Culture

L'histoire d'amour sordide qui a inspiré «Le Petit Prince»

Slate.com, mis à jour le 05.09.2009 à 10 h 52

Pour Saint-Exupéry, Nous faisons tous des bêtises, mais l'amour le vaut, malgré la façon dont il se termine.

Je sortais d'une overdose d'autobiographies de divorces quand j'ai décidé de relire Le Petit Prince. Sous le coup d'une histoire sentimentale qui s'était terminée au moment même de mon mariage (au lieu de commencer avec lui), j'avais un besoin maladif de récits d'échecs sentimentaux. J'ai dévoré Mange, Prie, Aime: la quête spirituelle d'une femme à travers l'Italie, l'Inde et l'Indonésie et d'autres livres de ce genre, j'ai avalé les archives de «Modern Love» (une colonne publiée dans le New York Times, ndlr) et je me suis empiffrée de récits autobiographiques. Rien ne satisfaisait ma faim.

Je voulais que la vérité sur les relations aux autres soit mise à nue, sans doute dans l'espoir d'apprendre qui était responsable de l'échec de ma propre relation. Mais ces écrivains me décevaient toujours quand il s'agissait de donner des détails. «Vas-y» ai-je supplié, «dis-le-moi.»  Je voulais la version télé-réalité.  Je voulais qu'ils sortent tout leur linge sale.

J'ai relu Le Petit Prince pour me divertir de cette quête épuisante - une petite dose de ce que Jeff Jenson, au sujet d'un épisode de Lost justement nommé le Petit Prince, décrit tendrement comme «une fantaisie profonde et émouvante». En retournant à ces dessins à l'encre et à l'aquarelle, j'espérais retrouver l'innocence qui précède non seulement le divorce mais l'amour romantique. Donc, j'ai été étonnée de trouver dans ces pages exactement ce que je cherchais ailleurs à savoir l'histoire du naufrage d'un mariage, d'un amour gâché.

Depuis sa publication en 1943, Le Petit Prince s'est vendu à plus de 80 millions d'exemplaires, un score le plaçant parmi les livres les plus vendus de tous les temps.  Il a inspiré des pièces, un opéra, des bandes dessinées et des mangas, des films, une série télévisée, un musée au Japon, une infinité de jouets, de t-shirts, de boîtes à sandwichs et de taille-crayons. Parmi ses fans, on trouve Orson Welles, James Dean et Morrissey.  En plus d'être une icône de la culture populaire, le livre fait partie du canon littéraire. L'écrivain était, après tout, un homme de lettres, qui a gagné, pendant sa carrière, plusieurs prix littéraires prestigieux en France et le «National Book Award» aux Etats-Unis.  En plus, le poète et traducteur Richard Howard lui a donné son imprimatur littéraire quand il a publié une nouvelle traduction anglaise en 2000.  (Richard Howard a notamment traduit les œuvres de Baudelaire, Gide, Barthes et Robbe-Grillet, ndlr.)

Comme l'explique le petit prince à l'aviateur lorsque ce dernier est en panne dans le désert du Sahara, il a quitté sa planète parce qu'il a «des difficultés avec une fleur». Ce que j'avais oublié lors de ma lecture du livre pendant mon enfance, c'était que l'amour turbulent pour cette fleur, une rose, est le pivot de l'histoire. Quand j'ai appris que cette histoire était basée sur le mariage de Saint-Exupéry, j'ai senti l'anguille sous la roche. J'ai commencé à faire des recherches.

Consuelo Gómez Carillo était une beauté du Salvador, deux fois veuve quand elle a rencontré Saint-Exupéry à l'âge de 26 ans. Dans Mémoires de la rose, le témoignage de leur mariage que Consuelo a écrit après la mort de son mari, mais qu'elle n'a pas essayé de publier, elle n'a pas hésité à raconter le mauvais comportement de Saint-Exupéry. Son récit, qui est à la fois mal écrit et à fendre le cœur, décrit la passion des débuts de leur mariage et sa désintégration. Elle parle des départs fréquents de Saint-Exupéry du foyer domestique, et de ses nombreuses liaisons, en particulier une qui a duré avec la riche Nelly de Vogüé. Consuelo a suivi Saint-Exupéry de Buenos Aires à Casablanca, de Paris à New York, toujours d'accord avec ses changements de cap, subordonnant ses propres soucis aux impératifs professionnels de son mari.

Cependant, l'intelligentsia n'a jamais été très fan de Consuelo. André Gide ne l'a pas aimée, et Lewis Galantière l'a décrite comme «le Surréalisme en chair» - et ce n'était pas un compliment.  Presque tous ceux qui connaissaient le couple - surtout Stacy Schiff, l'auteur d'une biographie de Saint Exupéry publiée en 1994 - l'ont considérée indigne de son époux, pour des raisons de classe et d'intelligence.

