans d’une croissance bien plus forte que celle annoncée aujourd’hui, l’a montré. Les baisses d’impôts prévues en septembre prochain seront elles assez perceptibles? Si l’année 2015 apporte bien un «mieux» économique, il sera perçu par beaucoup de Français comme une pause fragile, pas souvent comme une amélioration notable et durable.

Le seul sujet où Marine Le Pen est nettement minoritaire dans l’électorat, et qui divise d’ailleurs le sien, est la sortie de l’euro: 75% des Français y sont opposés, selon un sondage Sofres/Le Monde. Non par enthousiasme pour l’euro, mais par crainte d’un chaos économique et financier supplémentaire. Crainte, sinon peur, d’un écroulement économique pour les possédants et d’une remise en cause de droits sociaux pour la population socialement la plus en difficulté: là réside sans doute un ressort non factice pour enrayer à court terme la progression du FN.

Car il ne s’agit plus de combattre le FN, mais de le battre, et la dénonciation morale n’y suffira pas.

De bons esprits y songent: une «grande coalition» à la française permettrait de mener enfin les «réformes», coalition facilitée par l’adoption de la proportionnelle, qui permettrait de représenter le FN tout en l’éloignant du pouvoir.

Une telle réponse institutionnelle, en rupture avec l’esprit de la Ve république, est un fusil à un coup: elle donnerait officiellement au FN son statut définitif d’alternative au système, la seule qui puisse faire respirer la démocratie…

Et pour faire quelles réformes? Si celles-ci accentuent à court terme le nombre de perdants, ils viendront vite grossir les rangs lepénistes.

La renaissance d’un clivage économique et social entre gauche et droite, compréhensible pour les électeurs, et une refondation républicaine, seraient plus à même de contrecarrer les logiques profondes qui favorisent le FN.

En tout état de cause, le temps presse.

Philippe Guibert
Philippe Guibert (18 articles)
Ancien directeur du Service d'information du gouvernement
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