France

Des municipales aux départementales, règlement de comptes à OK Aubagne

Jérémy Collado, mis à jour le 19.03.2015 à 16 h 03

Sur fond de dette publique et de fin du communisme municipal, la mairie d'Aubagne était au cœur de déchirements politiques en 2014. Un an plus tard, tout ce petit monde joue le deuxième round.

Le cente-ville d'Aubagne / Kremtak via Wikipedia

Le cente-ville d'Aubagne / Kremtak via Wikipedia

Pourquoi Gérard Gazay a-t-il choisi un refrain de Manu Chao pour faire patienter ceux qui appellent au standard de sa mairie? Pense-t-il, comme dans les paroles de la chanson, que «la vida es una tombola», la vie est une tombola? Et faut-il y voir un clin d'oeil à son élection, il y a un an, qui mit fin à un demi-siècle de règne communiste sur la ville natale de Marcel Pagnol?

«L'ancien maire Daniel Fontaine avait perdu les valeurs d'Aubagne», attaque d'emblée Gérard Gazay, sourire large et mèche grisonnante.

«Sa politique avait dénaturé l'esprit de la ville.»

Mais quelles sont-elles, ces fameuses «valeurs» vantées par le maire UMP?

«Ce sont celles de Pagnol! Dans La Gloire de mon père, il dit “je respecte mon père”. Dans Le Château de ma mère, il dit qu'il a un amour sans bornes pour sa mère. Ces valeurs, elles sont universelles...»

C'est ainsi qu'Aubagne a fièrement débuté en février «l'année Marcel Pagnol 2015», à l'occasion des 120 ans de la naissance de son écrivain fétiche.

«Les gens avaient la banane en défilant en habits traditionnels provençaux, expose Gazay. En tout, c'était près de 50.000 personnes dans les rues d'Aubagne. Les anciens m'ont même dit qu'ils n'avaient jamais vu autant de monde pour une manifestation.»

«Marcel Pagnol 2015» ou plutôt «M-P deux mille quinze», précise-t-il, en détachant chacune des syllabes, au cas où le clin d'oeil avec sa cousine «Marseille Provence 2013, capitale de la culture», aurait échappé aux esprits les plus distraits.

«Daniel Fontaine s'était disputé avec Nicolas Pagnol, le petit-fils de Marcel, croit savoir Gazay. Je suis allé le voir, je l'ai reçu en mairie. Aujourd'hui, on se tutoie.»

On l'aura compris, Gérard Gazay aime se dépeindre en enfant du cru. «Aubagne, c'est une ville provençale de 47.000 habitants qui a conservé son esprit village, avec ses grandes places et ses platanes», poursuit-il, en guise de visite. Ne manquent que les petites ruelles étroites et la beauté des façades colorées, tout juste gâchée par la saleté de certains coins de la ville, dans laquelle Gazay est également né et a usé ses fonds de culotte, dix ans avant l'élection du premier édile communiste Edmond Garcin, maire de 1965 à 1987.

«C'était un amoureux de sa ville.»

Il y aura ensuite Jean Tardito et Daniel Fontaine, battu en 2014. 1965, c'est donc le début d'une page que le maire s'enorgueillit d'avoir enfin tournée; et qu'on a pu appeler, en résumé, le «communisme municipal». Le soir de sa victoire, Gazay fend la foule venue l'acclamer et lance à la cantonade:

«Ça fait cinquante ans qu'ils attendaient ce changement. Aujourd'hui, ils vont l'avoir!»

Aubagne à droite, mais dirigée par des communistes

C'est un paradoxe: Aubagne est à droite mais a longtemps donné ses clefs à des maires communistes. Comme si local et national ne jouaient pas la même partition.

En 1988, Chirac glane 3% de suffrages de plus que sa moyenne nationale. Sarkozy, qui ne lui ressemble pas, fait pareil en 2012. Quant au député, il siège toujours à droite de l'hémicycle depuis 1999.

