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J'ai testé l'application controversée Yik Yak (et elle n'est pas si terrible qu'elle en a l'air)

Grégor Brandy, mis à jour le 19.03.2015 à 12 h 02

L'application de messages anonymes qui fait polémique aux Etats-Unis est en fait assez inoffensive –et peut-être même déjà en voie de disparition.

«C'est nul cette application, non?»

C'est la remarque que m'a faite une personne de la rédaction de Slate alors qu'on évoquait Yik Yak, une application anonyme qui vous géolocalise (comme Tinder) et qui vous permet de poster des messages (des yaks) de moins de 200 caractères, un peu comme sur Twitter. Elle vous présente aussi ceux des autres utilisateurs qui se trouvent dans un rayon de 10 miles (un peu plus de 16 kilomètres) si l'on en croit le site de l'app, mais le chiffre est en réalité plus proche de 1,5 mile (2,4 kilomètres), si l'on en croit l'expérience de la plupart des utilisateurs.

Mais non, c'est pas forcément nul. C'est plutôt très marrant d'avoir un genre de fil Twitter de ce que les gens pensent autour de vous, et quasi sans filtre, puisque anonyme. 

En France, premier petit problème, l'application n'est disponible ni dans l'App Store, ni dans Google Play, et il faut ruser –passer par l'iTunes Store américain– pour parvenir à la télécharger sur son smartphone. Tout ceci explique en partie le faible nombre d'utilisateurs et le petit nombre de yaks postés pour l'instant.

Une fois l'application installée, bon courage si vous ne parlez pas anglais. Ceci est par exemple ce que l'on peut voir lorsque l'on se trouve à Paris (plus précisément dans le IIe arrondissement, où se trouve Slate).

Et on se retrouve avec des messages de gens qui ne veulent pas travailler, se plaignent des couloirs interminables entre Châtelet et les Halles, se réjouissent à l'idée de manger des macarons ou racontent leurs objectifs lors de leur séjour.

Cette page est la page d'accueil, celle où vous voyez les yaks des autres utilisateurs qui se trouvent autour de vous. Elle se présente sous forme de timeline, que l'on peut remonter (comme sur Twitter ou Facebook) où l'on peut noter certains messages (comme sur Reddit) à l'aide de +1 ou -1, et y répondre. Quand un message atteint -5, il disparait de votre flux. L'onglet «Hot» permet de voir les posts les plus populaires:

On peut aussi jeter un œil à ce qui se passe ailleurs que dans le rayon des quelques kilomètres autour de vous. C'est l'onglet «Peek». Il vous fait des suggestions: les messages qui parlent de Voldemort, les messages de gens pas motivés le lundi...

Vous pouvez aussi choisir de fouiner dans des endroits spécifiques, sur le même modèle mais sans pouvoir poster de message. Par exemple, dans la fac où j'ai passé mon année d'échange, à Charlotte, les gens ont faim et se plaignent des profs et de la nourriture du campus:

Yik Yak est devenue très populaire sur les campus outre-Atlantique, comme le raconte le New York Times: 

«Le fait que seuls des messages postés dans un rayon de 1,5 mile apparaissent fait de Yik Yak une app particulièrement bien adaptée aux campus de facs. Imaginez Yik Yak comme un tableau d'affichage communautaire. C'est devenu l'endroit où aller pour se plaindre de ses partiels, trouver une soirée ou lâcher une blague sur l'école rivale.»

Sauf que si on a entendu parler de Yik Yak, c'est que les blagues sont parfois allées un peu –voire beaucoup– trop loin. La semaine dernière, L'Express en listait plusieurs exemples:

«Une jeune étudiante à Atlanta qui, peu après une tentative de suicide, voit fleurir des messages qui l'incitent à ne pas se rater la prochaine fois (Business Insider)

 

Une professeure d'université du Michigan harcelée sexuellement et insultée dans des dizaines de messages (The New York Times)

 

Des menaces de fusillades (The Guardian)

 

Des insultes racistes (relevées par une utilisatrice de Twitter)

 

Yik Yak rencontre en fait les mêmes critiques que les autres applis anonymes comme Secret et Whisper ou des forums comme Ask.fm, 4chan ou jeuxvideo.com. Comme la parole est libre, les dérapages sont vite arrivés. Et comme les internautes ne sont pas identifiés sur le réseau, ils n'ont pas l'impression d'avoir de compte à rendre sur leurs propos.»

