France

Il y a trente ans, le FN remportait son premier canton

Jérémy Collado, mis à jour le 16.03.2015 à 7 h 06

En mars 1985, un canton fortuné des Bouches-du-Rhône offrait au parti frontiste son premier élu au scrutin majoritaire, Jean Roussel. Une victoire très symbolique des débuts du parti, sur fond d'anticommunisme virulent, de guerre d'Algérie, de manipulations de la gauche et de porosité droite-extrême droite.

À cette époque de l'année, il fait déjà très doux sur le port de Cassis. Les retraités se promènent paisiblement au milieu des nombreux touristes qui sirotent un soda ou partagent une glace fraise-vanille. Ici, tout le monde se connaît. C'est tout petit. Attablé au Café France devant son café noir, Ronald Perdomo ou «Rony» –c'est ainsi que certains l'alpaguent– n'a pas son pareil pour raconter les coulisses du FN dans les Bouches-du-Rhône. «Chaque jour, il me présente un type et me dit que c'est son fils!», jure l'un des serveurs.

 À 73 ans, Perdomo porte beau: le cheveu blanc en brosse et le teint halé, il plante ses yeux bleu acier dans les vôtres et plonge dans ses souvenirs d'ancien patron de la fédération FN du département. Né à Marseille, cet avocat s'enorgueillit d'avoir adhéré au Front avant Jean-Marie Le Pen, en 1972: «À cette époque, l'Assemblée générale de la section des Bouches-du-Rhône se tenait dans une salle de 12 m2. Au grenier.» Longtemps, cet ancien étudiant de l'IEP d'Aix, où il a croisé la route de Philippe Séguin, gaulliste adhérent au Comité de salut public, a accepté d'être le porte-voix de Le Pen au niveau local. Un Le Pen qui s'était surnommé lui même «Jean-Marius», et pas seulement les soirs de campagne bien arrosés.

En 2008, Perdomo s'est auto-exclu, laissant la place libre à Stéphane Ravier, qui deviendra maire des quartiers nord puis sénateur. Depuis, il a frayé avec les Bompard, qui ont lancé la Ligue du Sud dans le Vaucluse, à droite du FN. «Mais la politique électorale, c'est terminé pour moi.»

«Si tu gagnes, j'annonce que tu adhères au Front»

«Si j'ai bien connu Jean Roussel? Sa femme Marie-Claude est une amie d'enfance et nos parents se sont très bien connus», remet Ronald Perdomo en désignant un immeuble au loin à droite: «Ils ont toujours un appartement au Cap Naïo.» Cap Naïo, comprendre Cap Canaille à l'envers, la grande falaise qui domine le village et culmine à près 363 mètres. Elle abrite aussi plusieurs criques naturistes où l'on peut bronzer au calme l'été.

Jean Roussel, c'est Rony Perdomo en personne qui l'a convaincu d'adhérer au Front national, deux mois avant qu'il ne devienne, le 17 mars 1985, le premier conseiller général élu sous l'étiquette FN. Aujourd'hui à la retraite et âgé de 91 ans, il ne s'exprime plus dans la presse.

De 1973 à 1981, Roussel est le porte-parole du Parti républicain dans les Bouches-du-Rhône, en quelques sorte la voix «officielle» du président Valéry Giscard d'Estaing au niveau local. Giscard battu, Roussel se tourne lentement vers le Front, mais hésite encore. «On peut très bien se débrouiller tout seul!», clame-t-il. Aux cantonales de 1985, il obtient finalement la triple investiture du Centre national des indépendants et paysans (CNIP), du Centre démocrate et du Front national, qui a recueilli l'année précédente plus de 21% des voix dans le département.

«Il voulait être le candidat de tout le monde. Je lui dit: si tu perds l'élection, tu repars», raconte Perdomo. «Mais si tu gagnes, j'annonce que tu adhères au Front, d'accord?» Marché conclu. Le soir de la victoire, après les discours traditionnels des pontes locaux, Perdomo prend la parole: «J'ai le plaisir de vous annoncer que Jean nous rejoint au Front! J'ai même reçu sa carte il y a deux jours.» Applaudissements nourris dans la salle. Perdomo tend alors sa carte à son ami. «En réalité, je l'avais reçue deux mois avant. Mais ça, je ne l'ai dit à personne...», rigole aujourd'hui Perdomo.

