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Ces drôles d'idées qui vous ont traversé l'esprit pendant Chelsea-PSG

De «C'est un exploit» à «Ils sont meilleurs sans Zlatan», prenons un peu de recul sur les émotions et les mots très spectaculaires qui ont accompagné la qualification du club parisien pour les quarts de finale de la Ligue des champions.

Sur les plateaux télé. Dans les journaux et sur les sites. Sur les réseaux sociaux. Dans la rue. Chez certains acteurs du match. Partout les mêmes symptômes. Vous-mêmes, peut-être, avez été touchés. Usage de superlatifs. Répétition de ces superlatifs. Conclusions débridées. Raccourcis instantanés. Projections express. Baisse de lucidité due à l’excitation.

La France du foot se fait plaisir depuis la qualification du Paris SG pour les quarts de finale de la Ligue des champions face à Chelsea (1-1, 2-2). A travers l’examen de quatre emballements qui ont pris beaucoup de monde sur leur passage, voici pourquoi le discours sur cette soirée doit être, nous semble-t-il, considéré avec un peu plus de recul.

1.«C'est un exploit»

Ce qui se dit: «Héroïques» en une de L’Equipe (papier) et d’Eurosport (web/mobile). «Entré dans l’histoire» (un tweet du Parisien).

Et ce mot, «exploit», utilisé jusqu’à l’écoeurement dès le coup de sifflet final, avec toutes ses variantes («immense exploit», «exploit XXL», «un exploit, un vrai», «exploit retentissant»). Ce huitième de finale a gagné, en temps réel, une place dans la légende du sport français. Il flottait, mercredi, un goût de phase finale de Coupe du monde dans les réactions à chaud. Est-ce bien raisonnable?

Pourquoi c’est étonnant: par son déroulement, Chelsea-PSG a suscité une vague d’émotion phénoménale, rarissime et, quelque part, inattendue. Le 1-1 de l’aller annonçait un duel stratégique où personne n’avait intérêt à partir à l’abordage. Il n’en fut rien. Se qualifier à dix contre onze pendant 90 minutes, sans son meilleur joueur, dans un contexte hostile, en revenant deux fois au score, c’est le genre d’acte qui aide à se faire aimer. Le PSG s’est fait aimer, mardi, par des gens qui adorent le détester le reste de l’année. D’un seul coup, la solidarité avec les clubs français est revenue à la mode. Et pour tous les vrais fans de foot, voilà le genre de soirée qui suscite la dépendance.

La une de L'Equipe, jeudi 12 mars.

Mais il est vite devenu clair qu’une confusion instantanée s’est opérée entre, d’un côté, l’émotion totalement légitime liée à ce spectacle d’un suspense qui finit bien, et de l’autre l’appréciation sportive du résultat final et de la performance des joueurs. Le PSG est simplement en quart de finale, comme l’année dernière, comme l’année d’avant aussi. Il s’est qualifié sans battre Chelsea, contrairement à ce qu’il avait réussi l’année dernière.

Il n’est pas encore l’équivalent de ce qu’il fut lui-même en 1995, ou de ce que fut Lyon en 2010, c’est-à-dire demi-finaliste de la Ligue des champions. «Seulement» demi-finaliste (on va y revenir). Evidemment, il avait ce panache dont la France du sport raffole, mais alors que Martin Fourcade remportait quelques heures plus tard son sixième titre de champion du monde de biathlon, ce vocabulaire restait au vestiaire.

S’il s’agissait d’athlétisme, le PSG serait simplement qualifié pour la finale du 100 mètres grâce à la photo-finish. S’il s’agissait de tennis, il serait en quart de finale de Roland-Garros après un huitième de finale épique contre une tête de série de son niveau. S’il s’agissait d’une grande étape du Tour de France, il aurait réussi une ascension formidable du premier col avant de devoir en enquiller cinq autres.

Il s’agit de football. Et en football, le PSG reste un club du Top 8 européen, comme Monaco le sera probablement, comme le FC Porto l’est depuis mardi, comme des batteries d’autres clubs le furent avant le rachat du PSG par le fonds souverain qatari. Paris avait une chance sur quatre de se qualifier au coup d’envoi. S’il fut brave à en défoncer son canapé pour saisir cette chance, il ne revient pas du bout du monde, et ne l’a pas atteint non plus.

Les quelques rabat-joies qui portent ce message ont un visage. Celui de Guy Roux, à chaud sur Canal+. Celui, aussi, de quelques fans parisien actifs sur Twitter et peu suspects de sous-estimer l’oeuvre de «leur» club.

Le quart de finale retour PSG-Real (4-1) en Coupe de l'UEFA 1993.

Le scénario de Stamford Bridge d’hier a souvent été comparé au quart de finale retour de Coupe de l’UEFA de 1993 contre le Real Madrid (1-3, 4-1). C’est recevable sur le plan émotionnel. C’est absurde sur le plan sportif. Le PSG était bien, alors, le petit Poucet auteur d’un «exploit». Et dans ce mauvais conte, personne ne se souvient qu’il s’était fait manger tout cru par la grande méchante Juventus en demi-finale. Pour des «héros», c’était limite.

Notre proposition pour rester calme: si ce double match nul est un exploit, il n’y aura plus de mot en stock pour qualifier une éventuelle place en demi-finale, en finale ou une victoire à Berlin le 6 juin. Ni un retournement de situation comme celui de Liverpool en finale de la Ligue des champions 2005 contre l’AC Milan (0-3 puis 3-3 et 3-2 aux tirs au but).

Ni rien pour Monaco, vainqueur à Arsenal à l’aller (1-3) et dont les «héros» tenteront «l’exploit» de rejoindre le PSG la semaine prochaine. Gagner en infériorité numérique fut une magnifique performance, mais elle n’est pas si rare que vous l’imaginez peut-être. En novembre 2012, le PSG a même perdu à domicile contre Rennes à onze contre neuf. «La dimension du match est rehaussée par le rejet qu’inspire (Chelsea), relève Clément Guillou dans Le Monde. Ce n'est pas ce qui fait de la qualification un exploit, ça la rend juste encore plus savoureuse.»

2.«Ils sont meilleurs sans Zlatan»

Ce qui se dit: 30e minute de Chelsea-PSG. Zlatan Ibrahimovic dispute un ballon à Oscar. Il ne semble pas maîtriser sa course et termine à l’horizontale. Le contact avec le Brésilien est inévitable. Carton rouge. Très contestée, la décision de l’arbitre n’est pas absurde à vitesse réelle.

Sur le terrain, Zlatan ne laisse pas un vide, au contraire: avec son meilleur joueur en moins, le PSG ne se désunit pas, se montre vite dangereux, notamment par Cavani, l’homme qui vit dans l’ombre du Suédois. Le PSG fait plaisir à tout le monde. Il se qualifie. Zlatan est un spectateur coupable de la plus belle soirée européenne du PSG version QSI, dont il est le porte-drapeau.

Sur les réseaux sociaux, le top départ est donné. En substance: le PSG est meilleur sans lui. Sans Zlatan, les joueurs ne sont pas intimidés. Sans Zlatan, le PSG est plus collectif. Sans Zlatan, le PSG réussit ses deux meilleurs matches de la saison. Le précédent était une victoire contre le FC Barcelone en phase de poules (3-2). Ah oui, quand même.

Pourquoi c’est étonnant: bienvenue en France, Zlatan. Les plus grands y sont passés. Au premier tour de la Coupe du monde 1982, le débat avait été ouvert afin de savoir si les Bleus n’étaient pas meilleurs sans Platini. En 2006, toujours à la Coupe du monde, un 2-0 contre le Togo avait légitimé la question: sont-ils meilleurs sans Zidane?

