France

A droite comme à gauche, l'insupportable chantage au FN

Eric Dupin, mis à jour le 09.03.2015 à 14 h 16

L’instrumentalisation du parti lepéniste par les acteurs politiques ne date certes pas d’hier, mais elle atteint désormais des sommets inédits de cynisme et de manipulation.

Marine Le Pen lors de l'université d'été du FN à Fréjus, le 7 septembre 2014. REUTERS/Eric Gaillard.

Marine Le Pen lors de l'université d'été du FN à Fréjus, le 7 septembre 2014. REUTERS/Eric Gaillard.

Prenez garde, le grand méchant loup brun est aux portes du palais! Que le tremblant troupeau électoral se rassemble au plus vite derrière son bon berger avant qu’il ne soit trop tard. L’instrumentalisation du FN par les acteurs politiques ne date certes pas d’hier. Mais elle atteint désormais des sommets inédits de cynisme et de manipulation.

Le martial Manuel Valls, que l’on imaginait en capacité –comme on dit de nos jours– de nous protéger des dangers et périls de toutes sortes, en vient à confesser publiquement son «angoisse» face aux probables et proches succès électoraux du Front national.

Quelques jours plus tôt, c’était au tour de Nicolas Sarkozy de lancer dans le débat la formule «FNPS». «UMPFN», ont cru bon répliquer certains responsables socialistes. Au risque que ces deux expressions tarabiscotées ne relancent, par ricochet, la désormais fameuse «UMPS».

Dans les deux cas, comme l’a justement observé François Bayrou, l’extrême droite a toutes les chances d’être gagnante: «Quand vous placez le FN au centre du débat, vous lui apportez des contingents de voix

Dégonfler le vote FN...

La pression à laquelle sont soumis les électeurs à propos du FN s’exerce cependant très différemment à droite et à gauche. Au-delà de sa charge polémique certainement voulue, l’expression «FNPS» employée par Sarkozy renvoie surtout à un calcul stratégique, au demeurant mal compris par les électeurs.

S’appuyant sur l’exemple de l’élection législative partielle du Doubs, le président de l’UMP explique que l’élimination de son parti au premier tour favorise l’élection d’un socialiste. Face au FN, un candidat UMP a par ailleurs plus de chances de l’emporter qu’un candidat socialiste: 52% des électeurs socialistes se reporteraient sur l’UMP dans le premier cas de figure, contre seulement 27% des électeurs UMP qui voteraient PS au second tour.

Par cette argumentation, Sarkozy cherche surtout à dégonfler l’électorat FN et à ramener au bercail de la droite classique l’importante frange de ceux qui oscillent entre les deux formations. L’électorat FN, on l’oublie trop souvent, reste très ancré à droite. En cas de duel PS-UMP, seulement 5% voteraient le PS et 50% pour l’UMP, le reste refusant de choisir.

En panne d’imagination, l’ancien chef de l’Etat tente désespérément de rejouer la captation partielle du vote Le Pen qui avait assuré son succès en 2007. La manière politicienne dont il décline cet axe augure toutefois mal de son efficacité.

...ou risquer de le doper

Dans les rangs de la gauche gouvernementale, le calcul est sensiblement différent. La dramatisation à laquelle se livre Manuel Valls dans cette campagne départementale trahit une orientation politique lourde de conséquences. «L'extrême droite est notre adversaire principal», a-t-il déclaré, le 26 février, dans l’Aude. Cette désignation relativise, par la force des choses, l’opposition entre l’UMP et le PS. Elle renforce, dans l’esprit de bien des électeurs, la représentation «UMPS» inlassablement martelée par Le Pen.

En répétant que Marine Le Pen peut gagner l’élection présidentielle dés 2017, le Premier ministre joue ouvertement sur la «peur». On peut d’autant plus douter de la sincérité de sa démarche qu’elle s’accompagne d’un mot d’ordre dont l’inefficacité a été maintes fois prouvée: la condamnation morale. Avec, au passage, la dénonciation d’intellectuels, comme Michel Onfray, qui ont le malheur de ne pas rester dans les rails de la pensée officielle.

«Je revendique la stigmatisation de Marine Le Pen», a hautement proclamé Valls. Comment les électeurs tentés par le lepénisme nouveau pourraient-ils être sensibles à pareilles injonctions? Les mêmes auront quelques raisons d’être offusqués de l’étrange mot employé par François Hollande à leur endroit quand il s’est proposé d’aller les «arracher» pour les «convaincre» de revenir dans le droit chemin.

Grosse ficelle

Et si ces maladresses n’en étaient pas? Il est désormais admis que François Mitterrand, en son temps, n’avait pas hésité à favoriser la montée du FN pour mieux diviser la droite républicaine. Coups de pouce médiatiques, agitation périodique du «droit de vote des immigrés» puis instauration de la représentation proportionnelle: l’ancien président avait usé de bien des manières pour aider Jean-Marie Le Pen.

Cette fois-ci, la ficelle est encore plus visible. Fin manœuvrier, Hollande mise sa réélection sur un face-à-face avec Le Pen. Cela suppose que le FN devance, au premier tour, l’UMP. Les divisions de la droite comme l’incapacité de Sarkozy à susciter une nouvelle dynamique peuvent donner quelque crédit à ce scénario.

Mais celui-ci implique aussi que le pouvoir hisse «l’extrême droite» au rang d’ennemi attitré au risque, fort bien assumé, de la renforcer. Le but est dès lors d’imposer progressivement une nouvelle représentation de la vie publique, avec les républicains d’un côté et les dangereux extrémistes de l’autre.

Ce n’est pas un hasard si l’un des représentants de l’aile droite du PS, Jean-Marie Le Guen, publie ces jours-ci une note de la Fondation Jean-Jaurès s’inscrivant pleinement dans cette stratégie. «Il est temps de reconnaître que la lutte contre le FN est prioritaire, que c’est LA question politique centrale», écrit-il avant de congédier «l’idéal socialiste» au motif que, dans la période actuelle, «c’est le socialisme qui doit se mettre au service de la République».

Tout cela est hélas cohérent. Moins la gauche au pouvoir met en pratique son ambition sociale et plus elle se raccroche au fanion de l’antifascisme. Valls a des mots très forts contre «l’apartheid» qui minerait notre société mais ne décide que d’actes très timorés quand il définit sa «politique de la ville». Sarkozy, lui aussi, parlait autrement plus haut qu’il n’agissait. On a vu le résultat.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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