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Chaque jour, quelqu'un fait le jeu du FN quelque part

Marine Le Pen et Gilbert Collard à Vauvert, le 7 juin 2012. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Marine Le Pen et Gilbert Collard à Vauvert, le 7 juin 2012. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Quel est le point commun entre le front républicain, Madonna, Michel Houellebecq, François Hollande, les sondages, l'islam, le hasard et l'abstention? Ils ont tous été soupçonnés de «faire le jeu du FN» depuis le début de l'année.

Chaque jour en France, quelqu’un quelque part «fait le jeu du Front national». Certains jours, ils sont mêmes plusieurs à le faire. Ainsi, jeudi 5 mars, on a pu entendre François Fillon dire de François Hollande sur la radio RCJ que «lorsqu’[il] prend la parole pour expliquer qu'il va arracher les électeurs au Front national, il fait monter le Front national de plusieurs points», et lire le même soir que Manuel Valls affirmait lors d’un meeting que «la droite aujourd'hui, en tout cas une partie d'entre elle, est en train de faire le jeu du FN».

Le week-end à peine terminé, Brice Hortefeux rétorquait que le Premier ministre était «l'agent électoral du Front national» alors qu'Henri Guaino en rajoutait une petite couche le même jour en accusant Valls de faire «le jeu» du parti frontiste.

Le Point, 5 mars 2015.

Véritable baromètre de la médiocrité politique, l’accusation de «faire le jeu de» ou de «faire monter» «le FN», «l’extrême droite» ou «Marine Le Pen» se distribue désormais à la douzaine dans le monde politico-médiatique.

Un simple décompte de ces accusations depuis le début de l'année 2015, en remontant le fil d'actualité de Google, nous offre la répartition suivante:

 

On le voit, la diversité et l'imagination sont, au moins en la matière, au pouvoir. Mais notre décompte montre clairement que l'accusation de faire-le-jeu-du-FN est principalement portée contre la gauche.

A droite, on prend plaisir à voir dans les éléments jugés les plus «gauchistes» du camp adverse, Christiane Taubira en tête, des incitations à voter FN, la ministre de la Justice ayant même été qualifiée par le député Gérald Darmanin de «tract ambulant pour le FN», formulation la plus créative de notre petit recensement.

La gauche fait-le-jeu-du-FN... selon la gauche!

A quoi on ajoute immédiatement que, comme le montre le graphique suivant, la gauche est plus souvent sur le banc des accusés qui-font-le-jeu-du-FN parce que des personnalités de gauche utilisent l'argument comme moyen de pression sur un courant ou une composante de leur famille politique.

C'est le cas à l'aile gauche du PS, avec Marie-Noëlle Lienemann qui accuse:

«La montée du FN n’est pas la faute de toute la gauche, mais de François Hollande.»

Ou avec Benoît Hamon qui déclare:

«À force de faire des politiques qui ne permettent plus de distinguer droite et gauche dans les choix économiques et sociaux, on fait le jeu du FN.»

(Notons qu'en décembre dernier, le porte-parole du gouvernement Stéphane Le Foll reprochait symétriquement à son camarade de la gauche du parti d'offrir «un espace considérable à Marine Le Pen»).

De même, le PS renvoie l'accusation à ses alliés plus à gauche d'EELV et du Front de gauche, quand ces derniers menacent de refuser des alliances électorales au premier tour. C'est par exemple un cadre socialiste qui, dans le Parisien, se plaint anonymement de la stratégie de Jean-Luc Mélenchon et des Verts qui souhaitent l'autonomie au premier tour des élections départementales, estimant que «vouloir détruire le PS ou ne pas vouloir prendre en compte les conséquences de la désunion, c'est faire le jeu du FN». 

 

Les commentateurs pires que les politiques?

Si le jeu du FN s'est placé au centre du jeu politique, la responsabilité en revient aux acteurs de la politique mais aussi, sinon surtout, à ceux qui commentent quotidiennement leurs déclarations. «Le jeu du FN» est devenu un gimmick, une relance utilisée à tort et à travers et en toute situation.

La journaliste politique Christine Clerc affirme ainsi, dans la foulée de la conférence de presse du 6 mars sur la politique de la ville, que les annonces faites par Manuel Valls risquent «de faire monter le FN». L'éditorialiste de RMC Eric Brunet demande carrément à ses auditeurs de voter pour savoir s'ils pensent comme lui que «la politique permissive de Christiane Taubira fait le jeu du FN».

