Economie

Le nouveau défi de l'insertion, c'est enrayer la solitude des vieux

Gilles Bridier, mis à jour le 24.03.2015 à 15 h 30

On vit de plus en plus vieux, mais on vieillit de plus en plus seul. La société doit s’adapter pour offrir une plus grande autonomie aux personnes âgées et entretenir le lien social. La réponse n’est pas forcément dans les «gérontechnologies».

Une dame en Grande-Bretagne en 2014. REUTERS/Stefan Wermuth

Une dame en Grande-Bretagne en 2014. REUTERS/Stefan Wermuth

Vivre plus vieux... mais de quelle manière? L’espérance de vie progresse. Pour l’Ined, elle a doublé en un siècle. Et sur les dix dernières années, elle a augmenté de trois ans pour les hommes et de deux ans pour les femmes, observe l’Insee.

Ainsi, si on considère les personnes de 75 ans et plus qui composaient 7% de la population en 2000, elles sont aujourd’hui 9% et devraient représenter 16% des Français vers 2050.  C'est-à-dire que, en un demi-siècle seulement, la proportion de ces personnes au sein de la population française aura été multipliée par deux. Et à cet horizon, la France comptera quatre fois plus de personnes de 85 ans et plus qu’aujourd’hui.

Bravo à la médecine qui, associée à l’évolution des modes de vie et de l’hygiène, permet de vivre plus longtemps. Mais les personnes âgées trouvent-elles leur place au sein de leur environnement social? Pas sûr. Car vieillir isole. Selon la Fondation de France, 21% des personnes de plus de 75 ans éprouvent un sentiment de solitude. On vieillit plus longtemps, mais aussi plus seul.

Aussi, les personnes âgées sont-elles aujourd’hui surreprésentées parmi les Français qui souffrent d’une rupture du lien social: 23% des personnes en situation d’isolement ont plus de 75 ans, soit plus de deux fois leur poids démographique.

Moins d’insertion, plus de solitude

Cet isolement est subi, pas choisi. Et il progresse très vite: parmi cette population, le sentiment d’isolement est passé de 16% à 27% en seulement quatre ans. «De toutes les générations, celle des 75 ans et plus est celle qui a été la plus impactée par la montée des solitudes en France», constate la Fondation.

L’insertion sociale des personnes âgées pose un vrai défi aux gouvernements. Pourtant, vieillir n’est pas une maladie et, même après la cessation de l’activité professionnelle, un homme a encore en moyenne une durée de vie de 23 ans, et une femme de 27 ans. Ces citoyens ont leur place dans la vie de la cité. Et même jusqu’à des âges avancés.

Certes, les situations de dépendance compliquent les prises en charge. Quatre Français sur dix sont confrontés à la perte d’autonomie d’un proche. Parmi eux, selon l’institut CSA, les trois quarts ne souhaitent ou ne peuvent prendre en charge la personne à leur propre domicile.

Mais les problèmes apparaissent aussi en dehors de ces situations de dépendance, pour des personnes âgées qui aspirent à conserver des liens sociaux, à privilégier l’échange avec des proches, mais qui ne peuvent plus être une force de proposition pour entretenir ces liens et vivent l’éloignement comme une exclusion.

L'isolement à domicile

Le principal problème qui se pose est celui du lieu d’hébergement de la personne âgée.

Dans leur très grande majorité, les personnes du quatrième âge souhaitent rester à leur domicile. Sur un plan économique, compte tenu de la pression démographique, c’est effectivement la meilleure solution, souligne le Centre d’analyse stratégie (devenu France Stratégie). Encore faut-il pouvoir adapter les habitats aux conditions de vie des personnes âgées, et éviter que le maintien à domicile de personnes vivant souvent seules ne renforce leur isolement.

Des réflexions progressent et débouchent sur des initiatives, à l’image de l’action de la Caisse des Dépôts à travers son programme d’adaptation de logements qui lui permettra de disposer en 2020 de près de 14.000 logements adaptés, soit dans ses constructions neuves soit dans ses programmes de réhabilitation.

La Caisse a par ailleurs signé début mars une convention par laquelle elle s’engage, entre autres, à soutenir les travaux réalisés dans le cadre de la «silver économie». La filière a été mise en place en avril 2013 pour développer une véritable industrie autour des «gérontechnologies», industrie qui consiste à adapter les nouvelles technologies aux besoins des personnes âgée afin d’améliorer leur autonomie.

Mais si les nouveaux dispositifs de télé-assistance doivent favoriser le maintien à domicile de ces personnes (une norme Afnor spécifique a même été mise au point), il n’est pas sûr qu’elles apportent les réponses appropriées à leur sentiment d’isolement.

D’autant que les seniors ne composent pas un ensemble homogène. Si leurs capacités d’adaptation aux évolutions technologiques sont bien réelles, elles varient malgré tout selon l’âge. On n’intègre pas les technologies de la communication dans son univers de la même façon à 60 ans, 75 ans ou 90 ans. Pour les plus âgés, des problèmes d’habileté manuelle ou d’acuité visuelle pour composer des numéros sur un clavier, de défaillance dans l’audition ou dans l’expression pour les commandes vocales, compliquent singulièrement l’adaptation culturelle à des objets connectés.

Créer de nouvelles solidarités

Mais surtout, si ces technologies peuvent apporter un supplément de confort et d’autonomie, elles ne répondent pas au besoin de socialisation. «On pallie les incapacités du corps, mais ça ne donne pas un rôle social à la personne, commente le sociologue Serge Guérin. On fonctionne dans une logique où on a de la technologie et on cherche à la mettre dans le secteur des personnes âgées. Il faut prendre le problème dans l’autre sens: est-ce que la technologie peut apporter quelque chose aux personnes âgées, et si oui quoi?»

Analysant la société face au vieillissement dans un rapport de l’Observatoire de la fin de vie, le sociologue préfère insister «sur la complémentarité des solidarités publiques et des solidarités familiales et de voisinage: le développement des premières ne justifie pas le renoncement aux secondes, mais peut au contraire contribuer à leur évolution». Et pas seulement à travers des technologies ciblées.

On doit alors souligner l’importance du soutien des prestataires spécialisés dans les services à la personne qui, outre leur mission d’assistance à domicile, entretiennent le lien social. Mais à ce jour, les solutions doivent encore être structurées. Afin qu’une plus grande professionnalisation dans ce secteur permettent d’offrir des carrières et des solutions de vie qui correspondront à l’augmentation prévisible des besoins.

Le problème prend de l’ampleur: il concerne d’ailleurs aussi bien les personnes âgées qui vivent à domicile que celles qui, placées en établissements spécialisés, sombrent pour 15% à 20% d’entre elles dans un état dépressif. C’est l’une des explications du suicide qui, d’après l’Observatoire, «est l’une des trois principales causes de décès de la personne âgée, avec le cancer et les maladies cardio-vasculaires».

En France, chaque année, 3.000 personnes de plus de 65 ans mettent fin à leurs jours, dont près de la moitié à leur domicile. Encore cette statistique apparaît-elle sous-estimée, certains suicides n’étant pas enregistrés comme tels. 30% des suicides en France pour 20% de la population... avec une prévalence accrue pour les plus de 85 ans.

Le Parlement, qui tarde à se saisir du projet de loi d’adaptation de la société au vieillissement, devra plancher sur ces questions qui ramènent toutes à s’interroger sur l’insertion sociale des personnes âgées. En fait, des millions d’individus qui vivent l’isolement comme une exclusion d’autant plus longue qu’ils vivent plus vieux.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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