Evidemment, j'ai pris le parti de Consuelo. Je suis retournée au Petit Prince prête à condamner et Saint-Ex et le prince pour avoir qualifié la rose de «faible» et «naïve» pour ne pas l'avoir appréciée, pour l'avoir abandonnée. Mais au cours de ma lecture, j'ai trouvé une histoire d'amour et de chagrin d'amour beaucoup plus profonde qu'un échange de reproches.

Les choses commencent tout doucement au début entre le prince et la rose. Tout est simple jusqu'au jour où la rose se montre dans toute sa splendeur, et l'amour survient. La rose, qui représente à la fois la bien-aimée et l'amour lui-même, est une sorte d'«apparition miraculeuse». Elle est, aux yeux inexpérimentés du prince, «unique», «mystérieuse» et «émouvante».  Mais rapidement, la première ombre apparaît. La rose «l'avait ...  bien vite tourmenté» faisant au prince des demandes qu'il peine à satisfaire. Irritable et agressive, la rose fait de son mieux pour «lui infliger ... des remords» chaque fois qu'elle en trouve le motif.  Il n'est pas surprenant que le prince commence à lui en vouloir et devienne malheureux ; il trouve sa rose «bien compliquée» et commence vite à douter d'elle.

Dans une scène de rupture qui évoquera des souvenirs à toute personne qui a déjà quitté un amant, le prince part. Dans un geste digne de l'auteur-aviateur, il «profita, pour son évasion, d'une migration d'oiseaux sauvages». Mais partir n'est jamais aussi facile qu'on le pense, et «tous ces travaux familiers lui parurent, ce matin-là, extrêmement doux».  Des larmes, des demandes de pardon, et des «tâche d'être heureux» suivent.

Il n'y a pas de fin heureuse pour cette histoire d'amour.  Au long de son périple, le prince songe à sa rose, remettant en question sa décision de la quitter, se demandant comment il aurait pu faire les choses différemment, et faisant le deuil de sa perte. Quand il quitte enfin la Terre, dans un acte qu'on a interprété comme un suicide aussi bien qu'une résurrection, il ne sait pas s'il reverra sa rose.  Il sait uniquement que son amour pour elle l'a changé. D'un renard astucieux, il a appris que ce n'était pas le caractère unique de sa rose mais le temps qu'il avait perdu pour elle qui la rendait si importante.

En lisant Le Petit Prince, je me suis rendu compte que la question à laquelle je cherchais la réponse en lisant tous ces récits autobiographiques et ces mémoires n'était pas de savoir qui était le ou la responsable, mais, tout simplement, comment un amour, qui a été si miraculeux, peut-il devenir si triste?  Comment peut-il se terminer? Et Saint-Exupéry avait une réponse. Tu risques des larmes si tu te laisses apprivoiser, explique le renard. C'est aussi simple que ça.  Le risque de souffrir fait partie du jeu.

D'après tout le monde, le couple Saint-Exupéry fut tourmenté jusqu'à la mort de l'écrivain, un an après la publication du Petit Prince.  Mais, s'il n'y avait pas de solution dans sa vie privée, il y avait, au moins, dans l'œuvre littéraire de Saint-Ex une issue à ces difficultés :

«Regardez le ciel» dit le narrateur à la fin du livre.  «Demandez-vous: Le mouton a-t-il oui ou non mangé la fleur?» Et vous verrez comme tout change... »

L'amour est éphémère, apprend le prince, et sa présence change la manière dont on voit le monde. La rose est peut-être mesquine, le prince est peut-être cruel, mais l'amour qu'ils ont partagé colore le blé doré, fait chanter le vent et fait briller les étoiles.

La simplicité de cette conclusion était, finalement, beaucoup plus satisfaisante que les bavardages des mémorialistes et des autobiographes que je lisais jusqu'alors.  Ce n'est pas la peine de choisir son camp, semble dire Saint-Exupéry. Nous faisons tous des bêtises, nous en sommes tous responsables, mais l'amour le vaut, malgré la manière dont il se termine. Après tout, «si tu aimes une fleur qui se trouve dans une étoile, c'est doux, la nuit, de regarder le ciel.»

Sasha Watson. Sasha Watson est écrivain et traductrice basée à Marfa, dans le Texas.  Elle a publié un roman pour les adolescents, Vidalia in Paris, en 2008.

Traduit par Holly Pouquet

Image de Une: Flickr

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