Dans la région, chaque militant, ou presque, garde en mémoire un souvenir ému du chef Le Pen. Des discours ponctuées de grivoiseries aux repas dansants dans une vague salle des fêtes, en passant par les meetings, dont un au Vélodrome qui réunit 18.000 personnes, Le Pen a longtemps fait le plein en Provence.

Pourtant, dans ce bastion acquis aux idées bien à droite, il n'a eu longtemps que quelques élus. La faute aux modes de scrutin, mais aussi à un parti dont les cadres rompus aux élections sont plus rares que les militants de terrain, surtout après la scission de Bruno Mégret, implanté dans le Sud, qui a longtemps laissé des traces.

Aux municipales de 2001, le MNR obtenait trois élus, le FN zéro. Elu en 2008, Bernard Marandat fut pendant des années le seul conseiller municipal frontiste de la ville, avant d'être rejoint par 19 autres en 2014. Militant depuis l'âge de vingt ans, il raconte aujourd'hui, en pleine campagne pour les départementales, la porosité des droites provençales, loin des querelles de façade: «J'ai plein d'amis à l'UMP et j'ai toujours pu m'exprimer librement. Mais c'est vrai qu'être le seul FN, ça n'est pas très confortable: on a une grosse responsabilité sur les épaules.»

Seul contre tous. Une posture qu'aimait bien Jean-Marie Le Pen et qu'adopta aussi Jean Roussel au Conseil général des Bouches-du-Rhône. «Sauf que lui, il était du sérail! On peut même dire que c'était un notable, précise Marandat. Il disait ce qu'il avait à dire et quand un journaliste était dans les parages, les types de droite jouaient la comédie. C'est toujours comme ça.»

Mélange des droites et guerre d'Algérie

Transfuge du Parti Républicain, le centriste Roussel a donc glané une certaine notoriété nationale pour avoir été le premier élu frontiste au scrutin uninominal à deux tours, deux ans avant le succès de Yann Piat aux législatives dans le Var. En 30 ans, le FN n'obtiendra que seize conseillers généraux. Certes, l'imprimeur Fernand Le Rachinel, un des principaux bailleurs de fonds du parti, avait bien été élu dès 1979 dans la Manche, mais il ne mentionna son étiquette frontiste que dix ans plus tard. Trois ans après Roussel, Philippe Adam sera élu lors d'une partielle en 1988, à Salon-de-Provence.

À cette époque, la droite «traditionnelle» ne craint pas encore Le Pen. Elle ne voit dans le tribun breton qu'un feu de broussaille qui ne menace pas son assise électorale: «C'était une époque tranquille, reconnaît Bernard Marandat. Les RPR ne craignaient pas pour leur fauteuil et la diabolisation n'existait pas encore. Le Pen, lui, voulait déjà faire le Rassemblement Bleu Marine d'une certaine manière, c'est-à-dire rassembler autour de lui tous les profils de patriotes.» Chirac, chef du RPR et arbitre des élégances à droite, n'a pas encore érigé de «cordon sanitaire», tant il sait que les bataillons frontistes sont en partie alimentés par son électorat. Près de vingt ans avant le 21 avril, l'année de l'élection de Roussel, il décrit même Le Pen dans des termes édulcorés au détour d'une interview donnée au Quotidien de Paris: «Nous avons des divergences mais ce n'est en aucun cas un fasciste.»

La génération politique d'alors est surtout marquée par le marxisme et la guerre d'Algérie. «L'emprise communiste était inéluctable. C'était même le sens de l'histoire, paraît-il...», ironise Perdomo. «Roussel avait rejoint le FN sur l'Algérie française, qui était loin d'être un combat de desperados», précise Stéphane Dheilly, militant du FN à Marseille depuis 1989, ex-directeur de campagne de Stéphane Ravier et ancien responsable du FNJ des Bouches-du-Rhône entre 1991 et 1996. «Le Pen avait alors habilement ouvert le Front aux notables.»

Issu d'une riche famille marseillaise qui détient un joli patrimoine immobilier, Roussel est un avocat dont les affaires marchent bien. Aujourd'hui repris par son fils, le cabinet tourne encore. À l'époque, il emporte femme et enfants dans ses bagages de militant. En 1989, sur fond de débat sur la Grande Mosquée, sa femme Marie-Claude manque de 1.000 petites voix d'entrer à l'Assemblée, battue lors d'une législative partielle par le futur ministre Jean-François Mattei dans les cossus VIe et VIIIe arrondissements, le même jour que l'élection de Marie-France Stirbois à Dreux.

