France

Avant, conseiller général était un mandat tremplin. Conseiller départemental sera-t-il aussi intéressant?

Jean-Baptiste Daoulas, mis à jour le 18.03.2015 à 16 h 17

Quand vous vouliez faire de la politique au niveau national, gagner un canton et se faire les dents au conseil général était la bonne école. Rien ne dit que le conseil départemental, dont on ne connaît pas les compétences, jouera le même rôle.

Une employée prépare les bulletins de vote pour les départementales à Strasbourg, le 12 mars 2015. REUTERS/Vincent Kessler

Une employée prépare les bulletins de vote pour les départementales à Strasbourg, le 12 mars 2015. REUTERS/Vincent Kessler

François Hollande, Jacques Chirac, François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing n’ont pas que l’Elysée en commun. Ils ont aussi tous les quatre été élus beaucoup plus longtemps dans un conseil général qu’à la présidence de la République. Largement méconnu dans les grandes villes, ce mandat de conseiller général –que l’on nomme désormais «départemental»– est une étape essentielle dans la carrière des hommes politiques français. Et pas seulement pour les futurs présidents de la République. C’est pour beaucoup le tremplin idéal vers le Parlement.

L'occasion de faire une première campagne

«Le mandat de conseiller général a été pour les grands partis politiques un moyen de remercier des militants qui ont des ambitions électorales, et de tester la capacité élective de leur personnel politique», analyse Elisabeth Dupoirier, directrice de recherche au Cevipof et férue de politique locale. «Il y a eu beaucoup de permanents de partis et de responsables fédéraux parmi les candidats à ces élections. C’est un phénomène qui s’est développé avec la professionnalisation de la vie politique.»

Sous la Troisième République, déjà, 57% des députés et 75% des sénateurs siégeaient au conseil général au moment de leur première élection, comme le notait l’historien Jean Quellien dans un article consacré aux parlementaires bas-normands de la Troisième République. Les républiques passent, mais le chemin vers le Sénat et l’Assemblée nationale, lui, est resté le même.

«La vie élective commence généralement par un mandat municipal dans la ville chef-lieu de canton, qui comprend une part très importante de sa population. Ce sont les maires de ces villes qui deviennent souvent conseillers généraux. Cela leur assure une notoriété, un réservoir de voix, et une relation avec les élus municipaux du canton», explique le chercheur au CNRS Patrick Le Lidec, spécialiste de sociologie du travail politique.

«Le conseiller général, quand il n’a pas de fonctions exécutives au niveau du département, n’a pas d’attributions effectives. Il cherche donc à occuper le terrain, à aller à toutes les inaugurations, et à faire l’interface entre les élus municipaux, le préfet et les services de l’Etat.»

Le chemin pour le Palais Bourbon

Cette connaissance du terrain et des élus confère au conseiller général un avantage comparatif essentiel au moment de briguer un mandat parlementaire, en particulier lorsqu’il s’agit d’un siège de sénateur.

Dans les Hautes-Pyrénées, l’élu radical de gauche François Fortassin quitte cette année l’assemblée départementale après 36 ans de bons et loyaux services. Entré en 1979 au conseil général, qu’il a présidé pendant 16 ans, il a tout naturellement rejoint le Palais du Luxembourg en 2001:

«La campagne sénatoriale se fait essentiellement auprès des maires, qui représentent la plus grande partie du corps électoral. Le fait de connaître les réalisations dans les différentes communes du département est un avantage considérable.»

D’autant qu’un succès aux sénatoriales repose dans les petits départements sur des recettes pas toujours très avouables. Explications gourmandes du vieux routier Fortassin:

«Quand il y a seulement deux sièges de sénateurs dans un département, chaque grand électeur a deux voix et vote deux fois. Il peut glisser deux fois le même bulletin, ou voter pour deux personnes –ce qui arrive très souvent même si les partis politiques et l’opinion publique ne l’ont pas forcément très bien perçu. La première voix est politique, la deuxième est plus personnelle. On trouve alors des choses curieuses, avec par exemple un communiste qui vote pour un communiste et pour un UMP, parce qu’il a une bonne relation personnelle avec lui.»