«A Aubagne, on subit une culture de droite. C'est une ville riche où l'on compte beaucoup d'assujettis à l'ISF, un vote très fort en faveur du FN et des maires communistes! Cette anomalie a duré 50 ans», détaille Lionel Verschaeve, qui est depuis novembre 2014 le secrétaire de la section PCF de la ville, en nette perte d'adhérents. Et l'histoire vient de loin.

Gamin, l'ancien maire Garcin intégrait les Forces françaises de l'intérieur, s'engageait au PCF à 17 ans et organisait courageusement des manifs au nez et à la barbe des Allemands. Aujourd'hui encore, il reste une figure de la ville; et pas seulement parce que le centre hospitalier porte désormais son nom. On appréciait son contact, sa disponibilité.

«Garcin avait pris la ville grâce à sa personnalité, fait-on remarquer à la section. Même les gens de droite votaient pour lui. En réalité, il y avait deux Garcin: le maire et le député. Pour la mairie, les gens votaient Garcin, pas communiste, car avant d'être communiste, il était populaire.»

«Garcin avait une certaine éthique politique. Fontaine, lui, était dans l'idéologie», complète Gazay, pas franchement suspect d'accointances communistes. Le maire défait en mars 2014 est même décrit par certains de ses camarades comme un «communiste non-orthodoxe»: «Fontaine ne venait pas souvent à la fédé», se lamente Gérard Costa, retraité des cheminots et militant aubagnais depuis dix ans.

«Il avait instauré une permanence téléphonique, se souvient-il. Il fallait attendre une heure pour l'avoir au téléphone! Quand on est maire, c'est le contact qui est important...»

Comme lui, beaucoup sont encore amers. Mais comme lui, beaucoup rejettent cette étiquette de «communisme municipal»:

«A Aubagne, c'était Fontaine qui choisissait, en mettant de côté le parti. Ça n'est pas vraiment une méthode communiste traditionnelle, dénonce-t-on du côté du PCF. Quand on est très longtemps au pouvoir, on prend de mauvaises habitudes.»

Sur la culture, le sport ou les logements sociaux, l'appellation revêt plutôt des aspects positifs: «Dans les Bouches-du-Rhône comme dans la ceinture parisienne, il y a un communisme municipal, des villes gérées par des communistes avec des bilans solides et des réussites très fortes en matière d'équipements collectifs et culturels qui assurent une longévité à ces équipes municipales», notait en 2008 feu le politologue Daniel van Eeuwen, directeur délégué de l'Institut de sciences politiques à Aix-en-Provence, grand connaisseur de ces questions. Ce communisme, ce n'est seulement un esprit ou des hommes mais aussi des politiques publiques tournées vers les classes populaires.

Le FN et la dette en embuscade

Mais entre-temps, beaucoup de choses ont changé. Guérini et ses soupçons de clientélisme ont emporté dans leur (relative) «chute» certains bastions, mettant fin à l'«eden du communisme municipal» tel qu'il a vécu pendant des décennies. «Il ne faut pas exagérer», tempère Daniel Fontaine, qui avait pris la succession de Jean Tardito en 2001 et s'était fait élire maire pour la première fois en 2008, après 30 ans de conseil municipal.

«Sur 40 conseillers, il y en avait 5 ou 6 qui étaient vraiment communistes. Finalement, il y avait plus de citoyens que de PCF!»

Avant même de parler de son bilan, l'ex-premier édile avance une explication à sa défaite:

«S'il n'y avait pas eu cette montée frontiste au niveau national, vous m’appelleriez encore Monsieur le Maire. Malgré les 1.500 voix que l'on a récupérées sur l'abstention entre les deux tours, c'est surtout l'alliance entre l'UMP et le FN qui nous a été redoutable. 50% des voix du FN se sont reportés sur Gazay. Cette perméabilité leur a permis de remporter l'élection. Aujourd'hui ils s'en frottent les mains. Mais demain?»

Après une campagne sanglante, les deux hommes sont à couteaux tirés.

«Ses phrases sont hors sol! Les Aubagnais ne supportent plus les grandes phrases de Daniel Fontaine», clame Gazay. «Moi, j'aime la vérité des chiffres et je ne me défile pas: au premier tour, j'ai fait 42% et Fontaine 37%. Le FN, lui, fait 21%. Au deuxième tour, le FN perd 10 points. Fontaine fait 42% et moi 53%...»

Fontaine est resté conseiller municipal d'opposition.

«Je continue à me battre, mais c'est compliqué d'avoir géré une ville et d'entendre le contraire de ce qu'on a porté. J'étais chef de bataillon, aujourd'hui je suis le franc-tireur!»

Il dénonce la baisse des subventions aux associations, la fin du bail de la Bourse du Travail, dont le maire ne s'acquittait plus du loyer. Car dans son nouveau fauteuil, Gazay a fait les comptes. A son arrivée, il a commandé un audit à un cabinet indépendant, dont les conclusions tirent à boulet rouge sur la gestion passée: «La commune s'est engagée dans une gestion de dette hasardeuse, est-il signifié. Elle s'apparente à une fuite en avant perpétuelle.» Au total, la dette s'élève à près de 161 millions d'euros.

Chaque année, la commune engageait un nouvel emprunt pour rembourser le précédent. 18 contrats avec 7 banques différentes ont été signés, dont la Royal Bank of Scotland, qui détient 48% de la dette globale; ce qui fait d'Aubagne la 3e ville la plus endettée de France.

«Les ressources propres de la ville ne suffisaient pas toujours à couvrir le remboursement de la dette», poursuit le cabinet Michel Klopfer. Quand on lui présente ses chiffres, Fontaine s'étrangle:

«Cet audit de 150 pages, nous n'avons pas eu le droit de le récupérer! Finalement, on l'a vu et il n'a rien à voir avec ce qu'en dit le maire. On a falsifié de façon malhonnête les conclusions de cet audit.»

Conclusion: «Le programme Gazay, ça n'est rien moins que l'austérité à tous les étages, au service des banques et de la métropole», attaque Fontaine.

«C'est un peu la tarte à la crème la dette, abonde le communiste Gérard Costa. Avant, pour se débarrasser de son chien, on disait qu'il avait la rage. Maintenant pour se débarrasser de son maire, on dit que sa ville est endettée!»

Gérard Gazay rétorque:

«La loi oblige la collectivité à rendre public cet audit qui met en avant la dette abyssale et l'incapacité de la précédente équipe à maîtriser les comptes publics.»

A cause d'emprunts toxiques, la ville doit aujourd'hui rembourser à des taux faramineux, qui atteignent jusqu'à 25%...

Divisions au PCF

«Avons-nous été bons? Certainement pas, puisqu'on n'a pas été réélus», reconnaît Fontaine, à qui l'on a reproché également une alliance “arc-en-ciel” avec le Modem, le PS et les Verts, qu'il ne regrette absolument pas. Mais nous disions qu'Aubagne était une ville ouverte à tous...»

Pas suffisant pour motiver des troupes de gauche qui avaient encore en travers de la gorge la députation perdue en 1999, qu'on lui a imputée, à la suite de la démission de Jean Tardito, le deuxième maire historique de la ville élu sans discontinuer de 1987 à 2001. «Il connaissait tout le monde, les cousins, les oncles, les neveux. Il se renseignait sur les familles et chaque qu'on le croisait, il était facile d'accès. C'était un plaisantin», raconte Gérard Costa. «Les membres de son cabinet ne faisaient jamais écran.»

En pleine gauche plurielle, Tardito quitte son mandat de député. Le PCF pousse Fontaine, qui décline. C'est Alain Belviso, son adjoint, qui l'emporte. Mais son élection est annulée par le Conseil constitutionnel pour une fraude. Il sera finalement battu par Bernard Deflesselles, un ingénieur encarté à l'UMP, réélu à chaque scrutin. Le même Belvisio sera mis en examen en 2011 au tout début de l'affaire Guérini. Président PCF de la communauté d'agglomération du pays d'Aubagne et de l'Etoile, il est accusé de «détournements de fonds publics» dans le cadre de l'extension d'une décharge à La Ciotat. Laissé en liberté, il démissionnera ensuite de son poste. Le début d'une longue descente aux enfers pour le PCF local.

