Double XCulture

Belle vs Cendrillon: deux visions de la femme idéale selon Disney

Vincent Manilève, mis à jour le 13.03.2015 à 13 h 01

Avec la nouvelle vidéo parodique avec Sarah Michel Gellar dans le rôle de Cendrillon, essayons de départager les deux princesses.

Depuis quelques mois, la comédienne Whitney Avalon propose sur son compte YouTube des vidéos un peu particulières: des battles de rap entre princesses et autres personnages féminins légendaires. Dans les trois premières vidéos, on pouvait voir trois duels:

Dans la dernière vidéo publiée jeudi 12 mars,  l’actrice Sarah Michelle Gellar a enfilé la robe de Cendrillon pour mettre à mal Belle de La Belle et la Bête, interprétée par Whitney Avalon.

La première explique notamment qu’elle a sauvé Disney de la faillite et la seconde évoque les deux Oscars qu’elle a reçus en 1992. S’ensuit une enfilade de punchlines taillées sur-mesure.


Mais si l’on se penche précisément sur le contenu des paroles, on s’aperçoit que derrière les jolies tournures de phrases se cachent deux visions bien différentes de la femme accomplie.

Nous avons choisi plusieurs critères qui vous permettront de départager les deux héroïnes, et de savoir qui ressort vraiment gagnante de la bataille entre princesses.

Attention, spoilers (au cas où vous ne sauriez pas qui finit avec qui dans La Belle et la Bête...)

Deux visions de l'amour diamétralement opposées
(ou presque)

Fille d’un inventeur fou, Belle n’est pas née princesse. Elle va au marché, porte un tablier et mène une vie plutôt simple. Mais en matière de relation amoureuse, elle se nourrit de ses lectures (voire point plus bas) pour alimenter son fantasme, à savoir rencontrer un prince charmant. Une vraie Emma Bovary.

Contrairement à Cendrillon, Belle recherche quelqu’un de différent et refuse tout ce que Gaston représente: il est «grossier», «primaire», «ordinaire», «sûr de lui». Plaçant la personnalité de mari idéal au cœur de ses attentes, elle ne s'attendait pourtant pas à tomber amoureuse de La Bête, qu’elle trouvait repoussant et violent en le rencontrant. 

Là où Cendrillon serait sûrement tombée dans une profonde dépression, Belle va décider d’aller au-delà du physique et d'apprendre à le connaître, touchée par sa «fragilité» et allant ainsi dans le sens de la morale annoncée au début du film par la voix off:

«Il ne faut jamais se fier aux apparences […], la vraie beauté [vient] du cœur.»

Des mots que reprendra La Belle de la parodie vidéo, à sa manière:

«C'est la morale de notre querelle, et la raison pour laquelle je te bats:
C’est ce qu’il y a à l’intérieur qui compte et pas la taille de tes pieds»

Mais comme le souligneront certaines féministes, Belle finira pas choisir un prince charmant, fidèle à ses fantasmes et le film finira comme souvent par une danse. 

Dans la version battle, Cendrillon se moque de la bizarrerie de son amour pour la Bête. «Regardons ton état mental, Freud aime ta maladie», lui lance-t-elle, avant d’ajouter qu’il s’agit de «l’histoire du syndrome de Stockholm: la Belle et la Bestialité». Touché. 

Car la princesse blonde, elle, assume son but dans le dessin animé: il lui faut un prince, beau et riche.

Quand elle apprend qu’un bal va se tenir pour permettre au prince de trouver une épouse, Cendrillon va tout faire pour y aller, voyant ici l’occasion de sortir de sa misère et de trouver une vie de palais. Pur opportunisme donc, qui se confirmera lors de sa rencontre avec le prince.

On ne les voit pas se parler, juste se regarder. Elle dira plus tard: «Il était si beau, si charmant, si galant», l’attraction était donc physique, contrairement à ce qui se passe dans La Belle et la Bête

Alors qu’ils allaient s’embrasser, Cendrillon doit fuir quand sonnent les douze coups de minuit. Le prince, qui pourtant a passé plusieurs heures avec elle, réalise qu’il ne connaît même pas son prénom...

«Certaines choses sont faites pour être l’amour au premier regard, Bibbidi-bobbidi-booyah il était mien avant minuit», tentera-t-elle de se justifier dans la battle de rap.

Superficialité contre intellectualisme  

Toujours dans la vidéo parodique, Belle tient un discours certes un brin idéaliste mais qui tranche avec le déroulé habituel des autres classiques de Disney comme Cendrillon. «Je suis la combinaison parfaite du cerveau et des fesses», lance-t-elle à sa rivale, avant d’ajouter: 

«Pendant que je gagne en connaissances tu perds tes pompes.»

Et effectivement, quand on regarde le film de Disney, on cerne le personnage de Belle dès les premières minutes. Elle est rêveuse, intelligente et jolie (mais ce dernier critère est secondaire ici). On apprend aussi qu’elle adore les livres, qu'elle en dévore parfois en entier en une nuit, et qu'elle ne les lâche même pas quand elle marche dans la rue. 

2'20

Le temps que Belle passe à lire dans le film. Cendrillon ne lit jamais.

Sur les 82 minutes que durent le film, elle passera 2 minutes et 20 secondes le nez dans un roman. Un chiffre qui tranche avec les activités culturelles de Cendrillon, dont le nombre s’élève à… zéro. Pour être tout à fait honnête, Cendrillon ouvre bien un livre à la 29e minute, mais il s'agit d'un livre de couture pour l’aider à réaliser la robe de ses rêves.

