Science & santé

«Je vais vous raconter une passion envahissante qui dure depuis mes 9 ans»

Lucile Bellan, mis à jour le 17.03.2015 à 11 h 02

Cette semaine dans sa chronique «C'est compliqué», Lucile conseille un homme marié qui cache à sa femme sa passion pour les talons hauts, et le fait qu'il aime en porter.

Georg Günther Kraill von Bemeberg,  via Wikipedia License CC

Georg Günther Kraill von Bemeberg, via Wikipedia License CC

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du coeur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

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Je vais vous raconter une passion envahissante qui dure depuis mes 9 ans environ. A cette époque, je collectionnais les photos des mannequins du mensuel Mode et travaux, des catalogues 3 Suisses et La Redoute. En fait, ce qui m'intéressait particulièrement, c’était les chaussures que portaient les mannequins. En particulier, j'étais fasciné par les chaussures de femme à talons hauts. 

Très vite, la collection de photos, cachée bien sûr, finit par ne plus me suffire. Je ne manquais pas une occasion de toucher, voir d'essayer, les paires de talons hauts chez les amis de mes parents ou bien celles des mères de mes copains. Évidemment, toujours dans la plus grande discrétion. Cela se passait au début des années 80!

Gamin, c'est avec une vraie fascination que j'observais les femmes en talons dans la rue.

J'étais alors persuadé qu'il s'agissait d'une anormalité et surtout que j'étais un cas rare.

Début 2000, soit environ 20 ans après les débuts de cette douce folie, j’ai découvert Internet. Il ne me fallut pas longtemps pour aller sur un site mondialement célèbre de ventes aux enchères. Je parcourais aussi les sites spécialisés et commençais à acquérir des connaissances sur le sujet. C’est à ce moment que j’ai commencé à faire clairement la différence entre une paire d'escarpins, des sandales à talons ou bien de mules. 

Ma collection de photos devint numérique et très vite énorme. J'échangeais des mails via les sites de ventes aux enchères en tentant d'établir un dialogue sur le site avec les premières intéressées, celles qui les portent au quotidien! Finalement, en 2001, je me suis lancé et ai acheté en ligne une première paire d'escarpins. Je découvris aussi que je n’étais pas le seul homme à s'intéresser aux chaussures de femmes. Je suis alors en région parisienne depuis 1 an.

L'internet me fit franchir une étape et me rendit encore plus addict que jamais. Après le travail, je passais des soirées entières sur les sites aux enchères. Il ne me fallut pas longtemps pour commander une seconde paire et cette fois en pointure 41! Outre l'aspect purement esthétique, j'avais envie de nouveau, comme au début, de porter des talons. Je reçus ainsi une paire de mules avec des talons de 9 cm. Étonnamment, alors que de nombreuses femmes galèrent en talons hauts, j'ai toujours eu une réelle aisance.

D'ailleurs, courant 2002, je franchis une nouvelle étape en me lançant dans des promenades en soirée. Je démarrais ces excursions avec ma paire de talons dans un sac à dos. Dès que j'estimais une rue propice, c'est-à-dire sans personne, je troquais mes chaussures de mecs pour ma paire de mules. Au début, je faisais 100 mètres tout au plus. Au fil des mois je suis devenu plus à l'aise et moins gêné de croiser des gens. Finalement, je me suis mis à adorer la sensation que procure les talons hauts. J'aimais par dessus tout croiser des femmes, c'est encore plus plaisant si celles-ci sont également en talons.

Là, mon addiction a atteint des sommets

Au fil des années mes goûts se sont diversifiés. Je portais aussi bien des mules, des escarpins que des sandales compensées! En 2006 j’étais en formation à Angers pendant 1 an. Là, mon addiction a atteint des sommets. Je ne m’embarrassais plus des chaussures d’homme. Pratiquement tous les soirs, je me lançais talons aux pieds pour de longues promenades. J'abordais des femmes pour leur demander un chemin. En fait, c'est juste un prétexte pour le dialogue. J'évitais autant que possible de croiser des hommes. Mais cela est inévitable. J'ai toujours été étonné de l'absence d'insultes! 

Certaines femmes abordées étaient même très gentilles et ne semblaient pas juger, d'autres étaient plus froides mais prenaient toujours le temps de m'indiquer la direction. J’ai continué à franchir des étapes: essayage et achat en magasin, achat sur rendez vous de paires d'occasion sur internet. Une vendeuse, la cinquantaine, trouvait même cette passion/collection intéressante et tout à fait normale. 

Fin 2007, j’ai rencontré mon épouse. Le comble: elle déteste les talons hauts et n'en porte jamais... ma collection restera cachée dans une cantine cadenassée... soit environ une quarantaine de paires, dont certaines de grandes griffes. C'est au cours de mes rares déplacements professionnels que je profite pour refaire des promenades en talons hauts.  Ma passion restera donc inavouée et cachée. Le site youtube regorge de quantités impressionnantes de vidéo de talons hauts portés ou de femmes qui présentent leur collection. Aujourd'hui, j'ai plus de 40 ans et je suis toujours mordu mais frustré de devoir regarder en cachette les vidéos sur internet et de devoir conserver ma collection inaccessible!

