Parents & enfants

Comment les Emirats sont en train d'enterrer l'école publique

Louise Tourret, mis à jour le 16.03.2015 à 18 h 13

Bienvenue dans le monde de l‘éducation du futur, nous dit-on à la conférence internationale de Dubaï sur l‘éducation. Un monde dont on peut penser qu’il ressemble à un rêve, mais qui a bel et bien des allures de cauchemar. Les enjeux globaux liés à l’éducation doivent-ils être laissés aux «gentils» et richissimes philanthropes?

REUTERS/Ahmed Jadallah

REUTERS/Ahmed Jadallah

Dubaï (Émirats arabes unis)

La conférence internationale de Dubaï sur l‘éducation, le «Global Education and Skills Forum», est un évènement totalement –comme son concurrent le Wise, qui se déroule au Qatar– global, mondial, énorme. J’ai pu écouter des enseignants et des experts venus d'Afghanistan, du Mexique, du Kenya, d'Inde, du Nigeria, de Colombie, de Grèce, d’Inde, de Chine, etc. 

Ils débattent ici sur des dizaines de thèmes comme la transmission, le numérique, le métier d’enseignant dans les prochaines décennies, la mondialisation dans l’éducation et les réformes… 

L'expérience est vertigineuse tant nous sommes plongés dans le futur –ou un truc qui y ressemble selon l'idée qu'on s'en fait depuis tous petits: un monde dans lequel les individus échangent sans barrière et travaillent ensemble. Un mix d’origine qui me fait penser à l’équipage du vaisseau Enterprise dans Star Trek. La globalisation est, dans cette ville qui compte 94% d’immigrés et d’étrangers, une réalité palpable.

L'éducation people

Il y a aussi des chefs d’Etats anciens et actuels, des ministres de l’Éducation, la proximité est assez grande. Paul Kagamé –par ailleurs toujours en froid avec la France–, qui a restructuré le système éducatif du Rwanda, a raconté comment il avait pu bénéficier de cours dans le camp de réfugié où il a grandi, sans cahiers ni livres, à écrire les résultats des opérations mathématiques sur ses jambes.

Pendant la cérémonie, un choeur d'enfants a même interprété une chanson à la gloire du corps enseignant, provoquant une standing ovation

Tony Blair aussi était présent car la Faith Foundation, qu’il a créée et anime, s’occupe aussi d’éducation. Nous avons eu droit à un message d’Hillary Clinton, et c’est Bill Clinton qui est venu remettre le prix du meilleur professeur et projet pédagogique de 2015: un prix qui valorise les enseignants (la gagnante, Nancy Atwell, anime des projets liés à la lecture), une idée ultra consensuelle, lors de la remise duquel chacun parle de l’enseignant qui l’a marqué, «qui a changé sa vie»... Pendant la cérémonie, un choeur d'enfants a même interprété une chanson à la gloire du corps enseignant, provoquant une standing ovation du public réuni dans la plus immense salle de l’hôtel chic qui accueille le forum. Un instant digne des Oscars.

La journée s’est conclue par une fête où l’on a pu voir circuler des centaines de coupes de champagne et des montagnes de nourriture, le tout animé par un groupe de musique. Je rencontre, entre autres, des Malgaches ravis de parler français, des journalistes argentines, une enseignante grecque expatriée à Dubaï. Vu d’ici, une coupette à la main, le journalisme éducation pourrait passer pour une spécialisation glamour.

L'autre versant: celui du cauchemar

Dans ce monde, l’éducation est un business, pas seulement, mais beaucoup. Parmi les finalistes, certains se glorifiaient d’avoir pu faire fonctionner leur projet sans un sou provenant des deniers publics. La gagnante du prix du meilleur professeur, Nancy Atwell, ne travaille pas dans un établissement public. 

C’est Gems qui organise et finance le forum à travers la fondation Varkey –du nom de la famille indienne Varkey, basée à Dubaï qui s'est lancée dans le «business» éducatif de manière massive. Gems, c’est un réseau d’écoles privées présent dans des dizaines de pays en Afrique et en Asie. De grandes entreprises privées, notamment du secteur informatique, sponsorisent l'événement –et le séjour des invités et des journalistes est d'ailleurs totalement pris en charge.

On est loin, loin, loin de la France et des enjeux républicains liés à l’école. Le fait que l’école soit perçue comme un marché, un marché particulier mais un marché quand même, ne semble interroger personne ici. Il faut ajouter qu’il n’y a pas de Français, ou presque pas. Un seul intervenant, le chercheur Olivier Oullier, et une collègue, Marie-Caroline Missir, avec qui je suis venue.

Nous avons entendu un économiste expliquer que l’école publique n’était pas un modèle efficient. Il n’y avait aucun contradicteur dans la salle.

Il est tout à fait troublant qu’ici l’on parle d’écoles en général sans distinguer le privé du public. En fait, surtout, on ne parle pas d’école publique. Il y a même eu une conférence sur l’école privée low-cost, c’est à dire privée mais accessible à tous (un modèle qui existe en France à travers la Fondation Espérance Banlieue). Nous avons entendu un économiste anglais qui a ouvert des écoles en Inde, James Tooley –le Guardian s'interroge sur lui: «un héros de l'école low-cost ou un homme dangereux?»– expliquer que l’école publique n’était pas un modèle efficient. Il n’y avait aucun contradicteur dans la salle.

Ce forum, à l'instar du forum qatari sur l'éducation, le Wise, donne une idée de l'importance que les pays du Golfe accordent au sujet. Le thème est pourtant largement ignoré en France. Il faut rappeler qu'en 2012, 58 millions d'enfants en âge d'être scolarisés en école primaire ne l'étaient pas. En Inde, par exemple, 19% des filles ne sont pas scolarisées, 14% des garçons non plus. 

Comment vont se réorganiser les systèmes éducatifs des pays en voix de développement et même ceux des pays développés? Quelles ressources y consacrer? Quels modèles pédagogiques y déployer? Doit-on laisser l’innovation pédagogique et sa promotion à des associations et des fondations? En tant que française, je me pose évidemment une autre question: l’école publique, laïque et gratuite n’est-elle pas une alternative intéressante du point de vue de l’égalité et de la démocratie? Il n’y a personne pour la défendre ici. 

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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