Bien sûr, dans un sport collectif comme le football, la question des personnalités trop fortes pour un collectif en pleine maturation n’est jamais vaine. L’Espagne est devenue l'une des plus grandes sélections de tous les temps quand Luis Aragones a imposé le constat que son équipe était meilleure sans sa star, Raul. L’équipe de France de 1998 a commencé sa mue le jour où Aimé Jacquet a estimé qu’il pouvait faire sans Eric Cantona pour laisser les clefs à la génération Zidane.

Mais on parle de Zlatan et du PSG. De la personnification-même d’un projet pharaonique, avec une intensité très rarement atteinte dans le foot européen. Zlatan est le PSG aux yeux du monde. «On ne devient pas une idole de la jeunesse, une nouvelle figure du Musée Grévin et une star des Guignols sans raison», résume Hervé Penot dans L’Equipe. Certes, Zlatan est moins efficace que l’an passé, mais il demeure le meilleur buteur de l’équipe toutes compétitions confondues et le guide d’une équipe toujours loyale avec son leadership.

Notre proposition pour rester calme: ce match a montré par l’absurde que le PSG n’était pas Zlatan-dépendant. C’est plutôt une bonne nouvelle pour l’équipe parisienne, même si le déroulement de la saison nous avait déjà mis sur cette voie. Le meilleur buteur parisien de la saison en Ligue des champions est Edinson Cavani (8), devant Ibrahimovic (5). Que des leaders comme Thiago Silva, David Luiz ou Marco Verratti aient joué leur rôle est plutôt un sujet de réconfort pour Laurent Blanc.

Mais il reste difficile d’imaginer un PSG qui irait au bout de son rêve de victoire en Ligue des champions sans que son joueur emblématique y joue un rôle majeur. Si la performance de ses copains pousse le Suédois à ajuster son leadership dans un sens qui permettra aux autres de prendre plus d’ampleur, le PSG y aura gagné quelque chose, mais ça ne va pas plus loin. Zlatan sera suspendu a minima pour le quart de finale aller. Ceux qui pensent «Tant mieux pour le PSG», levez la main.

3.«Le PSG peut gagner la Ligue des champions»

Thiago Silva après le deuxième but parisien face à Chelsea, en huitièmes de finale de la Ligue des champions, le 11 mars 2014. REUTERS/Action Images.

Ce qui se dit: «Si on joue comme ça, on peut aller au bout.» Le défenseur Thiago Silva a très vite rappelé, à sa façon, que le PSG avait encore cinq matches devant lui pour être totalement en phase avec ses ambitions. «Le PSG est programmé pour gagner la Ligue des champions.» Michel Platini et Jean-Michel Aulas se sont passés le mot, jeudi, pour restituer la performance parisienne dans son contexte. Oubliée d’un revers de la main, la première partie de saison décevante: en un match épique, le PSG est devenu un candidat au titre.

Pourquoi c’est étonnant: l’affirmation de Platini et Aulas est un simple rappel à l’engagement que le PSG a pris avec lui-même. Elle banalise la performance parisienne plus qu’elle ne la valorise. Celle de Thiago Silva, elle, repose sur l’idée d’un niveau de jeu à reproduire pour toucher les étoiles vingt-deux ans après le seul succès français dans la compétition (l’OM en 1993).

Or, Chelsea-PSG, par définition, ne peut pas être un modèle à copier. L’infériorité numérique a transformé la rencontre en mission commando plus qu’en contenu-référence. Au-delà, le PSG est arrivé à Londres dans un état de transe rare, démultiplié par le sentiment d’injustice. Le PSG a nourri un trésor de performance collective, qui laissera des traces, mais qui n’a rien à voir avec les démonstrations de force qui, en temps classique, désignent les vainqueurs potentiels et les références techniques qui font autorité.

Dans le plateau où se trouvera le PSG lors du tirage au sort des quarts, le 20 mars à Nyon, le Bayern Munich sera là. Le Real Madrid et le FC Barcelone aussi. Peut-être que la Juventus et l’Atletico Madrid aussi… Ils seront quelques-uns à pouvoir dire «On peut aller au bout», avec, eux aussi, quelques arguments pour le faire.