Donc, c'est compliqué.

Cher Romain,

Vous avez une passion, vous n'êtes pas le seul. D'autres sont passionnés par la ligue des champions, le rafistolage de voitures de collections ou la pratique de la chasse et de la taxidermie. Certains de ces hommes passionnés sont mariés. Et personne ne trouve rien à redire au fait que leur compagne ou leurs enfants passent leurs week-ends dans des stades, des rallyes ou des forêts. La norme contemporaine veut que les talons soient plutôt une passion de femmes et les voitures plutôt une passion d’hommes et oublie qu’il n’y a pas si longtemps dans notre histoire, les hommes portaient des talons hauts et se maquillaient autant sinon plus que les femmes.

Elle ne rentre pas dans les codes mais elle n'a rien de grave ni de malsaine

Mais votre passion ne me choque pas. Elle ne rentre pas dans les codes mais elle n'a rien de grave ni de malsain. Vous devez bien le savoir d'ailleurs puisque vous êtes sorti dans la rue en talons, avez vu dans la rue des gens vous croiser sans rien dire, des femmes vous indiquer votre chemin sans broncher. Et cette passion ne me paraît pas si extravagante à confier à votre compagne, puisqu'elle est dénuée de portée masturbatoire et ne semble pas être une condition sine qua non à votre plaisir sexuel et que votre frustration, aujourd’hui, est purement intellectuelle. Elle n'entre donc en rien dans votre rapport à votre compagne. C’est une passion, un hobby. Et qui plus est pour un artisanat noble, dans lequel les hommes ne sont pas inexistants: je suis sûre que les noms de Jimmy Choo et de Christian Louboutin ne vous sont pas étrangers.

Vous n’avez pas à avoir honte. Vous ne faites de mal à personne, vous n’imposez cette activité à personne, et c’est tout à votre honneur. Mais que vous ne mettiez pas au courant la femme qui partage votre vie, ça, ça me dérange. Que ferez vous quand elle tombera par hasard sur votre cantine cadenassée ou votre historique Internet? Ne pensez-vous pas que ce qu’elle risque d’imaginer est infiniment pire que ce que vous avez à lui raconter? Qu'elle pensera que si vous le lui avez caché c'est quelque chose de grave? Alors que c'est simplement une passion. 

Je suis de ces gens qui pensent que la personne avec qui on partage sa vie reste, pour toujours, un inconnu. Qu’on ne connaît jamais vraiment son conjoint, qu’il y a des surprises, des rebondissements, des évolutions qu’on découvre avec le temps et qui font le sel des relations. Mais il  y a aussi des secrets qui n’ont pas lieu d’être. Justifiés par la honte, ou l’habitude, et qui gangrènent petit à petit la complicité et la confiance.

Si elle vous aime, et si vous l’avez choisie pour partager votre vie, il me semble qu’elle saura encaisser la nouvelle. Ce secret, partagé avec votre épouse, ne pourra que rendre votre couple plus fort. Alors que des décennies de secrets ne feront que le fragiliser, et vous enfermer dans une culpabilité et une honte injustifiés. 

Avez-vous besoin de passer tant d’années auprès de quelqu’un qui ne saura jamais qui vous êtes vraiment?

Cette passion, c’est vous. Tel que vous vous êtes construit, tel que vous êtes aujourd’hui. Avez-vous besoin de passer tant d’années auprès de quelqu’un qui ne saura jamais qui vous êtes vraiment?

Je vous conseille de regarder le très joli film de Mario FanfaniLes Nuits d'été. C'est l'histoire d'un notable de province (Guillaume de Tonquédec), hétérosexuel, marié avec une femme qu'il aime (Jeanne Balibar), avec laquelle il a une vie sexuelle très épanouie. Cet homme aime se déguiser en femme, pour tout un tas de raison, c'est un besoin qu'il a, pour faire sortir sa féminité, dans un monde un peu gris et très normé, dans le contexte de la guerre d'Algérie, où l'on attend des hommes beaucoup de choses mais peu de douceur. Il ne se déguise pas en femme légère et extravagante mais en grande bourgeoise, très sage. Mais dans ce travestissement il trouve un soulagement, une sortie de lui-même, autre chose. Il n'y a rien de malsain, rien de honteux, rien de sordide dans ce travestissement. Mais (spoiler) tant qu'il ne le dit pas à son épouse un mur de silence s'érige entre eux. Il finit par le lui dire.   

Je ne peux pas vous assurer de la réaction de votre compagne. Ce dont je peux vous assurer c’est que cette passion ne mérite pas une vie basée sur la dissimulation et le mensonge. Vous êtes un homme qui porte des chaussures à talons, et franchement, je trouve ça aussi courageux que beau. 

Lucile Bellan
Lucile Bellan (173 articles)
Journaliste
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