Parmi les arguments de campagne de Fontaine, il y a aussi la métropole d'Aix-Marseille Provence, qui sera créée en 2016; et qui aimante le jeu politique local depuis plusieurs années. De Guérini à la droite, en passant par les écologistes, tout le monde se positionne, au risque de brouiller les étiquettes traditionnelles. Ainsi, ce projet né sous la droite et repris par François Hollande parvient à convaincre les libéraux et les progressistes des deux camps; pour des raisons radicalement différentes: l'Europe, la compétitivité ou simplement la mutualisation des forces.

Problème: les positions sont mouvantes au gré des intérêts politiques. Surtout à l'approche des élections. Aubagne est au carrefour de cette métropole. Proche de Marseille, elle est avec Aix dans une sorte de «triangle d'or» rêvé de ceux qui tricotent la future métropole. Pendant la campagne, Fontaine prévenait alors, sur Twitter:

 

Pari perdant? «Ma position sur la métropole a toujours été claire. A Aubagne, on n'est pas la métropole marseillaise!», se défend Gazay. «J'ai toujours été contre, déjà en 2010! Je pense que chaque commune doit conserver sa fiscalité et son urbanisme. Après, qui peut être opposé à ce que les Bouches-du-Rhône soit un département rayonnant et compétitif? La question, c'est quelle métropole...» Derrière la métropole, la question du tram électrise aussi les nouveaux conseils municipaux. Alors qu'il avait pris des positions fermes, le nouveau maire semble s'adoucir. Et ne serait pas contre un élargissement jusqu'à Marseille.

Claude Bernardi, l'ancien directeur de cabinet de Daniel Fontaine, propose une autre grille d'analyse:

«J'ai le sentiment que le tram, la dette, la tête de liste, la gestion municipale, l'arc-en-ciel, la nature de la campagne et compagnie n'ont pas pesé lourd dans tout ça. Peut-être, pour ne vexer personne, peuvent-ils expliquer l'écart entre les 8% perdus dans quelques villes et les 10% à Aubagne? De la même façon, la participation citoyenne, le bilan municipal exceptionnel, la force militante ont sans doute évité les moins 12% ou moins 16%. Ce sont les idées de droite qui ont progressé dans toute la France depuis 30 ans.»

La suite, personne ne la connaît. Mais tout le monde se retrouve aux départementales.

Cette poussée à droite fera-t-elle basculer le canton et le département? Fontaine se présente comme suppléant, au cœur d'une alliance unique en France qui réunit PS, PCF et EELV, comme au bon vieux temps de Lionel Jospin.

«Si nous sommes désunis, nous n'avons aucune chance», tranche Fontaine, joue aussi le rôle de directeur de campagne du binôme qu'il supplée. Avant d'ajouter: «Ici, le rassemblement est une tradition!»

«Daniel Fontaine ne fait plus l'unanimité autour de son nom», tacle Lionel Verschaeve.

«Il y a eu un gros débat en interne: on a stigmatisé sa défaite, le fait qu'il prenne des décisions tout seul. Aujourd'hui, il est en opposition avec les militants de son propre parti!»

En coulisses, Fontaine a bataillé pour imposer la socialiste Stéphanie Harkane en tête de liste, passant outre la décision des militants, qui sont peu mobilisées dans la campagne, certains de la défaite. Après avoir fait chuter les communistes, Gazay veut maintenant «faire tomber le pouvoir socialiste en place depuis 1953 au conseil général». Sa binôme Sylvia Barthélémy, présidente UDI de la communauté d'agglomération, applaudit:

«En mars 2014, les Aubagnais ont démontré qu'il n'existait pas de citadelle imprenable, fut-elle rouge.»

Fort de cette dynamique, ils sont certains que le canton va basculer. Avec un argument fort: «Dans mon programme, je veux travailler sur la proximité et le rayonnement, décrit Gazay. Et à Aubagne, qu'est-ce qui est porteur de valeurs? La Légion étrangère, les santons, la céramique et... Marcel Pagnol!»

En politique, il n'y a donc aucun hasard.

 

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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