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Quoi de neuf pour la Saint-Patrick? Peu de whiskeys mais... plein de distilleries!

Christine Lambert, mis à jour le 12.03.2015 à 21 h 47

Bon, il serait peut-être temps de se préparer pour le 17 mars. La bonne nouvelle: plus d’une quinzaine de distilleries sont en train de pousser en Irlande. Ça s’arrose. La mauvaise: il va falloir laisser passer plusieurs Saint-Patrick avant de commander leurs whiskeys au comptoir.

The Three Horsemen. Intangible Arts via Flickr CC License by.

The Three Horsemen. Intangible Arts via Flickr CC License by.

Quelque chose a changé. Le 17 mars, entre les fanions vert gazon et les airs de rock punko-celtique à crincrins, ce n’est pas au stout, Guinness ou Murphy, que vous fêterez la Saint-Patrick au pub. Oh, que non! Cette joyeuse Halloween pour adultes qui nous bombarde tous Irlandais pour un jour (on a fait le tour de la question ici si vous souhaitez réviser), vous l’arroserez à l’irish whiskey. Car ce prédécesseur du scotch, qui régna sur le monde avant de manquer en disparaître plus sûrement que les dinosaures, vit la plus fulgurante résurrection qu’on ait connue depuis les rumeurs ayant traversé l’an 01 de notre ère.

Quelque 62 millions de litres de whiskey irlandais se sont écoulés en 2013 (+10,1% par rapport à l’année précédente selon l’IWSR, dont 40 millions pour Jameson à lui seul). Mais ce chiffre devrait quasi doubler d’ici à cinq ans.

Le marché américain en écluse le plus gros (45,5% des exportations, +538% en dix ans!), devant l’Irlande et la Russie, qui vient de doubler la France sur le podium. Un boom phénoménal qui contraste avec le (relatif) «déclin» du scotch (-11%, mais toujours plus de… 800 millions de litres exportés).

Et pour fêter ce succès, les Irlandais sont venus… les mains vides. Marée basse côté nouvelles bouteilles! Ou presque. Les frères Teeling, qui restent sur une lancée sans faute, sortent un single malt sans compte d’âge, assemblage de cinq finitions en fûts de vin (xérès, porto, madère, bourgogne blanc, cabernet sauvignon). Chez Irish Distillers (Pernod-Ricard), Redbreast lance Mano a Lámh, un single pot still intégralement vieilli en butts de xérès oloroso –une première chez ces orfèvres. Pour goûter l’une des 2.000 bouteilles, il faudra montrer patte blanche au club The Stillroom. Enfin, du presque neuf avec du vieux: Kilbeggan (Beam-Suntory) a absorbé la marque Greenore pour passer sous son pavillon le single grain (un whiskey de maïs en l’occurrence) de 8 ans.

Pour les grosses annonces, il faudra patienter encore un peu et loucher du côté de Midleton. La distillerie lancera en avril Midleton Dair Ghaelach, un whiskey qui ne manque pas d’Eire: un single pot still[1] livré brut de fût (58,1%) et affiné pendant un an dans des barriques de chêne irlandais de la forêt de Grinsell. Un peu plus tard –attention, événement: vous ne l’avez lu nulle part ailleurs!– c’est un nouveau Green Spot qui montrera son goulot. Affiné en fûts d’un grand cru bordelais, il rendra hommage aux familles qui ont quitté l’Irlande aux XVIIe et XVIIIe siècles pour établir un vignoble en Europe. Ce devrait être le premier d’une série.

Si l’actu radine sur les nouveaux flacons, le whiskey irlandais suscite une relance sans précédent du BTP. Il y a encore cent cinquante ans, 88 distilleries légales se partageaient l’île verte. Au milieu des années 1980, elles n’étaient plus que deux, Midleton et Bushmills, cette dernière en Ulster. Et quatre seulement, avec Kilbeggan et Cooley, jusqu’en 2012. Mais voilà qu’en deux ans, tractées par la formidable demande mondiale pour ces whiskeys ronds et gourmands et la puissance de Midleton (dont Pernod-Ricard a doublé la capacité en 2013), les nouvelles distilleries ont poussé plus vite que le trèfle après la pluie. Près d’une vingtaine sont sorties de terre ou en passe de naître.

Plusieurs marques orphelines d’alambics se sont offertes du cuivre. Tullamore Dew, jusqu’ici produit par Midleton, a inauguré en septembre la distillerie sur mesure taillée par son nouveau propriétaire, l’Ecossais William Grant & Sons. Au même moment, Bernard Walsh, qui assemble The Irishman et Writer’s Tears, donnait les premiers coups de pioche de Royal Oak. Les jeunes frangins Teeling, Jack et Stephen, ont ramené le whiskey sur les traces de leurs ancêtres, à Dublin même. La distillation devrait commencer cette année. Slane Castle, jusqu’ici sourcé à la distillerie de Cooley, va planter ses alambics dans la cour du château familial. Et Shane Braniff, propriétaire des whiskies Feckin (fabriqués à Cooley également), a inauguré en 2013 sa distillerie d’Echlinville, la première à surgir en Ulster depuis 125 ans.

Dans la famille Teeling, je demande le père, John. L’ex-boss de Cooley et Kilbeggan a racheté en 2013 une brasserie à Dundalk, dans le sud-est de l’île, pour la transformer en distillerie. Et pas n’importe laquelle: une fois en production (courant 2015 si tout va bien), Great Northern Distillery deviendra en volume la deuxième productrice de whiskey nationale, derrière Midleton. Elle produira uniquement pour d’autres étiquettes, notamment des marques de distributeurs, du moins dans un premier temps.

Dingle, ouverte en 2012, a craché ses premiers single pot stills; Alltech (à Carlow puis Dublin) également. Portaferry se concentrera sur les single malts (le proprio est écossais…) dès 2016. Les travaux de la distillerie Niche, dans le Derry, doivent commencer cette année. Les projets West Cork Distillers, Belfast Distillery (dans une ancienne prison…) et Dublin Whiskey Company suivent leur cours. Enfin –mais la liste n’est pas exhaustive–, le monde entier aura les yeux rivés sur la future distillerie Waterford, dont le patron n’est autre que Mark Reynier. La tête brûlée derrière la résurrection de Bruichladdich, sur l’île écossaise d’Islay, vient de racheter une brasserie Guinness avec l’intention d’y produire du whisky. Wait and see: ouverture prévue en 2016. Cela nous laisse le temps de fêter quelques Saint-Patrick avant d’en laper une goutte.

1 — Le single pot still (ou pure pot still) désigne le whiskey traditionnel irlandais tel qu’on le fabriquait au début du XVIIIe siècle. Alors que les single malts sont élaborés à partir d’orge maltée et distillés deux fois, les single pot stills intègrent une part d’orge non maltée et passent trois fois dans les alambics. On considère à juste titre qu’ils forment la « crème de la crème » des whiskeys irlandais (goûtez les Midleton, Redbreast ou Green Spot), pourtant dominés par les blends (assemblages de whiskeys de grain, de malt, et parfois de pot still). Retourner à l'article

Christine Lambert
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Journaliste
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