Culture

Terry Pratchett était l’écrivain idéal pour le jeu vidéo d'aventure

Hugues Derolez, mis à jour le 15.03.2015 à 17 h 28

Si son oeuvre littéraire est colossale, son univers a aussi inspiré les jeux «Discworld», clairement pami les meilleurs du genre. Et entre son humour et les énigmes absurdes auxquelles sont confrontés ses personnages, Pratchett avait tout du scénariste de jeu vidéo hors pair.

«Discworld II»

«Discworld II»

Terry Pratchett, disparu le 12 mars à 66 ans, c’est à peu près soixante-dix romans, dont une bonne moitié constituent l’univers foutraque et absurde du Disque-monde. Autant l’avouer tout de suite, je n’ai lu que quelques-uns des romans de l’oeuvre littéraire du Britannique, ses premiers. Je comprends aisément qu’on puisse se sentir paralysé devant son immensité. J’ai toujours eu tendance à remettre à plus tard l’un des mes grands projets, à savoir la lecture complète des Annales du Disque-monde.

Mais son œuvre dépassait le cadre de la littérature. En Angleterre, Pratchett est une icône: des pièces de théâtre sont tirées de ses livres, des bandes dessinées, quelques téléfilms et dessins animés, un peu à la manière du Doctor Who, autre fantastique bizarrerie venue d’outre-Manche. Et un autre médium rendait justice à son univers et peut permettre de découvrir son oeuvre en douceur: le jeu vidéo.

C'est, à n’en pas douter, l’art où pouvait le mieux se développer l’univers de Pratchett. Entre 1995 et 1999, trois jeux, les deux Discworld et Discworld Noir, se sont attachés à rendre compte de toute l’étrangeté de la création de l’auteur: la crème de la crème du jeu d’aventure, appelé aussi point and click (des jeux qui se jouaient alors uniquement à la souris, où il suffisait de pointer et cliquer sur les éléments du décor pour interagir avec eux). Après l’âge d’or de LucasArts avec Monkey Island ou Sam & Max, Psygnosis a utilisé le terreau des Annales du Disque-monde pour magnifier l’oeuvre de Pratchett avec énormément de talent.

Mortellement vôtre

Pratchett était un narrateur hors pair, jamais à court d’idées, dont l’ingéniosité pouvait épuiser. Pour apprécier le Disque-monde, il faut aimer l’humour insensé, les couleurs bariolées, l’anachronisme et la fantasy. Comme une version anglaise, folle et furieuse, d’Astérix, en somme.

L'écrivain a participé activement à la création du premier jeu vidéo tiré de ses romans, le bien nommé Discworld. Il le disait lui-même: son rôle consistait avant tout à «crier sur les gens», mais il a aussi chapeauté tout le scénario, une activité bien différente de celle de romancier. Et si sa fille Rhianna est aujourd’hui scénariste de jeu vidéo, c’est sûrement que Sir Pratchett lui a transmis le goût de l’art vidéoludique.

Vous voulez saisir l’esprit Pratchett en dix minutes? Rien de mieux que l’introduction de Discworld.


Un coffre mille-pattes, un dragon, de l’alcool à foison, des magiciens: voilà un beau panorama du bestiaire pratchettien. Mais pourquoi diable ses histoires se prêtent aussi bien au jeu vidéo? Avant tout parce que Pratchett était un auteur prolifique, généreux, dont l’immense univers rappelle les meilleures sagas de la télévision: tous ses romans sont indépendants les uns des autres mais ils se déroulent dans le même univers, à la manière d’un épisode de télévision parmi sa saison. De quoi raconter un nombre incroyable d’histoires toutes très différentes les unes des autres, mais irrévocablement reliées entre elles.

Vous aimez Harry Potter? Le «maje» Rincevent, comme on peut le lire sur son chapeau, avait tout inventé avant lui, le côté maladroit et taciturne en plus. Les nains, les dragons, Game of Thrones, ça vous excite? Ils sont tous présents dans le monde fantastique de Pratchett! Même si chez Pratchett, les nains sont plutôt portés sur le travestissement.

Comme vous pourrez le constater avec la cinématique d’ouverture de Discworld II, sous-titré Mortellement vôtre, Pratchett et les autres scénaristes qui se sont inspirés de son oeuvre n’hésitent pas à donner dans la blague méta, brisant le quatrième mur en s’adressant directement à l'auditoire. C’est que Pratchett avait la folie communicative, il aimait partager, ne pas se prendre au sérieux, il était facétieux. En un mot: joueur.


Sensation du joueur face à son écran

Le jeu vidéo est encore un domaine libre, ouvert, plein de possibilités encore inexploitées. Je ne suis pas sûr que le style de Pratchett puisse faire un carton au cinéma (dans le même genre, Le Guide du voyageur galactique n’a pas remporté beaucoup de succès). Son écriture, le recul sur les sujets qu’il évoque, son humour décalé conviendraient de toute façon très mal au grand écran. Pratchett et ses créatures sont loufoques, parodiques, elles ont le goût de la catchphrase et de la satire. Rien n’est sérieux, tout est dérisoire et chaque sujet amène une infinie logorrhée humoristique. La puissance de l’écriture de Pratchett, c’est la plus grande de toutes: celle de l’humour.

Vous voulez un autre style que la fantasy humoristique? Voici Discworld Noir, polar poisseux empruntant autant à Lovecraft qu’à Dashiel Hammett.


C’est la force de l’univers de Pratchett. Tout y semble incroyablement compliqué mais en vérité il n’a pas de règles, il n’obéit qu’à un seul principe: celui de l’imagination. Tout se détourne, tous les styles coexistent, toutes les tournures sont envisageables. Et souvent les plus inattendues.

Son univers est graphique, visuellement foisonnant, plein de chimères fabuleuses qu’on ne voit pas ailleurs. Mais il est aussi magique. Tous les héros ont quelque de chose d’enchanteur en eux. Ce sont des magiciens, mais qui ont aussi leurs problèmes très terre à terre. Chaque roman de Pratchett s’attarde sur une thématique particulière, du rock au cinéma en passant par les impôts ou le système postal. L’univers de Pratchett est en fait rempli de casse-pieds qui n’ont qu’une envie: ne pas faire leur travail. Entre énigmes absurdes et casse-têtes qui défient tout sens logique, ses personnages ont toujours l’impression que l’univers entier s’est ligué contre eux. Soit l’exacte sensation du joueur face à son écran.

Terry Pratchett savait enchanter le quotidien, il rêvait de magiciens et de dragons qui évoluent à nos côtés dans un monde étrange, épuisant, belliqueux, pas près de changer. Un monde pas si éloigné du nôtre finalement. Et si vous ne me croyez pas, il suffit d'écouter cette chanson fort à propos du générique de fin de Discworld II, signée d'un de ses fans, le Monty Python Eric Idle, qui a prêté sa voix au personnage de Rincevent dans Discworld I et II.


Si quelqu’un nous entend (par exemple les braves développeurs de Telltale Games) et que la famille de Sir Terry Pratchett est d’accord, il serait largement temps de puiser dans les romans de cet auteur singulier pour donner suite aux jeux précédemment cités, pour que son univers puisse continuer à vivre et se faire connaître des nouvelles générations.

Hugues Derolez
Hugues Derolez (6 articles)
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