Monde

Un Dalaï, deux systèmes

Richard Arzt, mis à jour le 04.09.2009 à 16 h 31

Pourquoi la visite du religieux tibétain à Taïwan a peu exaspéré Pékin.

«Voilà qui nous change des réactions virulentes de Pékin quand le dalaï-lama vient en Occident». Le diplomate européen qui fait ce commentaire constate que le leader spirituel tibétain a passé cinq jours à Taiwan et que le gouvernement chinois n'a protesté que modérément. Un communiqué a indiqué qu'il était opposé à cette visite et qu'elle aurait «une influence négative sur les relations de la Chine continentale et de l'île». Mais le 1er septembre, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères disait «ne pas être en position» de répondre à des questions sur ce sujet. Les dirigeants chinois ont des raisons de ménager le gouvernement taïwanais.

Tout commence il y a un an et demi, en mars 2008. La répression des émeutes de Lhassa par les troupes chinoises provoque une réprobation mondiale. A cinq mois des JO, Pékin en est vivement irrité. Le hasard fait que quelques jours plus tard une élection présidentielle a lieu à Taiwan et que Ma Ying-Jeou, candidat du Kouo-Min-Tang, l'emporte. Il prône une amélioration des relations avec Pékin, à la différence de son prédécesseur du parti démocratique progressiste (DPP) qui penchait pour l'indépendance de l'île.

Les communistes chinois adoptent alors une double démarche. Ils dénoncent plus que jamais un séparatisme tibétain qu'ils disent alimenté par le dalaï-lama, «chacal déguisé en moine» et font soudainement preuve de bonne volonté à l'égard de Taiwan. Les nationalistes vaincus en 1949 se sont réfugiés dans cette île. Aux yeux de Pékin, leurs descendants devraient accepter de rejoindre la mère-patrie selon le principe «un pays deux systèmes» qui prévaut à Hongkong et Macao. Ma Ying-Jeou se garde bien de répondre à cette perspective. Mais son ouverture au dialogue permet notamment de rétablir des relations aériennes, maritimes et postales entre Taiwan et la Chine continentale.

Depuis quelques mois, la popularité de Ma Ying-Jeou a fortement chuté. A la mauvaise situation économique s'ajoute le désir de Pékin d'accélérer la signature d'un accord ouvrant la voie à des investissements réciproques. Les hommes d'affaires de Taipeh y sont favorables, mais une frange non négligeable de l'opinion craint une arrivée en masse de produits du continent qui favoriserait une emprise de Pékin sur l'ile. Le DPP réclame un référendum sur cet accord. Le 10 août, le typhon Morakot dévaste le sud de Taiwan. Les secours tardent à arriver et Ma Ying-Jeou s'excuse à la télévision pour leur mauvaise organisation. On dénombre plus de 600 morts.

Compliquer la tâche d'un gouvernement en difficulté est une pratique politique courante. C'est en tout cas la méthode choisie par le DPP qui invite le dalaï-lama à venir prier auprès des familles de victimes du typhon. Le pari est que Pékin prenne ombrage de ce déplacement du leader tibétain et révise sa politique de rapprochement avec Taipeh.

Ma Ying-Jeou ne peut évidemment pas interdire la venue d'un religieux qui répète que «le seul but de son voyage est humanitaire». Pendant son séjour, il  parcourt les zones sinistrées, réconforte les habitants de villages détruits et préside des cérémonies de bénédictions réunissant des milliers de personnes. Au point que le clergé local n'apprécie pas vraiment cette promotion du lamaïsme tibétain. A un prêtre catholique installé à Taipeh, un dignitaire bouddhiste a expliqué: «Nous sommes capables d'organiser des prières ; pas besoin de faire venir quelqu'un de l'étranger». C'est probablement une réaction que le DPP n'avait pas envisagée...

Ce voyage a eu d'autres effets inattendus. Face à la modération des communistes chinois, le dalaï-lama a évité de critiquer leur régime. Il le fait pourtant volontiers. Seule allusion politique, il encourage les Taïwanais à «préserver la démocratie». Lors de ses deux précédents voyages à Taipeh, en 1997 et 2001, le leader tibétain avait rencontré Ma Ying-Jeou, alors dans l'opposition. Cette fois-ci, le Président ne l'a pas reçu. Mais une complicité s'est établie entre le DPP qui souhaite l'indépendance de Taiwan pour ne pas tomber dans le giron de la Chine populaire et le dalaï-lama qui s'est exilé d'un territoire appartenant à la Chine et pour lequel il réclame l'autonomie.

A Pékin, on s'apprête à observer de près les sondages d'opinion qui vont paraître à Taiwan. Avec l'espoir qu'ils soient défavorables au DPP. Puis viendra le prochain voyage du dalaï-lama, à la mi-octobre, aux Etats-Unis. En octobre 2007, George W Bush l'avait reçu à la résidence de la Maison Blanche. Et non dans le Bureau ovale, pour que la rencontre garde un caractère privé. Que va faire Barack Obama ?

Richard Arzt

Image de une: supporter du dalai-lama à Taipeh, le 2 septembre 2009. REUTERS/Nicky Loh

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