France

Les 22 et 29 mars, l'abstention ne sera pas «le premier parti de France»

Grégor Brandy, mis à jour le 22.03.2015 à 18 h 38

D'ailleurs, elle ne l'est jamais. Retour sur un élément de langage abusif, mais récurrent lors des soirées électorales.

REUTERS/Eric Gaillard.

REUTERS/Eric Gaillard.

Selon les premières estimations des instituts de sondages, l'abstention atteindrait 48,5% à 49,5% au premier tour des élections départementales. Nous republions à cette occasion un article publié avant le scrutin.

Une fois de plus, l'abstention devrait être qualifiée de «premier parti de France» au soir des élections départementales qui se tiendront les 22 et 29 mars. Selon Brice Teinturier, le directeur général délégué de l'institut de sondages Ipsos France, interrogé par Le Télégramme, c'est moins d'un électeur sur deux qui devraient se rendre aux urnes pour ces élections. Les enquêtes d'opinion réalisées depuis le début du mois de mars prédisent un taux d'abstention supérieur à 55%.

Un phénomène qui s'inscrit dans la durée, car de nombreuses élections ont battu leur record d'abstention ces dernières années. En 2011, année où déjà, les élections cantonales avaient été déconnectées de tout autre scrutin, moins de 45% des électeurs avaient voté, au premier comme au second tour. Si la présidentielle a connu une participation importante (20% d'abstention environ), les législatives ont vu une abstention record (42,8% puis 44%), de même que les municipales (36,45% puis 37,87%) tandis que les européennes ont elles aussi connu un fort désintérêt (56,85% d'abstention). Ainsi, au premier tour des municipales, on comptait plus de 16 millions d'abstentionnistes pour plus de 10 millions d'électeurs pour l'ensemble des partis de la droite parlementaire; aux européennes, 25 millions d'abstentionnistes pour moins de 5 millions de voix pour le FN, arrivé en tête.

Pourtant, pour Brice Teinturier, il est abusif de parler de parti quand on parle d'abstention:

«Je réfute l'idée que l'abstention serait le premier parti de France. Derrière l'abstention, il y a des motivations et des profils très différents. Quand vous votez pour un parti politique, vous avez des choses en commun avec les électeurs qui votent comme vous. Le seul point commun entre les abstentionnistes, c'est qu'ils réfutent l'utilité du vote. Mais c'est pour des raisons qui peuvent être extrêmement différentes. Les abstentionnistes ne constituent donc pas un parti au sens où les électeurs UMP, FN ou PS expriment, eux, un vote partisan. Parler d'un parti abstentionniste est un abus de langage.»

Pour Jérôme Sainte-Marie, président de l'institut PollingVox, «ceci relève plus du calembour que d'autre chose. On ne sait pas à quoi adhèrent les abstentionnistes. Les motivations sont très diversifiées».

Plusieurs profils d'abstentionnistes

Yves-Marie Cann, directeur en charge du département opinion à l'institut CSA, rappelle lui aussi que l'on trouve plusieurs profils d'abstentionnistes. Il y a ainsi l'abstention contrainte: on a envie de voter, mais on ne peut pas, à cause d'un empêchement de dernière minute, parce qu'on est malade... (On peut aussi mentionner le cas des personnes qui habitent très loin de leur lieu d'inscription, les étudiants par exemple, et qui n'ont pas pris le temps de faire une procuration).

«Il y en a d'autres, plus volontaires, qui veulent envoyer un message aux responsables politiques. En l'absence de résultats, la plupart du temps économiques ou sociaux, ils choisissent de ne pas se déplacer. En ce moment, dans nos enquêtes, nous remarquons que les plus démobilisés sont les électeurs socialistes.

 

Enfin, il a un troisième groupe, qui ne veut pas envoyer un message à un parti en particulier, mais qui souhaite démontrer une défiance générale. C'est un acte contestataire, une remise en cause du système. Souvent, ce sont des gens qui n'ont pas trouvé leur compte dans les partis présents.»

«Ce ne sont pas les mêmes profils et donc nous n'avons pas à en tirer les mêmes conséquences», confirme Anne Muxel, directrice de recherche au Cevipof, qui rappelle également que l'abstention constitue un phénomène souvent «intermittent»:

«C'est ce qui progresse. Présidentielle à part, les élections ont connu une poussée de l'abstention due aux intermittents du vote.»

En clair, on vote à une élection mais pas à la suivante; ou lors de l'un des deux tours, mais pas pour l'autre (soit qu'on ne se déplace qu'au premier car son candidat est éliminé au second, soit qu'on ne se déplace qu'au second, quand l'enjeu est plus important). Une étude de l'Insee montrait ainsi qu'en 2012, si l'abstention tournait autour de 20% lors des deux tours de l'élection présidentielle et à plus de 40% lors des législatives, seuls 12% des inscrits ne sont jamais allés voter. Anne Muxel confirme d'ailleurs que la part d'abstentionnistes systématiques reste stable et «ne dépasse pas 10% des inscrits». Soit environ 4,5 millions d'électeurs, chiffre que dépasse généralement le parti arrivé en tête d'une élection.

«Intérêt stratégique»

Alors pourquoi, si l'on sait que cette expression ne rime à rien, les responsables des partis politiques continuent-ils de l'employer? Pour Yves-Marie Cann, la première raison, c'est qu'en France, les médias n'ont pas le droit de donner les résultats avant 20 heures. Or, les chaînes de télévision et les radios prennent l'antenne avant et ne peuvent donc parler que de l'abstention. Ensuite, «c'est un intérêt stratégique»:

«Si le FN arrive en tête lors des départementales avec 25% ou 30%, ses adversaires vont être tentés de minorer son score en le confrontant à celui de l'abstention.»

Un rapide calcul, avec une prévision «optimiste» de participation de 50%, permettrait ainsi d'affirmer que le FN obtiendrait dans ce cas 12,5% à 15% des inscrits... soit au moins 35 points derrière ce soi-disant «parti des abstentionnistes»:

«Cela permet de sauver les meubles en apparence, mais va également minorer un peu plus le score des autres partis.»

Alors, à moins d'être prêt à dire que le PS a obtenu une voix sur dix et l'UMP une voix sur six, il vaudra sans doute mieux penser à un autre élément de langage.

Grégor Brandy
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Journaliste
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