France

Les départementales, scrutin de toutes les bizarreries

Eric Dupin, mis à jour le 20.03.2015 à 7 h 43

Vous ne savez pas trop pour quoi vous êtes appelé à voter les 22 et 29 mars? Vous n'êtes pas seul.

Une urne. REUTERS/Philippe Wojazer

Une urne. REUTERS/Philippe Wojazer

C’est un scrutin qui, mine de rien, nous en apprend beaucoup sur les mutations de notre paysage politique. Sans qu’elle le sache toujours, la France s’apprête à élire, les 22 et 29 mars, 4.108 «conseillers départementaux». Un scrutin qui n’enfièvre pas les chaumières, mais qui se caractérise par quelques étrangetés lourdes de signification.

Passons sur celle du «scrutin binominal majoritaire» imposé par la loi du 17 mai 2013. Les électeurs devront choisir entre des «binômes» obligatoirement composés d’une femme et d’un homme, comme si le corps électoral était structurellement sexué.

Cette consécration cantonale de la différence sexuelle hisse la logique de la parité au niveau d’une spectaculaire simplicité. Retenons simplement ici quatre bizarreries.

1.On ne sait pas pourquoi on vote

A chaque scrutin correspond logiquement un objet précis. On vote, par exemple, pour élire un président de la République ou une équipe municipale dotés de pouvoir précis.

Pas cette fois-ci. Le pauvre électeur va devoir choisir de nouveaux «conseils départementaux» dans l’ignorance de leurs compétences exactes.

Le désordre et l’improvisation qui président à la manière dont le pouvoir actuel réorganise les collectivités locales n’est pas gage de clarté. L’Assemblée nationale vient seulement de voter en première lecture, le 10 mars, le projet de loi sur la « Nouvelle organisation territoriale de la République », joliment surnommé NOTRe.

Celui-ci redéfinit les pouvoirs de départements, mais de nouvelles navettes parlementaires pourront encore modifier un texte qui a déjà subi bien des variations. Le projet initial du gouvernement entendait vider cet échelon d’importantes compétences au profit des régions. Les parlementaires ont finalement obtenu que les collèges ou la voiries restent du domaine départemental.

Il sera d’autant plus difficile de mobiliser les électeurs pour l’avenir de leurs départements que l’exécutif promettait, il y a peu de temps, de les supprimer. Dans son discours de politique générale, le 8 avril 2014, Manuel Valls affirmait vouloir leur mort «à l’horizon 2021». «Je pense que les conseils généraux ont vécu», lâchait François Hollande un mois plus tard. Sous la pression des lobbies d’élus, tous deux ont changé d’avis mais ils demeurent mal placés pour inciter le citoyen à se mêler des bagarres cantonales.

2.On sait que cela ne changera rien

L’enjeu local, on vient de le voir, n’est pas d’une clarté cristalline. Si la figure du «conseiller général» d’antan, acteur respecté de la vie rurale, importait, les nouveaux «binômes» des larges cantons redécoupés n’ont plus la même importance dans une France où les urbains se sont étalés dans les campagnes. 

La couleur politique des départements n’a, au demeurant, pas une importance décisive dès lors que ses compétences relèvent surtout d’une gestion offrant assez peu de prises aux options partisanes.

Baptisées «élections intermédiaires» par les politologues, les scrutins locaux remplissaient pourtant d’ordinaire une autre fonction: permettre aux électeurs d’envoyer un message à leurs gouvernants et influer, par la même, sur le cours des choses. Pas cette fois-ci.

Avec l’assurance éblouie de celui qui entrevoit un léger mieux après un long carême d’impopularité, le président de la République n’a pas attendu le verdict des urnes pour proclamer qu’il resterait, quoi qu’il en soit, droit dans ses bottes. Il n’y aura «pas de changement, ni de ligne, ni de Premier ministre», même si le PS est battu à plates coutures aux élections départementales, a-t-il d’ores et déjà prévenu.

Toujours aussi sûr de lui, le Premier ministre n’avait pas attendu cette annonce présidentielle pour proclamer publiquement qu’il resterait «sans aucun doute» à l’hôtel Matignon, même en cas de débâcle socialiste.

Les électeurs sont prévenus: ils peuvent voter comme cela leur chante, ce sont les mêmes qui continueront la même politique.

3.On ne comprend rien aux candidatures

Une des astuces du système des «binômes» de candidatures est de faciliter les alliances électorales. C’est sans doute ce qu’avaient en tête certains responsables socialistes lors de la conception de cet étrange mode de scrutin. Par malheur, l’isolement politique du PS a produit un résultat qui lui est très défavorable.

C’est le grand bazar des alliances. D’un bout à l’autre du territoire, les accouplements les plus divers se sont produits. L’art de la géométrie variable est poussé au plus haut par EELV: dans 45% des cantons, le parti écologiste est allié avec le Front de gauche ou du moins l’une de ses composantes, en règle générale le Parti de gauche. EELV présente encore des candidatures autonomes dans 33% des cantons et s’est enfin allié avec le PS dans 18% des cas.

Au total, ce que l’on n'ose plus guère appeler «la gauche» va à cette bataille en ordre plus dispersé que jamais. On s’en souvient, lors des dernières élections municipales, le PCF avait encore fréquemment joué le jeu de l'«union de la gauche». Pas cette fois-ci. Dans 62% des cantons où il présente des candidatures, le PS sera confronté au Front de gauche. Dans 20% des cas, il sera concurrencé par EELV et dans 30% par un binôme «divers gauche».

Par contraste, la droite est infiniment moins divisée que la gauche. Celle-là aligne un seul candidat dans 69% des cantons alors que ce n’est le cas que pour 21% pour celle-ci. Cette dissymétrie, dans le contexte probable d’une forte abstention, est annonciatrice d’innombrables éliminations de la gauche au tour décisif.

4.On a perdu l'axe gauche-droite

La bonne vieille bipolarité gauche-droite n’est plus ce qu’elle était. Chaque scrutin était l’occasion pour les grands partis de gouvernement de sonner le tocsin du «vote utile» pour tenter, avec plus ou moins de succès, de réactiver ce clivage traditionnel. Pas cette fois-ci.

Ces départementales constituent le premier scrutin où le Front national, exceptionnellement présent dans 95% des cantons, a été mis au centre de l’affrontement par les grands acteurs politiques.

Soucieux de mobiliser l’électorat socialiste et de préparer les recompositions de demain, Valls a clairement ciblé le FN comme son «adversaire principal».

Ce choix a naturellement été validé par l’intéressé. Marine Le Pen cible, à son tour, le Premier ministre comme son adversaire privilégié. Certaines voix à droite, comme celle de Jean-Pierre Raffarin, participent de la même représentation en affirmant que «le Front national est notre premier adversaire».

Il est hautement significatif que Manuel Valls épargne l’UMP dans cette campagne au risque que l’électorat de gauche ne soit guère motivé à soutenir le PS dans un second tour contre le parti de droite. L’imposition d’une nouvelle bipolarité du FN contre une UMP et un PS objectivement rapprochés serait lourde de conséquences dans la période à venir.

Toujours est-il que, pour la première fois, ce n’est pas une dialectique droite-gauche qui a structuré la campagne électorale.

Toutes ces bizarreries ont de quoi donner le tournis à l’électeur. Ce vote de mars s’annonce plutôt obscur. Les instituts de sondages laissent prévoir un taux d’abstention record. Il est évalué à 58% pour CSA (contre 55,7% en 2011). Une large perplexité citoyenne ne serait certes pas totalement incompréhensible.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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