Sports

La France ne mérite pas les réactions à «l'affaire Ibrahimovic»

Temps de lecture : 4 min

Arbitre «pourri», pays «de m... qui ne mérite pas le PSG»: l'attaquant suédois a indéniablement tenu des propos déplacés. Ce n'est pas une raison pour y réagir n'importe comment.

Lui, c'est Zlatan, et vous, vous êtes qui, putain?

C'est cette question (qu'il n'a jamais vraiment prononcée) qui doit trotter dans la tête de Zlatan Ibrahimovic depuis la polémique qui entoure ses propos à l'issue du match entre Bordeaux et le PSG, qui a vu les Parisiens s'incliner quatre jours après leur qualification en Ligue des champions, à Chelsea. Après une défaite 3-2 lors de laquelle il a inscrit les deux buts parisiens, l'attaquant suédois était passablement énervé dans le long couloir du stade Chaban-Delmas, qui permet aux deux équipes et aux arbitres de rejoindre leur vestiaire. Sur les images filmées par Canal+, on peut le voir s'énerver contre les arbitres après des décisions qu'il estime injustes, avant de les insulter:

«Cela fait quinze ans que je joue au foot, je n'ai jamais vu un arbitre aussi pourri dans ce pays de m... Ce pays ne mérite même pas le PSG!»


Le Suédois s'est excusé de ces propos déplacés dans la soirée, d'abord via un communiqué du PSG, puis sur son compte Facebook:

Post by Zlatan Ibrahimovic.

Mais entretemps, la machine médiatique était lancée, avec notamment une réaction indignée du ministre des Sports Patrick Kanner, alimentant des réactions encore pires que le «dérapage» originel. Le tout formant un résumé de tout ce qu'il ne faut pas faire quand on commente un évènement lié au football. Florilège.

1.Le syndrome «Je suis en campagne électorale»

Marine Le Pen, sur France Info:

«Ceux qui pensent que la France est un "pays de merde" peuvent la quitter.»

2.Le syndrome «Mélange des genres»

Attaquer les arbitres et la France, c'est mal, certes, mais surtout ce n'est pas très union nationale, du moins si l'on interprète bien les propos de l'ancien international Franck Lebœuf, qui s'est senti insulté en tant que Français:

«Depuis que cette dépêche est tombée, je suis super déçu. Je sens mon pays être sali par quelqu’un que j’aime beaucoup. Il y a quelque chose qui me déçoit profondément. Ça peut aller beaucoup plus loin que le sport. Il ne faut pas oublier qu’il y a des choses qui se passent dans notre pays.»

3.Le syndrome «Qu'il la ferme en dehors du terrain»

«C'est inacceptable, espèce de caprice de star du foot. Qu'il joue au foot et qu'il la ferme!»

C'est la réaction de l'ancien député PS frondeur et candidat à la présidence du conseil général de l'Essonne Jérôme Guedj. Un commentaire qui nous semble faire abstraction d'un fait, c'est qu'Ibrahimovic était en quelque sorte encore en train de «jouer au foot» quand il a tenu ses propos, puisqu'il venait à peine de sortir du terrain. C'est d'ailleurs la défense qu'a utilisée son entraîneur Laurent Blanc: «Vous savez, quand vous êtes énervé…»

4.Le syndrome «Trop payés»

«Comment obtenir le respect des arbitres dans les matchs amateurs si des professionnels (surpayés!) sont totalement irresponsables», a lâché sur Twitter le coprésident du groupe EELV à l'Assemblée nationale François de Rugy. Certes, on peut discuter les salaires énormes de certains footballeurs –encore que ça serait oublier qu'il existe aussi des arguments économiques pertinents pour les leur verser. Mais surtout, il faut rappeler que l'une des injures favorites des supporters les plus bas du front (aux côtés de celles... contre l'arbitre) est «Trop payé». Et donc déplorer que les arbitres, qui ont de très bonnes raisons de se plaindre et de se sentir agressés, versent là-dedans en pointant dans une lettre ouverte, ce lundi matin, «l'indignation du simple citoyen, l'écoeurement du salarié, l'incompréhension du fan, la déception des simples pratiquants».

Dans le même genre, et en bien pire, on citera le journaliste Pascal Praud:

«Moi, Zlatan Ibrahimovic, je vous emmerde! Je gagne 15 millions d’euros par an, et vos salaires de misère ne me feront pas taire! Salauds de pauvres, vous êtes des ringards, des perdants, des jaloux. [...] Footballeur du XXIe siècle, ivre de gloire et d’or –le fric, c’est pas toujours chic. [...] Exclu le mardi, déchu le dimanche. Zlatan a perdu plus qu’un match : son honneur. Hélas pour lui, ça ne s’achète pas.»

5.Le syndrome «Exemple pour la jeunesse»

Après le ministre des Sports, celle de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem: « On regrette toujours les dérapages à la télévision, à des heures de grande écoute, avec des jeunes qui sont forcément impactés ou influencés.» Ou comment redonner une nouvelle fois du crédit à la théorie très contestable du footballeur-comme-exemple. «Le sportif n’a jamais choisi d'être un exemple» affirmait ainsi, en 2013, l'ancien Bleu Vikash Dhorasoo –pas vraiment aussi grande gueule que le Suédois. «Vouloir à toute force faire porter aux footballeurs un maillot trop large pour leurs épaules, sans prendre la mesure de ce que le sport d'élite est devenu, [...] conduit à des malentendus et des psychodrames nationaux», écrivait de son côté, un an plus tôt, Jérôme Latta, des Cahiers du football.

«Donner une juste dimension au sujet»

Soyons juste, certains ont eu des réactions plus mesurées et intelligentes: citons, politiques et footballeurs confondus, Bruno Le Maire, Raymond Domenech ou encore le journaliste Daniel Riolo:

«On glisse dans la lutte des classes, le riche contre les pauvres, et si t’es riche tu fermes ta gueule parce que quelque part t’es malhonnête. L’honneur de la France est en jeu et s’il n’est pas content, qu’il se casse! [...] Il reste quoi? Un joueur, une star qui pète un câble et s’en prend à l’arbitrage. C’est grave? Oui, pourquoi pas, à condition de donner une juste dimension au sujet.»

Cette dimension, c'est celle que souligne bien Le Monde, d'un joueur aussi talentueux qu'ingérable (et peut-être aussi talentueux parce qu'ingérable, et aussi ingérable parce que talentueux), dont les punchlines font le régal de la France du foot depuis deux ans mais qui, à force de l'ouvrir à tout bout de champ, finit forcément par déraper un jour ou l'autre (et ce n'est pas la première fois). D'ailleurs, il avait annoncé la couleur dans son autobiographie:

«Depuis mes premières années à Malmö, j’ai toujours eu la même philosophie : je fais les choses à ma façon. Je me fous de ce que les gens pensent et je n’ai jamais apprécié d’être entouré par des gens coincés. J’aime les mecs qui crament les feux rouges. […]

Je joue mieux quand je suis en colère. Rappelez-vous de ça. Si vous voyez que je suis furieux, ne vous inquiétez pas. Bien sûr, je peux faire quelque chose de stupide et prendre un carton rouge. Mais la plupart du temps, c’est bon signe. Ma carrière entière s’est construite autour du désir de rendre les coups.»

Grégor Brandy Journaliste

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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