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France, ta finance fout le camp

Philippe Reclus, mis à jour le 04.09.2009 à 10 h 16

La Bourse de Paris est devenue une lointaine province du New York Stock Exchange.

Deux petites pierres jetées dans le jardin du capitalisme à la française. Mais deux petites pierres qui risquent de faire très mal. Telle pourrait être la conséquence de la succession en cours de Jean François Théodore au poste de directeur général adjoint de Nyse Euronext, l'entreprise transatlantique chargée de gérer les bourses de New York et de Paris-Amsterdam.

Non seulement, la tournure prise par la recherche du futur patron de la place boursière française risque de décocher un uppercut à l'establishment français des affaires. Mais, quelle que soit l'issue des courses, la procédure a déjà confirmé que la Bourse de Paris et ses alliées d'Amsterdam, Bruxelles et Lisbonne, sont devenues de lointaines provinces du New York Stock Exchange (Nyse).

De quoi s'agit-il? Jean François Théodore, qui est parvenu à transformer Paris Bourse en Euronext au début des années 2 000, donnant ainsi naissance à une véritable entreprise de marché pan européenne et décentralisée, quittera ses fonctions opérationnelles en décembre. Entretemps, le président du directoire d'Euronext, pressé par certains, contre son gré, de se marier avec la Bourse de Francfort, avait trouvé pour parade de se jeter dans les bras, au printemps 2007, du Nyse, l'opérateur de la grande Bourse de New-York, dans une opération présentée alors comme une fusion entre égaux.

A Paris, beaucoup considéraient il y a quelques semaines encore que le successeur de Jean-François Théodore comme numéro deux de Nyse-Euronext, continuerait de provenir, logiquement, des rangs de l'aristocratie technocratique française, formée sur les bancs de l'Ena et/ou de l'X, voire de HEC, et serait proche des patrons du CAC 40. Une assurance pour maintenir les liens avec tous les pouvoirs en place.

Plusieurs noms avaient alors circulé, parmi lesquels celui de Jean Lemierre,  énarque, ancien directeur du Trésor, président jusqu'à l'an dernier de la Berd, récupéré depuis par BNP Paribas. Ou encore celui de  Pierre Fleuriot, un temps secrétaire général de la Commission des opérations de Bourse (COB), ancêtre de l'AMF et ancien responsable de la banque néerlandaise ABN Amro pour la France.

Il n'est pas du tout sûr que les choses prennent ce chemin. Même si rien n'exclut que le petit monde des affaires français, dans un ultime coup de collier, puisse encore parvenir à imposer sur le poteau l'un des siens comme Pierre Fleuriot.

Reste que, depuis quelques jours, selon des informations du  journal financier l'Agefi, l'idée s'installe que le conseil d'administration du Nyse envisage de désigner à la tête d' Euronext, un technicien loin de répondre aux canons traditionnels de la nomenklatura franco-française.

Le nom de Dominique Cerrutti,  entré chez IMB il y a près de trente ans, actuel directeur général du groupe américain pour l'Europe de l'Ouest et du sud est cité. Ingénieur, diplômé de l'Ecole supérieure des travaux publics, ce dernier est un parfait inconnu du bataillon de la finance et du sérail en général.  Autre candidat évoqué,  Philippe Robert, aurait un profil plus compatible avec ce que la place voit dans cette fonction. Associé au sein du fonds d'investissement Permira depuis 2002, il est lui même un ancien banquier d'affaires, diplomé de l'ESC à Rouen.

La course peut encore réserver des surprises. Mais que le conseil d'administration du Nyse envisage de désigner un ingénieur, spécialiste de l'informatique,  à la tête d'Euronext invite à formuler quelques remarques.

Cette éventualité démontre que les partenaires américains d'Euronext ont définitivement pris le pouvoir sur Paris-Amsterdam, et qu'ils ne prennent plus vraiment de précautions pour ne pas bousculer les susceptibilités locales. Voire, au contraire, qu'ils ne s'interdisent pas de s'offrir le plaisir de casser les codes d'un autre âge de l'establishment parisien.Tout se décide à New York. La France est une lointaine filiale. Si lointaine d'ailleurs que la décision a été prise de regrouper à Londres l'essentiel de l'outil informatique d'Euronext  installé jusqu'à présent en région  parisienne.

La réflexion confirme par la même occasion qu'à New-York comme maintenant en Europe on considère que les sociétés gérant les Bourses sont devenues de simples plate formes informatiques qui doivent vendre des services aux entreprises, aux banques et aux courtiers avec la logistique la plus efficace possible. A l'heure où Nyse Euronext, Deutsche Boerse ou encore le London Stock Exchange sont concurrencés directement par les plate formes alternatives installées à Londres, le salut passe par la construction d'un outil informatique capable de passer des ordres à la nano secondes, le plus fiable et... le moins onéreux possible.

Mais l'affaire Euronext fournit aussi quelques leçons  sur l'évolution du petit monde français des affaires lui-même. D'une part, à laisser la direction du Nyse choisir à sa guise son candidat,  quitte à s'asseoir sur  les moeurs et les coutumes hexagonales, les grandes banques et les grandes entreprises françaises du CAC 40 reconnaissent implicitement que le sort de la Bourse française n'est plus un véritable enjeu pour elles. Plutôt curieux si l'on sait l'importance pour une économie en général de voir les entreprises nationales continuer à être cotées localement.

Si ce scénario se confirme, il marquerait par la même occasion une défaîte pour Jean-François Théodore: accusé par ses pairs d'avoir livré la place boursière de Paris aux américains plutôt qu'avoir tenté de jouer le joker européen en s'alliant à Francfort, le directeur général adjoint de Nyse Euronext, lui même énarque passé par la direction du Trésor,  aura échoué à faire désigner à sa succession un digne produit, comme lui,  de la technocratie française.

Une telle évolution n'en est pas moins très saine tant le renouvellement des élites à la tête des grandes entreprises françaises s'est depuis des décennies réalisé au sein d'un cercle très restreint de dirigeants issus des mêmes écoles et des mêmes réseaux et se croisant au sein des mêmes conseils d'administration. De ce point de vue, le monde de l'industrie et des services a pris une réelle avance en allant chercher des dirigeants hors de ces réseaux à l'image d'un Jean-Pascal Tricoire à la tête de Schneider Electric, voire d'un Christophe de Margerie à la tête de Total. Ou en allant recruter à l'étranger comme Lars Olofsson chez Carrefour et Chris Viehbacher chez Sanofi-Aventis.

A en juger, la banque, où les principaux postes de direction restent trustés par des inspecteurs des finances pure souche, est encore loin de s'être libérée du complexe du village gaulois.

Philippe Reclus

Image de Une: Des pneus flambent devant le Palais Brongniart à Paris ancien siège de la Bourse Charles Platiau / Reuters

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