On peut aussi évoquer le déchaînement raciste à l'université de Colgate (New York). Certains établissements et facs ont d'ailleurs préféré bannir l'application

Forcément, on a eu droit au message que tout cela était de la faute de l'anonymat sur Internet, ce à quoi on pourrait répondre comme l'exprime justement Adrien Sénécat sur L'Express, que «cela n'empêche pas des milliers d'internautes de se répandre en commentaires insultants ou xénophobes –pas même lorsqu'ils sont candidats à une élection locale».

Dans un article publié en octobre dernier, le Washington Post regrettait cependant que Yik Yak ne soit pas plus proactif en la matière. En fait, il semblerait que l'entreprise décide de laisser ses utilisateurs s'autoréguler. Voici par exemple ce qui apparaît sur votre smartphone avant que vous envoyiez votre premier Yak:

«1. Ne persécutez pas ni ne ciblez spécifiquement d'autre yakkers.

2. NE PERSECUTEZ PAS ni ne ciblez spécifiquement d'autres yakkers.

3. Tolérance zéro en ce qui concerne le fait de poster les informations privées de certaines personnes.

4. Ne pourrissez pas le flux des autres avec des yaks inutiles ou offensants. Si vous voyez un yak inutile ou offensant, assurez-vous d'appuyer sur la flèche du bas ou de nous le signaler.

5. Si vos yaks sont souvent signalés, votre compte sera suspendu.»

Et comme le résume Ted Scheinman sur Pacific Standard, en conclusion d'un très long article sur la sottise qu'il y a à bannir Yik Yak des campus, «la réponse courte est que l'on ne peut pas bannir Yik Yak des campus d'une façon significative. Et tant mieux –il vaut mieux utiliser Yik Yak comme baromètre de l'intolérance et ensuite s'occuper de notre processus d'éducation.»

Ces cas sont loin de représenter ce qui se passe sur Yik Yak, comme le raconte Amanda Hess de Slate.com, qui trouve l'application plutôt géniale:

«Allez sur Yik Yak pendant quelques jours, et vous verrez que les messages anonymes qui s'y affichent sont plus quelconques qu'offensants. La plupart des gens parlent de leurs devoirs, du temps, de leur envie désespérée de s'envoyer en l'air... Les "meilleurs yaks de l'histoire", la liste des messages amassés par l'application qui ont obtenu le plus de votes positifs de la part des utilisateurs, est peuplée de blagues immatures mais inoffensives, comme "Quand je meurs, je veux que les autres membres de mon projet de groupe fassent descendre mon cercueil, parce comme ça ils m'auront laissé tomber une nouvelle fois".»

Alors oui, Yik Yak est marrant, mais si jamais l'application finit par être disponible en France, il est possible qu'elle soit déjà dépassée à ce moment-là. Grace, une adolescente invitée dans l'émission New Tech City sur la radio américaine WNYC, racontait en janvier que dans son lycée, les élèves étaient déjà passés à autre chose:

«Yik Yak a été un gros truc pendant un moment. L'école l'a bloquée. C'était cool au début. Il n'y avait que les "gens normaux" qui l'utilisaient. Et ensuite, je ne veux pas dire "les gens bizarres", c'est mal, mais d'autres personnes l'ont découverte et chaque groupe d'amis avait son propre truc dessus. C'était bizarre.»

Et comme le résumait la présentatrice, Manoush Zomorodi, «comme les tamagotchis [...], les applications anonymes étaient in, puis sont devenus has-been».

Grégor Brandy
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Journaliste
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