France

Comment Marine Le Pen change (ou pas) le FN avec ses mots

Nicolas Lebourg, mis à jour le 11.03.2015 à 12 h 54

Alors que la question du FN rend hystérique la vie politique, la chercheuse Cécile Alduy nous rappelle, dans son ouvrage «Marine Le Pen prise aux mots», l'importance de porter attention au sens et aux signes quand on analyse le parti frontiste.

Marine Le Pen lors d'une conférence de presse, le 6 février 2015. REUTERS/Charles Platiau

Marine Le Pen lors d'une conférence de presse, le 6 février 2015. REUTERS/Charles Platiau

Il semble que les objets «Front national» et «Marine Le Pen» soient devenus des sujets permanents, constants, de nos énervements contemporains. Chacun y va de son couplet interprétatif, nourrissant le grand brouhaha des buzz, de clashs et des pitchs.

En ce vrombissement constant, Cécile Alduy nous invite à une démarche toute autre dans son récent ouvrage Marine Le Pen prise aux mots. Travaillant sur les discours de Marine Le Pen, elle en a d’abord fait une analyse lexicométrique. Quels mots utilise la présidente du FN? Avec quels autres sont-ils connectés? En praticienne politique du langage, l’auteur sait que ce n’est pas suffisant. L’outil des logiciels lexicométriques ne peut remplacer l’analyse sociale, mais juste lui ouvrir de nouvelles perspectives. Cécile Alduy met en perspective le champ lexical de Marine le Pen avec le corpus de Jean-Marie Le Pen, mais aussi avec l’histoire des idées –il est vrai qu’on lui devait déjà un ouvrage traitant de l’émergence de l’idée nationale à travers l’analyse de la poésie amoureuse du XVIe siècle, idée originale montrant assez bien la démarche de cette enseignante-chercheuse française de l’Université de Stanford (San Francisco).

La fréquence d’usage de certains termes par Marine Le Pen permet effectivement de mieux saisir comment s’est effectué la normalisation de l’image de son parti. L’entrelacement des termes liés à celui d’Etat dessine bien le caractère ubique et protectionniste de ce dernier, tout en le connectant à l’idée du peuple et de la démocratie. La charge d’inquiétude que représente la puissance autoritaire est défaite par une inflation de l’usage de mots comme «démocratie», «liberté» et «laïcité» –le premier  représente ainsi 2‰ des mots du corpus de la fille contre 0.9‰ du père, le deuxième 4.4‰ contre 2.9‰, le dernier 1.3‰ contre 0.2‰.

Résultat: comme le montre Cécile Alduy, le discours marino-lepéniste parvient de façon très cohérente à relier l’idée de la République à celles de l’Etat, réduit au mythe du Sauveur, et du peuple, représenté comme une entité organique, en faisant litière des institutions représentatives et des corps intermédiaires. Ce sont là des idées très typiques de l’extrême droite française depuis la fin du XIXe siècle, mais la novation lexicale les adapte bien au contexte social présent –d’ailleurs, comme tant de nationalistes de la fin du XIXe, ce n’est pas le champ du «nationalisme» que mobilise Marine Le Pen, mais celui du «patriotisme».

Cécile Alduy était, le 2 mars, l'invitée de la Fondation Jean Jaurès et de Slate.fr dans le cadre des rencontres de La Cité des livres.

A la lecture de l’ouvrage, on perçoit bien comme la prouesse de Marine Le Pen n’est pas dans une «dédiabolisation» du lepénisme, mais dans l’expression d’une tradition politique en un format mainstream.

Pour se faire, la présidente du FN n’hésite pas à procéder à quelques ruptures stylistiques essentielles. Ainsi, le discours naturaliste du père, revendiquant une conception de l’homme dans les cadres bio-traditionnels, est-il totalement absent du vocable marino-lepéniste. La question peut paraître très anecdotique, mais ceux qui ont également lu l’historien Pascal Ory savent à quel point le naturalisme est un élément essentiel du fascisme. En cassant ici la continuité thématique, Marine Le Pen ne fait donc pas que «déringardiser» le parti: elle balaye la possibilité d’assurer qu’il existe une continuité entre son discours et celui de l’extrême droite radicale.

Le travail lexico-idéologique du marinisme sert finalement à la reconduction des grandes mythologies politiques des extrêmes droites. Cette partie de l’ouvrage dédiée aux «mythes» nous démontre comment la vision du monde de Marine Le Pen correspond à une sorte de minimum commun des extrêmes droites. On ne s’étonne donc pas de l’effacement de l’antisémitisme des items marinistes, l’antisémitisme n’ayant jamais été un objet dogmatique dans la définition du minimum extrémiste de droite.

Cécile Alduy estime que la séparation, dans le discours marino-lepéniste, du bon capitalisme entrepreunarial du mauvais capitalisme financier constitue un double niveau discursif en charge de véhiculer des sous-entendus sur cette «finance anonyme et vagabonde» qu’a tant fustigée l’antisémitisme. On ne la suivra pas forcément sur ce point, tant en particulier a) les pamphlets des années 1840 qui fustigent le juif comme spéculateur usent de ces deux termes en synonymes sans péjoration antijuive définie; b) la financiarisation de l’économie est bien une question politique centrale de notre temps, ayant impliqué une déconstruction de l’Etat social que Marine Le Pen veut justement stopper en le restreignant à l’échelle ethno-nationale (là-dessus, Cécile Alduy est très pertinente dans sa démonstration des jeux de déplacements dans le vocabulaire entre les conceptions ethniques et nationales).

Cette légère réserve se fait franchement malaise quand on aborde la dernière partie de ce néanmoins excellent ouvrage. Œuvre d’un second auteur, Stéphane Wahnich, également auteur de sous-parties dans les pages précédentes, elle est censée porter sur les conditions de la réception du discours frontiste. En fait, l’auteur nous livre des remarques subjectives sur l’état de la France, d’où il apparaît essentiellement que nos dirigeants manqueraient de pédagogie. Hélas, il ne se limite pas à ces digressions, et la subjectivité se meut en propos à l’emporte-pièce. Ainsi lit-on que Jean-Luc Mélenchon serait tout à la fois porteur d’une conception «totalitaire» et «antisémite» du politique. On peut certes être affligé que Jean-Luc Mélenchon croie que son slogan «L’humain d’abord» puisse se conjuguer avec son attrait pour Vladimir Poutine. Mais, en sus dans un ouvrage consacré aux mots, on ne saurait ainsi les galvauder.

Nous rappelions récemment l’histoire et le sens du mot «antisémitisme». Nous évoquions il y a peu comment un historien comme Romain Ducoulombier critiquait le concept de «totalitarisme» en le revisitant à partir de l’idée d’«enclosure». Il y a certes des débats. Mais, comme le démontre de façon passionnante l’essentiel de cet ouvrage, ils méritent de savoir faire preuve de pondération dans l’usage des mots. Moins de tintamarre, de buzz, de clashs et de pitchs, et plus d’attention au sens et aux signes: c’est ce que nous dit le mieux cet ouvrage, et c’est ce dont nous avons besoin alors que la question du FN rend hystérique la vie politique.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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