Partager cet article

Le fist-fucking n'est pas la pratique brutale que vous pensez

Lors du salon du tatouage en Chine, le 4 octobre 2013. REUTERS/Bobby Yip

Lors du salon du tatouage en Chine, le 4 octobre 2013. REUTERS/Bobby Yip

«Il fait horreur quand il ne fait pas peur», résume le professeur de philosophie Marco Vidal. Dans son nouveau livre, «Fist», il démonte la réputation violente et extrême de ce poing pour démontrer ses dimensions (méta)-physiques.

Dans les rapports Kinsey de 1948 et 1953, premières études de référence, descriptives et détaillées, sur les comportements sexuels de l’homme puis de la femme (en l'occurrence aux Etats-Unis) dirigées par le professeur Alfred Kinsey, on ne trouve aucune mention du «fist-fucking». Il faut attendre les années 1960, et la création du TAIL (Total anal involment league ou, en V.F., «Ligue pour l’engagement total dans le cul») pour que 1.500 personnes se réclament de cette pratique –pénétration du poing dans le rectum ou le vagin– aux États-Unis. 

Puis c'est dans les années 1970 que ce poing-là assoit sa réputation. Le club privé gay les Catacombes, à San Francisco, devient un laboratoire du plaisir où amateurs de pénétration manuelle se retrouvent à l’ombre de la morale et de la norme sexuelle. L’anthropologue américaine Gayle Rubin explique dans un article que ce «Temple du trou du cul» a permis une «exploration des capacités sensuelles du corps rarement possible dans les sociétés occidentales contemporaines». Depuis, les slings, ces assises de cuir suspendues qui assistent les pénétrations anales, ont droit d’accrochage dans les clubs gays, signe que le fist s’est popularisé auprès de cette population.

Mais dans l’imaginaire collectif, si cette main pénétrante est désormais connue, elle est aussi jugée douloureuse, violente, agressive et la pratique catégorisée «extrême». À mille lieux des expériences décrites par ceux qui l’apprécient. Deux ouvrages bousculent ces idées et révèlent la douceur et l’intimité de l’acte. Osez le fist fucking d’Erik Rémès, sorti en septembre aux éditions la Musardine, est un guide pratique pédagogique et une invitation au poing érotique. Fist, de Marco Vidal –un pseudonyme– publié en janvier (éd. La Découverte) remonte le temps, épluche les archives médicales et la littérature pour cerner la naissance de cette main introspective et révéler sa charge amoureuse.

SM Vs fist

Marco Vidal précise d'abord dans son ouvrage que le fist n’est pas une variante de la partition sexuelle SM:

«Pas de décorum, de donjon, de salles voûtées, de caves gothiques. Le fist est un peu au porno ce que l’oratorio est à l’opéra. Des positions fixes, des performances statiques. (…) Ce qu’il y a de plus théâtral dans le fist, c’est encore la façon de s’enduire de lubrifiant, comme un acrobate talque ses mains avant le numéro de voltige, avec une ostentation qui arrache des frissons aux spectateurs.»

Le professeur de philosophie explique à Slate que l’on doit cette sale réputation davantage au statut «criminel» de la main qu’à celui, sulfureux, de l’anus:

«Cette main qui pénètre le corps peut paraître violente, criminelle, comme une effraction de l’intimité dans un organisme très fragile. Pourtant, elle renonce alors à toutes ses puissances belliqueuses pour faire contact, apprivoisement et devient ainsi une main intime, érotique.»

Le sphincter n’est pas un muscle que l’on commande mais un muscle que l’on séduit

Marco Vidal

Histoire de taire l'hargneuse rumeur, l’auteur souligne que le sphincter «n’est pas un muscle que l’on commande mais un muscle que l’on séduit». La main puis l'avant-bras ne pénètre que sur invitation en somme (et avec renfort de lubrifiants). Erik Rémès développe:

«C’est l’une des pratiques sexuelles qui demande le plus grand apprentissage. Cela peut prendre du temps, on peut s’y reprendre à plusieurs fois. Avec le fist, on apprend à se défaire de la nature. En amont, il y a tout un protocole de préparation pour une pratique safe qui peut prendre plus d’une heure entre les lavements, l’hygiène des mains et l’application de lubrifiants.»

Nouvelle grammaire sexuelle

Devant l'Opéra de Sydney pour une oeuvre de l'artiste Spencer Tunick, le 1er mars 2010. REUTERS/Tim Wimborne

S’il est boudé par la plupart, reste que le poing érotique est moderne. Pas tant pour la récente apparition de cette pratique. Mais davantage pour les portes genrées et sexuelles qu’il enfonce: aucun rôle anatomique ou culturel n'est assigné. Homme, femme, hétéro, gay, bi, trans. Qu’importe. La pratique est transgenre, dégénitalisée, précise Erik Rémès:

«Tout est transcendé, transversal. Le fist est l’avènement d’une nouvelle grammaire sexuelle. C’est la pénétration de l’âme par le poing. 

 

Si chez les femmes et les homosexuels, la capacité de se faire pénétrer est en quelque sorte acquise, cela demande peut-être plus de travail chez les hommes hétéros. Pour eux, l’anus est souvent un terrain de jeu inconnu, moins exploré voire détesté. Pourtant, l’homme est certes phallique, mais il est aussi prostatique et anal.»

L’homme, gay ou hétéro, «est certes phallique, mais il est aussi prostatique et anal.»

Erik Rémès

Agnès Giard, sur son blog les 400 culs, cite une interview du philosophe Michel Foucault donnée au magazine The Advocate, en 1982, qui envisageait le fist comme un moyen de résistance au pouvoir. Marco Vidal décrypte:

«C’est une résistance au pouvoir phallique, à cette fonction symbolique qui assigne une place active ou passive. Le fist crée un rapport d’égalité entre les partenaires. Il y a une confiance mutuelle totale, un abandon de la part du fisté qui ouvre son corps au fisteur. Cela demande une grande attention, de l’échange et de la communication. C’est le fisté qui guide la main.»

Orgasme de feu et de sang

L’exploration au poing nécessite en effet tact et doigté. La main s’aventure en profondeur et visite des zones ultra fragiles comme l’intestin, dont les parois sont aussi fines que du papier cigarette. Pour être sans danger, le fist s’inscrit donc dans la durée, patient et explorateur, à l’opposé d'un quicky expédié en deux temps trois mouvements.

Quant au plaisir, le corps exulterait dans son ensemble, une extase globale au-delà de la jouissance des sexes. Ils sont d’ailleurs souvent hors-jeux érotiques quand la main invasive tient le premier rôle de l’attention corporelle. Marco Vidal emporte sa plume pour croquer ce plaisir organique de l’investigateur anal:

«Le bouillonnement des parois artérielles, tendues comme par une érection, accélère sous la caresse le débit de cette verge au jet ininterrompu. L’orgasme de feu et de sang de cette masturbation rectale n’a rien de comparable aux maigres gouttes de lait soutirées au pénis au comble du plaisir. La vie ne fuit plus hors d’elle-même, elle court, ivre d’un bonheur fou, vers un cœur qui bande toujours, toujours plus fort, et vient prendre à la caresse intérieure qui le branle un plaisir sans degré et sans fin.»

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte