Sports

Florence Arthaud, Françoise Sagan des mers

Yannick Cochennec, mis à jour le 10.03.2015 à 13 h 00

La navigatrice est décédée ce lundi 9 mars, en Argentine, dans un accident d'hélicoptères qui a fait dix morts.

Florence Arthaud en avril 1996, avant la transat en double Lorient-Saint-Barthélemy avec Jean Le Cam. REUTERS

Florence Arthaud en avril 1996, avant la transat en double Lorient-Saint-Barthélemy avec Jean Le Cam. REUTERS

Fille d’un éditeur célèbre de la place de Paris, spécialisé dans les ouvrages dédiés à l’aventure, Florence Arthaud a peut-être croisé un jour la route de Françoise Sagan. Et si la rencontre n’a jamais eu lieu, il est probable que ces deux-là, en s’observant à distance, se seront trouvé de nombreux traits communs tant elles auront défié les conventions tout en vivant leur existence à toute allure quitte à la mettre en danger si souvent.

Issue des beaux quartiers de Paris, dont Saint-Germain-des-Prés était l’épicentre, Florence Arthaud a été la Françoise Sagan du sport français, portée par une vague qui pouvait la porter si haut, comme à l’occasion de sa victoire lors de la Route du Rhum en 1990, mais dont elle connaissait tous les creux qu’elle aimait combler souvent avec un petit verre de trop.

Comme Françoise Sagan, c’est un accident de la route qui a marqué au fer rouge le début de la jeune vie tumultueuse de Florence Arthaud. En 1975, alors qu’elle a 18 ans, elle finit à l’hôpital après s’être fracassé le visage lors d’un rodéo automobile sauvage en forêt de Saint-Germain. Elle n’a pas le permis de conduire, mais qu’importe, elle prend le volant et ne peut pas éviter une embardée qui lui vaudra de lourds mois de chirurgie esthétique pour se recomposer un visage. 

Cavalière adolescente, qui avait l’habitude de se casser la figure, Florence Arthaud n’a, en réalité, jamais eu les pieds sur terre jusqu’au bout de sa vie, qui a vraiment relevé d’un destin.

Elle a d’abord découvert la mer en rencontrant Eric Tabarly par le biais de son père, avant d’avoir comme une révélation en assistant à l’arrivée triomphante du grand marin breton lors de la Transat anglaise en 1976

A 21 ans, en finissant 11e de la Route du Rhum, elle devenue la «petite fiancée de l’Atlantique»

 

Cette année-là, Alain Gabbay n’a pas voulu d’elle sur son bateau parce qu’elle était une fille et parce qu’elle ne connaissait rien à ce sport. Son orgueil en fut fouetté.

Puis la France l’a découverte en 1978, lors de la première Route du Rhum de l’histoire, où, à 21 ans, en finissant 11e, elle devenue alors la «petite fiancée de l’Atlantique», surnom qui ne convenait pas vraiment à ce garçon manqué qui n’aimait pas les conventions ou les règles, même si le déchaînement des éléments l’a souvent obligée à s’y confiner pour sauver sa peau. 

Douze ans plus tard, à Pointe-à-Pitre, elle a eu rendez-vous avec l’histoire dans un sport, où comme en équitation, les femmes peuvent dominer les hommes avec cet art si particulier de savoir dompter une monture si souvent indocile.

Sur son immense Pierre 1er de Serbie, malgré une hernie discale, malgré une fausse couche au milieu de l’Atlantique, elle a remporté cette Route du Rhum qui a été son Bonjour Tristesse à elle, en raison de ce succès fulgurant et de cette starisation qui en a découlé et dont –il faut bien le dire– elle se fichait un peu. Ceci pouvait même la mettre mal à l’aise comme lors de son passage à «7 sur 7» face aux questions d’Anne Sinclair. 

 

Car, avant d’être une référence pour les femmes, il lui importait d’abord d’être reconnue comme une grande navigatrice. Et si Sagan n’a peut-être pas été adoubée comme une grande écrivaine à cause de son statut d’icône «people», Arthaud, elle-même devenue «un personnage Paris-Match», aura peut-être connu ce même sentiment d’amertume parmi les siens, d’autant que cette Route du Rhum aura marqué, en quelque sorte, la fin de sa carrière à 33 ans.

Comme une ivresse ultime avant quelques petites cuites plus anecdotiques, marquées parfois par une forme de dépit lié aux insatisfactions de celle qui ne transigeait sur rien dans un monde où il faut trop composer…

En 2011, lors d’une sortie au large de la Corse, elle avait failli encore y passer en tombant à l’eau, mais en avait réchappé.

Parmi les pires souvenirs de sa vie, elle n’avait jamais oublié la découverte du bateau vide de Loïc Caradec, disparu corps et biens lors de la Route du Rhum 1986, et à qui elle avait essayé de porter secours. Elle avait été marquée aussi par la disparition en mer d’Eric Tabarly dont elle restera pour l’éternité l’équivalent féminin. 

Dans l’injuste désastre argentin qui émeut la France, la tragédie a choisi une proie presque évidente avec Florence Arthaud, qui ne se voyait surtout pas comme un exemple: 

«Bonjour le modèle, avait-elle dit à L’Equipe Magazine il y a cinq ans. Je préfère ne pas m’attarder là-dessus, parce que ça me gêne énormément et que je n’ai rien d’admirable. Quant à ceux qui me disaient qu’il fallait bien du courage pour faire ce que j’avais fait, je leur répondais: "Il est où, mon courage?" Du courage, il m’en aurait fallu si j’avais dû aller tous les jours m’asseoir dans un bureau…»

Bonjour tristesse, oui, mais un chagrin de passage pour reprendre un autre joli titre de Françoise Sagan au moment de la mort de celle qui a mordu la vie par tous les bouts.

La trajectoire de Florence Arthaud s’est achevée presque «logiquement», à distance de la terre ferme, à toute vitesse…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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