Culture

«Le Président», fable de tous les temps et de tous les lieux

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 18.01.2017 à 18 h 40

Le film de Mohsen Makhmalbaf raconte l'histoire d'un pays en marche contre son dictateur, et l'archaïsme de la violence. Et puise une partie de sa force dans le fait d’être l’œuvre de quelqu’un qui a lui-même expérimenté un processus révolutionnaire aux suites calamiteuses, en Iran.

© Bac Films Distribution

© Bac Films Distribution

«Allume». «Eteins». «Allume». «Eteins». «Allume». Ils s’amusent, le grand père et son petit fils. Mais ils ne jouent pas avec un interrupteur, ils jouent avec la ville toute entière, avec les vies de tout un peuple, ce peuple et cette capitale d’un pays dont le vieillard est le général-président-dictateur-guide suprême-grand timonier-altesse-chef bien aimé, position à laquelle est promis le gamin lorsque son temps sera venu.

Allume. Eteins. En quelle langue l’enfant demande-t-il et le grand père transmet-il l’ordre? Peu importe ici que ce soit en fait du géorgien, idiome du pays où a été tourné le film. La langue est celle du pouvoir n’importe où au monde, le lieu est celui de l’écrasement des libertés par le despotisme où que cela se situe.

«Allume» dit l’enfant de 5 ans devant la cité obscurcie sur son injonction. «Allumez» dit le général grand père à ses sous-fifres. Mais ça ne s’allume pas. Et puis ça pète au loin. Et puis plus près, et puis partout. Malgré la répression terrible, le peuple se soulève, on tire dans le tas, on évacue à toutes fins utiles les familles des notables et une partie du butin, trop tard, la révolution progresse, l’armée change de camp. «Vive la liberté!», «Mort au dictateur!», ça y est l’histoire est en marche, avanti popolo, le dictateur se carapate. Il se débarrasse des colifichets les plus voyants de son pouvoir, essaie de changer ce visage qui il y a peu ornait tous les murs et toutes les places publiques, du culte de la personnalité au Wanted général il n’y a pas loin, ça peut devenir un souci.

L'archaïsme de la violence

Flanqué du gamin qui n’y comprend rien, le vieux salaud se lance dans une traversée désespérée de son pays à feu et à sang, où règne une violence qui va crescendo. Cette violence n’a rien de révolutionnaire, elle est au contraire on ne peut plus conformiste et archaïque, c’est celle des forts contre les faibles, des militaires contre les civils, des hommes contre les femmes, des faibles contre les encore plus faibles.

Le Président, Bac Films

Fresque atroce de lendemains de soulèvement qui non content de ne pas chanter, hurlent bientôt de haine, de faim, de tristesse

Paysages dantesques d’un enfer naissant sous les pas de ce roi Lear flanqué d’un Petit Prince, fresque atroce de lendemains de soulèvement qui non content de ne pas chanter, hurlent bientôt de haine, de faim, de tristesse. Le Président est une fable de tous les temps et de tous les lieux, mais elle éveille des échos très directs avec les soulèvements récents dans le monde arabe. Elle puise aussi une partie de sa force d’être l’œuvre de quelqu’un qui a lui-même expérimenté une occurrence particulièrement intense de ce processus révolutionnaire aux suites calamiteuses.

Un ancien activiste

Dans sa jeunesse, Mohsen Makhmalbaf fut en effet un activiste. Il s’est battu contre la dictature d’un tyran tortionnaire et arrogant autoproclamé de droit éternel sur un trône conquis par les armes à peine un demi-siècle avant par son père. Le jeune Mohsen fut même, comme tant d’autres, embastillé dans les accueillantes geôles du Shah d’Iran et livré aux bons soins d’un police politique, qui, là et alors, s’appelait la SAVAK.

Fervent partisan du régime révolutionnaire qui l’a libéré en même temps que son pays d’un dictateur auparavant maintenu à bout de bras par les grandes démocraties, Makhmalbaf a vu ensuite les effets dévastateurs des suites de la révolution. Cinéaste et écrivain autodidacte, il a d’abord œuvré au service du nouveau régime. Puis en prenant clairement ses distances, avec ses grands films de rupture –c’est à dire de prise en compte de la rupture par les nouveaux dirigeants de leur engagement en faveur des plus pauvres– que sont Le Camelot et Le Cycliste en 1987 et Le Mariage des bénis en 1989.

Au cours des années 90, ses meilleurs films, Nassereddin Shah, acteur de cinéma (1992), Salaam Cinema (1995), Un instant d’innocence (1996), feront de Mohsen Makhmalbaf la deuxième principale figure d’un cinéma iranien en plein ascension dans la reconnaissance internationale, aux côtés d’Abbas Kiarostami (chez qui il est aussi un protagoniste de Close-up). Forcé à l’exil depuis le début du XXIe siècle, engagé dans un projet collectif de cinéma auquel participe toute sa famille et que matérialise la Makhmalbaf Film House, honni par le régime iranien, il aura mis longtemps à retrouver, comme cinéaste, la verve et l’inspiration d’antan.

Le Président, Bac Films

Avoir prise sur le spectateur

C’est ce que fait Le Président,  son 25e long métrage de fiction. Makhmalbaf a toujours aimé ce qu’on pourrait appeler des «scènes à effets», celles où le réalisateur arrête son film pour imposer une surcharge de sensations et d’émotions à son spectateur, dans un geste qui traduit une volonté d’emprise qui accompagne son propos. Le Président n’en est pas dépourvu, notamment autour des enfants, petits esclaves aux haillons complaisamment détaillés dans les mines ou pitoyable clown d’un spectacle de rue, moments dont on se serait aisément passés.

Ils freinent mais n’empêchent pas un mouvement d’ensemble porté par une folie et une angoisse qui s’amplifient à juste titre du statut très instable du personnage central. Tyran ivre de sang et d’orgueil comme dit la chanson, le Président est aussi un fugitif traqué, un vieil homme qui essaie de sauver un petit fils lui aussi tourneboulé entre apprentissage du pouvoir tôt inculqué et effarement devant la misère et la violence omniprésentes. 

Aux confins de l’absurde, du burlesque et de la philosophie politique, le finale en forme de point d’interrogation peut, grâce au mélange d’énergie sensible et de facticité revendiquée par cette parabole, énoncer ouvertement des questions aussi brûlantes qu’au temps de Montaigne, et auxquelles nul n’a encore trouvé les réponses. 

Le Président

De Mohsen Makhmalbaf, avec Misha Gomiashvili, Dachi Orvelashvili. 

Durée: 1h58 | Sortie le 18 mars 2015

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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