                          

L’intellect importe peu pour Cendrillon, ses préoccupations sont bien différentes, comme le souligne sa version parodique dans le clip: «Je suis la star numéro un», «Carrosse citrouille, mariage parfait, tout le monde se fiche de qui tu es [Belle]». Elle qui dépeint son histoire comme d’une «pauvre devenue riche», n'a pas tout à fait raison.

1'18

Le temps que Cendrillon passe à se coiffer, se laver, s'habiller dans le film.

Dans le dessin animé, on sait qu'elle a été traitée comme une princesse par son père avant de devenir l'esclave de sa belle-mère. Elle a déjà été choyée, elle veut donc retrouver son statut et le confort qui va avec. Cendrillon est également obsédée par son physique. Alors que Belle passe plus de deux minutes à lire, Cendrillon passe 1 minute 18 secondes à se coiffer, se laver, s'habiller, le tout en chanson. 

La Cendrillon incarnée par Sarah Michelle Gellar accentue les traits superficiels d’une princesse fascinée par son propre reflet. Il faut que tout le monde la regarde, elle, ses chaussures de verre, sa robe scintillante, et son carrosse luxueux. Dans le dessin animé, elle a clairement l'impression de ne pouvoir s'accomplir en tant que femme qu’une fois sa robe de princesse enfilée. Dans le dessin animé, elle dira à sa marraine qu’avoir une telle robe, «c’est comme un rêve qui se réalise».

 

A l’inverse, Belle se sent libre et indépendante, qu’elle porte une robe ou un simple tablier.

Elle répliquera d’ailleurs dans la battle, en moquant Cendrillon et son souci de la perfection dans son look et son allure: 

«Tu es superficielle et obsédée par ton look et comment tu t’habilles», «tu veux vivre avec Gaston? (Hum) Je t’en prie».

Il est amusant de constater que, dans La Belle et la Bête, les femmes superficielles, et donc éperdument amoureuses de Gaston, sont blondes aux yeux bleus... comme Cendrillon.

Mais la princesse «intello» va encore plus loin en accusant «Cindy» d’être opportuniste. Elle «se croit importante mais quelqu’un devrait la réveiller», «Cette potiche croqueuse de diamants est la poule pondeuse de sa majesté». Effectivement, le roi veut avant tout que l'épouse de son fils soit capable de lui donner des héritiers.

Une femme en quête d'affirmation contre la princesse rétrograde

6

Le nombre de fois où Belle tient tête à un homme.

Belle est rebelle. Elle repousse les avances de Gaston, et ce faisant c'est l’incarnation de l’homme fort et dominateur jusque-là valorisé par Disney qui est repoussé.

Une fois otage de la Bête, elle va là encore s’opposer à son tortionnaire en refusant de lui parler, de manger avec lui, et en brisant l’interdiction de se rendre dans l’aile ouest du château. Elle tiendra tête aux hommes six fois, un record pour un film Disney des années 1990, encore très loin des personnages de femmes fortes telles que Mulan et autre Reine des Neiges.

De son côté, Cendrillon est malheureusement bien plus «soumise», aux hommes comme aux femmes. Elle répète trois fois le mot «ordre» au début du film. Des ordres qu’elle respecte à la lettre, qu’ils viennent de sa belle-mère, de ses sœurs, ou même du clocher qui lui fait signe de se lever. Dans un élan de rébellion intense et inattendu, Cendrillon dira que le seul interdit qu’elle ose briser, «c’est celui de rêver». Les Enfoirés n’auraient pas dit mieux.

Et quand elle ne rêve pas de son prince charmant, elle s’occupe des tâches ménagères: faire à manger, balayer, laver le sol, apporter le petit déjeuner, prendre soin du linge de ses sœurs... Un esclavage qu’elle ne remet pas en cause, à aucun moment elle ne tentera de faire face à son horrible famille. Elle passera plus de trois minutes dans le film à s'occuper de ces tâches ménagères. Ce portrait de femme est dépassé, et Whitney Avalon, sous les traits de Belle, ne manquera pas de le faire remarquer à Cendrillon.

«Ton histoire est si vieille qu’elle nous ramène 50 ans en arrière
Fais tes corvées, nettoie le sol jusqu’à ce qu’un homme apparaisse»

 

Ces différents clichés des dessins animés soulignent une différence de la représentation des femmes. Et cela s'explique en grande partie par les dates de sortie en salle.

Cendrillon est sorti dans les salles en 1950. A l’époque, l’image de la femme donnée dans ses dessins animés n’est pas la première des préoccupations de Disney. Ces années-là aux Etats-Unis marquent l’avènement de la femme au foyer, obsédée par le mariage et encouragée à rester à la maison pour s’occuper des enfants et des tâches ménagères. Cendrillon était l'incarnation parfaite de cet idéal véhiculé et encouragé par la gente masculine.

De son côté, La Belle et la Bête est sortie en 1991, et se présentait comme une réponse aux Disney précédents, et notamment La Petite Sirène, qui aujourd'hui encore fait débat pour l'image qu'elle donne de la femme. La scénariste Linda Woolverton a été la première femme engagée par Disney pour écrire La Belle et la Bête, justement pour redorer le blason de la boîte.

«Belle est féministe. Je ne critique pas Blanche-Neige, Cendrillon... Elles reflétaient les valeurs de leur époque. […] Je voulais une femme des années 1990, quelqu’un qui voulait faire autre chose qu’attendre son prince charmant», expliquera-t-elle à l’époque. 

Si le film fera quand même l’objet de critique, son héroïne marquera un tournant à l’aube des années 1990, ouvrant la porte à des personnages plus féministes. Ce n’est peut-être pas un hasard si c’est l’actrice Emma Watson, connue pour son combat en faveur des femmes, qui a été choisie pour interpréter Belle dans une future adaptation cinématographique.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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