À l'image du fief de Roussel, qui comprend Vauban, Castellane et le quartier du cours Julien, le FN séduit alors les bourgeois. «Les Roussel étaient très appréciés car c'était des gens d'un certain niveau, issus de la droite giscardienne, avec lesquels nous partagions des valeurs communes», poursuit Marandat. Dheilly confirme: «Entre nous, Roussel n'était pas franchement un homme de terrain mais plutôt quelqu'un d'installé, avec la tête dans ses dossiers. Il était aussi très étourdi. C'est parait-il le défaut de beaucoup d'avocats...» Ronald Perdomo avance une autre explication: «Oui, c'est sur que pour les militants de terrain purs et durs, Roussel était un notable», affirme-t-il en accentuant bien le «o», «mais c'était surtout un homme d'une grande résistance physique, qui n’arrêtait jamais de travailler: il était toute la journée dans ses dossiers et la nuit sur le terrain. Il m'épuisait alors que j'avais vingt ans de moins que lui».

Près de la Préfecture, Roussel officie en tant qu'«avoué», une profession chargée de la représentation des parties civiles dans les cours d'appel et qui a disparu en 2012. Il avait même un quasi-monopole à Marseille: «À 50 ans, il avait du faire 2.000 fois le tour de son canton, décompte Perdomo. Tout le monde le connaissait.» La réciproque, elle, n'est pas tout à fait vraie. Un jour de campagne pour les municipales de 1989, Roussel entre dans un magasin de porcelaine: «Tu te souviendras de voter pour moi?», dit-il au commerçant. «Oui, comme d'habitude Jean. Mais alors toi, souviens-toi que je suis sur ta liste!» «Le pire, c'est que le type s'appelait Blanc. Pas franchement un nom compliqué», plaisante Perdomo.

Barrer la route aux «socialo-communistes»

Le canton de Roussel cultive les paradoxes. Jadis quartier de petits commerçants de la classe moyenne, qui se tournent vers Le Pen contre les impôts, la montée de l'immigration et par opposition à Mitterrand, rendu responsable des deux premiers, il devient peu à peu le lieu de rendez-vous des bobos marseillais, qui s'y retrouvent pour boire des coups. «J'ai beau être militant du Front, je ne rechigne pas à aller là-bas écouter des groupes de musique», admet Stéphane Dheilly, qui avance d'autres causes en faveur du vote FN: «Mais c'est un quartier tagué de partout, qui s'est dégradé et dans lequel il y a beaucoup d'insécurité.» «La population de Marseille a changé, expose de son côté Bernard Marandat. Quand on voit des photos des années 80, on se dit qu'on est plus dans le même pays! La sociologie a changé.»

Au-delà de la sociologie, c'est surtout un concours de circonstances qui conduira Roussel jusqu'au «bateau bleu», l'Hôtel du département. Une histoire dont seule Marseille a le secret, puisqu'ici les étiquettes politiques savent valser au gré du mistral ou des intérêts du moment.

Ceux de Jean-Claude Gaudin, d'abord. Ancien trésorier des jeunes du CNIP, qui attribuèrent l'investiture à Roussel en 1985, puis UDF bon teint, il connaît bien tous ces ralliés au lepénisme: «Les hommes de Le Pen, je les connaissais par cœur: ils venaient tous de la droite», a un jour confié l'actuel maire de Marseille. Dans les années 80, Gaudin n'a pas les mêmes pudeurs que celles d'aujourd'hui envers un parti avec lequel il va cogérer le Conseil régional un an plus tard, en 1986, pour barrer la route à la majorité «socialo-communiste», comme il la surnomme. «Je me souviens encore de lui dans la salle d'attente de mon cabinet, expose Perdomo. Il faisait ça en catimini. Ça a toujours été un député onctueux mais sans grande conviction.» «C'était un peu plus bon enfant à l'époque, estime Marandat. Les électeurs de l'UDF et les bourgeois voyaient que le FN défendait aussi leurs idées. Au deuxième tour, s'il y a un communiste face au Front, les gens aisés, même encartés à l'UMP, voteront FN.»