D’où l’intérêt d’avoir derrière soi quelques années passées à caresser dans le sens du poil les élus de son département.

Mais le tremplin départemental a ses limites. Pour un François Fortassin élu puis réélu confortablement au Sénat, beaucoup n’ont jamais réussi à passer à l’échelon supérieur. «La pyramide est très importante à la base... et beaucoup moins au sommet. Dans les Hautes-Pyrénées, il y a 34 conseillers généraux et seulement 4 parlementaires», résume le sénateur. Tout président de l’Association des départements de France qu’il est, le patron du conseil général des Côtes-d’Armor, Claudy Lebreton, n’a jamais été en situation de conquérir le mandat de sénateur tant convoité...

Parmi les mandats locaux, l’échelon départemental reste davantage un tremplin que son équivalent régional. «Le mode de scrutin étant différent, on recherche donc un autre type de profil», commente Elisabeth Dupoirier.

«L’élection régionale est un scrutin de listes, dont la composition est entièrement entre les mains des partis. Le choix des candidats peut se faire en remerciement de bons et loyaux services, mais ce sont aussi souvent des hommes de dossiers, qui ont une expertise réelle. Alors que le conseiller général, lui, est seul dans l’arène.»

Le scrutin uninominal à deux tours de l’élection cantonale, jusqu’à la récente introduction du binôme homme-femme, en faisait une répétition en vue d’une future campagne législative ou sénatoriale. Il était donc logique qu’un jeune loup qui aspire à entrer un jour au Parlement commence son ascension avec la première élection locale qui lui permette de se faire élire directement sur son nom.

L'avenir: plus de femmes et moins de champ d'actions?

Il est d’ailleurs beaucoup plus question ici de «jeunes loups» que de «louves». Les conseils généraux étant encore à 87% masculins depuis les cantonales de 2011, le canton est un tremplin presque uniquement emprunté par des hommes. Dans sa thèse, la chercheuse Aurélia Troupel a observé que «les femmes utilisent, elles, la voie du conseil régional pour accéder au Palais Bourbon». Mais l’échelon régional, beaucoup plus éloigné du terrain et des électeurs que le canton, est un marchepied moins puissant.

Les choses doivent pourtant changer avec le redécoupage des cantons et l’élection de binômes entièrement paritaires. Le nombre de femmes élues dans les conseils départementaux va passer mécaniquement de 13% à 50%.

Mais il n’est pas dit que cela leur ouvrira dans les mêmes proportions les portes du Parlement. Car le mandat de conseiller départemental est peut-être en train de perdre de son intérêt dans la construction d’une trajectoire politique. La faute à l’examen de la loi NOTRe au Parlement, dont la deuxième lecture aura lieu dans la foulée des départementales.

Ce projet de loi redessine le partage des compétences entre les collectivités locales, et menace dangereusement de déshabiller les départements au profit des régions et des intercommunalités. «Le problème est que l’on ne sait pas ce que seront les compétences des départements», déplore Elisabeth Dupoirier.

«Les conseillers départementaux vont-ils devenir des personnages importants, ou leurs fonctions vont-elles se réduire face à des conseillers régionaux qui prendront le plus de pouvoirs réels?»

De la réponse à cette question dépend la pérennité du tremplin cantonal. Plus le département perdra de compétences, et moins les ambitieux auront intérêt à y faire carrière. «Ces derniers préféreront peut-être faire des efforts pour figurer en bonne place sur des listes régionales», prévoit la politologue du Cevipof.

Sans oublier que le passage à la parité intégrale ne veut pas forcément dire que les femmes élues au soir du 29 mars seront toutes de futures parlementaires en puissance. La vie politique est ainsi faite qu’un conseiller général sortant –un homme dans 87% des cas– n’a pas intérêt à faire équipe avec une personnalité politique qui pourrait lui faire de l’ombre. «Pour limiter cette dimension concurrentielle, la stratégie adoptée par les conseillers généraux sortants est de prendre quelqu’un qui leur sera subordonné: cela crée un bel avenir pour les épouses, les belles-filles et les collaboratrices!», sourit Patrick Le Lidec.

Jean-Baptiste Daoulas
Jean-Baptiste Daoulas (22 articles)
Journaliste
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