Dans la foulée du 11 janvier, on retrouve la formule ou ses variantes sur la période suivie chez le politologue Stéphane Rozès, l'éditorialiste Jean-François Kahn ou l'essayiste Alain Minc –qui avance une théorie surprenante: c'est ne pas faire d'alliance «UMPS» qui ferait le jeu de Marine Le Pen...

Parfois, les observateurs de la vie politique se renvoient la balle entre eux comme quand, début mars, Le Monde se demande si les sondages font «le jeu du FN» –alors même que les médias s'en servent abondamment. 

Il arrive aussi que le jeu-du-FN devienne un raccourci utilisé dans les relances des interviews pour qu'un responsable politique lâche la phrase totem, dans l'espoir de la reprendre ensuite en titre d'article. Cet échange entre des journalistes politiques et François Bayrou montre bien cet entraînement mutuel entre questions des uns et réponses de l'autre pour aboutir à une conclusion à laquelle tout le monde s'attend.

Et que dire de cette invitation à prendre un verre lancée par Madonna à Marine Le Pen? Le site Non Stop People en conclut, à la lumière de la chronique de Léa Salamé dans l'émission On n'est pas Couché du 7 mars... que la chanteuse «fait le jeu du FN et de Marine Le Pen»! Un raccourci là encore, puisque la chroniqueuse n'a pas employé ces mots.

Sur France Inter, l'éditorialiste Thomas Legrand parle d'ailleurs d'un syndrome «CBPFN», pour «C’est bon pour Front national», ajoutant:

«Le FN semble bénéficiaire de tout, mais n’est responsable et redevable d’absolument rien.»

Tout ce que vous pourrez faire ou ne pas faire fera le-jeu-du-FN

Recenser tous ceux qui sont accusés de faire-le-jeu-du-FN procure aussi des moments de joie, avec cet inventaire surréaliste des causes les plus loufoques censées contribuer à la progression du Front national. Tout et son contraire peut être pointé du doigt: autant l'écrivain Michel Houellebecq pour son roman Soumission, un peu rapidement qualifié d'islamophobe, que l'avènement d'un parti –réel celui-ci– musulman aux élections, l'Union des démocrates musulmans de France.

Trop évoquer l'islam ferait le jeu du FN. Le passer sous silence aurait le même effet. C'est ce que défendait en septembre dernier le président de la Licra Alain Jakubowicz à propos des actes antisémites commis en banlieue, rappelle Libération à la suite de la sortie du président du Crif Roger Cukierman. Jakubowicz affirmait que ne pas dire que ces actes étaient commis par une minorité de la communauté arabo-musulmane revenait à «faire le jeu de Marine Le Pen».

Dans le domaine économique, là aussi, il paraît bien difficile de tenir une position qui reste hors-jeu-du-FN: infliger des sanctions européennes à la France peut, selon le commissaire européen Pierre Moscovici, faire «monter les extrêmes» –ce qui, selon lui, n'est pas une raison pour ne pas faire les réformes; pour l'eurodéputée UMP Françoise Grossetête, au contraire, «faire preuve d’indulgence devant le manque de courage du gouvernement, c'est aussi prendre le risque à long terme de faire monter le Front national». Mais Jean-Luc Mélenchon considère lui que «le principal pourvoyeur de voix du Front national, c'est ceux qui sont dans une attitude de servilité devant la Commission européenne et les politiques qu'elle impose à la France, qui sont contraires à son intérêt».

Dans un autre registre, on apprend sur LCP que «pour Nicolas Dhuicq [député UMP de l'Aube, ndlr], les contraintes qui pèsent sur les jeunes qui souhaiteraient se présenter dans les territoires ruraux font le jeu du Front national». 

Et à propos d'une circulaire du ministère de la Justice sur les réductions de peine pour les récidivistes, qui a été publiée le jour de la prise d'otage de l'Hyper Cacher, Le Point titre:

«Justice: comment le hasard fait le jeu du Front national»

Il serait peut-être temps de mettre un terme à la partie, l'insistance à chercher tout ce qui profite à Marine Le Pen ayant tendance, à terme, à faire le jeu du FN.

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