Mais c'est à Gaston Deferre que revient la palme de l'opportunisme politique, comme le racontent les journalistes Thomas Legrand, Gilles Perez et Emmanuel Faux dans La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite (1994):

«Gaston a une idée en tête pour les élections cantonales partielles: tout faire pour que, dans le premier canton, son adversaire historique à la mairie, Hyacinthe Santoni, perde définitivement toute assise locale. Mais, dès le premier tour, le candidat socialiste est battu. Ne restent en lice que Jean Roussel pour le Front national et Hyacinthe Santoni pour le RPR. C'est alors que Ballalas [ex-FN qui a rejoint le Parti socialiste à la fin des années 70] intervient. L'ordre de mobilisation chez ses amis de gauche comme d'extrême droite est donné. La consigne est simple: voter Roussel pour battre Santoni.»

Ballalas, ancien commerçant proche de l'OAS, admettra à demi-mot que des voix socialistes ont pu se reporter sur le FN au second tour. Mais rien d'écrit. Rien d'officiel:

«Il suffit d'avoir des amis qui appellent d'autres amis et ainsi de suite... […] Vous savez, il y a des fois où il vaut mieux un Front national qui annonce sa couleur plutôt que la droite... […] On peut se marier avec le diable, j'en parle en connaissance de cause.»

Jean Roussel peut donc remercier la gauche et la droite. «Petit à petit, on a grignoté», plastronne Marandat. À la faveur de la proportionnelle, Roussel entre à l'Assemblée nationale en 1986 avec trois autres compères locaux: l'ancien député radical puis gaulliste Pascal Arrighi, maître d'œuvre de «l'opération Résurrection» en Corse lors du retour au pouvoir de De Gaulle, Gabriel Domenech et Ronald Perdomo.

Ce dernier ne tiendra que deux heures dans l'hémicycle, avant de faire un malaise. Après son hospitalisation forcée, il prend ses quartiers rue de l'Université à Paris, où l'Assemblée fournit des bureaux et des lits-couchettes aux députés. «Comme on était seulement 35 dans le groupe FN, le président nous a mis au même étage que les communistes, qui n'étaient pas beaucoup plus; et on remplissait l'étage», se remémore Perdomo. «En sortant de l’ascenseur, on était à gauche... et les communistes à droite! Il y a eu quelques frictions verbales, c'est vrai. Un soir, on en est venus quasiment aux mains...» Avec Roussel, ils siègent côte à côte. Ne sont jamais applaudis par la droite: «Une consigne du chef du RPR...» Et tentent d'exister aux côtés des grandes gueules Le Pen, Martinez ou Gollnisch. «Chaque mardi soir, Roussel redescendait à Marseille pour son étude, indique Perdomo. Il ne voulait pas perdre son affaire. Le lendemain, il revenait en avion pour être à 14h aux questions d'actualité.»

Les années 90 seront un tournant. En 1988, Mitterrand dissout l'Assemblée. Roussel perd son mandat de député. Il n'est déjà plus le conseiller général de ses débuts, à qui l'on interdisait de siéger dans les collèges. Par excès de confiance ou par inconscience, il démissionne du Conseil général en 1991, certain d'être réélu triomphalement. «Il pensait qu'il pouvait être élu tout seul, sur son nom. Mais il faut bien reconnaître que c'est Le Pen qui nous a sorti de l'anonymat! Pourtant, Roussel n'était pas un dominant autoritaire: ce n'est pas dans son tempérament», détaille Perdomo. Ça n'est que d'extrême justesse qu'il devance Renaud Muselier, jeune loup du RPR, de 24 petites voix.

Un avertissement sans frais. Roussel tente alors le diable: il réussit à rendre inéligible Muselier à la veille des cantonales de 1992, mais ce dernier fait appel. Et remporte l'élection suivante en écrasant Roussel, avec 67% des suffrages. Le début d'une longue ascension pour Muselier, élu député en 1993. Le début de la fin pour Roussel. «C'était une connerie!», s'emporte Stéphane Dheilly. «Mais Roussel voulait déjà lâcher la politique. Avant de partir, il avait voulu faire monter Jean-Philippe Motte, issu d'une autre famille de vieux militants marseillais, et il s'est également planté!» La famille Roussel est restée au FN jusqu'à la scission mégrétiste de 1998. On raconte souvent que c'est sa femme qui a d'abord rejoint Mégret, puis converti son mari. En réalité, c'est l'inverse. «Ils pensaient que c'était l'avenir. La force de Roussel et en même temps sa faiblesse, c'était son opportunisme électoral», tranche Perdomo. Jean Roussel avait déjà choisi de quitter la scène politique marseillaise. Avant, bien avant que le FN ne soit en mesure d'emporter une mairie de secteur ou d'élire un sénateur. 

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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