Notre proposition pour rester calme: oui, bien sûr, le PSG peut gagner la Ligue des champions, mais il le pouvait aussi l’année dernière à la même époque. Rappeler sa candidature comme l’a fait Thiago Silva, cela a plus à voir avec le soulagement qu’avec le constat. Sûrement sentait-il, comme tout le monde, qu’une élimination aurait rendu la fin de saison très longue. Ce scénario ne se produira pas, et le PSG a d’excellentes raisons de le savourer. Mais il reste deux mois et demi de compétition à manoeuvrer. C’est loin, la ligne d’arrivée.

4.«Laurent Blanc est le grand vainqueur de PSG-Chelsea»

Ce qui se dit: Blanc versus Mourinho: 1-1. Il y a un peu moins d’un an, en quart de finale, le coach portugais avait affiché sa supériorité dans la gestion des hommes, des émotions et de la bataille tactique pour sortir le PSG. Blanc a égalisé mercredi, avec flegme et courage. Les intimidations d’arbitre, très peu pour lui. Et ses prises de risque ont eu raison de la frilosité condescendante des «Misérables» de Chelsea (le titre du Sun jeudi).

Il n’en a pas fallu davantage pour que les talk-show suggèrent de faire entrer Blanc dans le club des grands entraîneurs, ou dessinent la possibilité d’une prolongation de son expérience à Paris, laquelle paraissait compromise pas plus tard que… lundi. L’ancien joueur Jonathan Zebina a tweeté un bon résumé de la situation: «Là, plus personne ne parle de l'absence de directeur sportif, de la qualité des entraînements, du "manque de poigne" de Laurent Blanc, etc?» Plus personne, non.

Pourquoi c’est étonnant: Blanc au PSG, c’est le spectacle d’un balancier permanent. Pendant une période, il est l’homme de la situation. Puis il devient trop léger pour le poste. Puis finalement non. Puis à nouveau si. Le match de mercredi n’est qu’une date de plus dans ce va-et-vient court termiste.

Blanc fut recruté comme un second couteau en 2013, mais il apporta rapidement une touche technique et une dose de spectacle qui manquait au Parc des Princes. Il marchait sur l’eau après le huitième de finale contre Leverkusen l’an passé (4-0, 2-1). Mais il n’était définitivement pas au niveau face aux meilleurs coaches du monde (et donc du PSG) après sa défaite contre Chelsea. Son équipe a régressé en première partie de saison. Mais il a battu Barcelone, il reste en lice sur tous les tableaux et le voilà à la tête d’un petit chef d’oeuvre contre Chelsea… Du coup, très crédible à nouveau. Que se passera-t-il si le PSG échoue en quart de finale et ne remporte pas deux des trois dernières compétitions nationales qui lui restent? La réponse est dans la question. Le mouvement de balancier continuera d’aller, venir, repartir puis revenir encore.

Notre proposition pour rester calme: la soirée n’a pas servi à faire entrer Laurent Blanc dans la cour des grands d’Europe. Aucun huitième de finale n’a jamais eu ce pouvoir. Mais elle lui a été utile pour resserrer l’équipe autour de lui et pour avancer avec ses idées, ce qui est plus concret et plus utile. C’est son 4-3-3 type qui a été aligné et son attitude offensive qui a payé.

Pour le reste, Blanc n’était pas le perdreau de l’année en Ligue des champions au matin du match. Il est le troisième entraîneur en activité au pourcentage de victoires dans la compétition (61,8%), derrière Jupp Heynckes et Louis Van Gaal, devant Frank Rijkaard, Pep Guardiola et d’autres anciens vainqueurs de la Ligue des champions. Mais les chiffres sont un peu comme les émotions fortes: on peut leur faire dire beaucoup de choses si on ne fait pas attention.

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