Culture

«Révolution Zendj», immense poème hanté

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 16 h 00

Le film de Tariq Teguia brûle au présent des révoltes et des atrocités contemporaines, mais dans le recadrage permanent d’une histoire longue comme une légende.

©Neffa Films

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Dans le blanc de l’écran, une silhouette court. Cela pourrait être celle du personnage du précédent film du réalisateur, Inland, laissé dans l’éblouissement du soleil, du Sud, de l’Afrique intérieure. Ce peut être un fantôme, revenant inlassable des révoltes contre l’injustice et l’oppression, malgré toutes les défaites à travers la chaine des siècles. Ce peut être le street fighting man que chantèrent les Stones, un intifada man des innombrables affrontements à armes éperdument, absurdement, grotesquement inégales, ou un lampiste, un biffin toujours-déjà sacrifié de tous les conflits modernes, dans les gaz de mort, entre l’Argonne, le Mékong et Halabja.

C’est quoi, Zendj? Le nom d’une rébellion oubliée, celle des esclaves noirs contre le pouvoir des Abbassides à la fin du 9e siècle de l’ère chrétienne, écrasée en 879 dans les marais de Bassorah en Irak. Là où eut lieu une autre révolte à peine moins oubliée, en 1991, écrasée par Saddam Hussein avec le soutien des Américains qui venaient de le vaincre; les alliés de la région ne voulaient surtout pas de l’exemple d’un tel soulèvement. 

Les marais de Bassorah, le delta du Tigre et de l’Euphrate, terre magnifique, mémoire de trente civilisations pas toutes éteintes encore –là où se terminera ce film au terme d’une odyssée dont l’Ulysse porte le nom du plus célèbre explorateur issu du monde arabo-musulman, le Berbère Ibn Battuta, à qui on doit parmi les plus beaux et les plus vastes récits de voyages jamais contés.

Enquête

Ce Battuta-là, celui du film, est journaliste aujourd’hui à Alger. Il part enquêter sur les affrontements communautaires dans le Sud du pays. Ce qu’il voit et raconte lui vaut d’être sèchement rappelé par sa direction, menacé par les autorités.

©Neffa Films

Sous prétexte de poursuivre autrement son enquête, prétexte qui dit sa vérité muette –il cherche bien en effet la même chose, ailleurs, autrement qu’au contact des jeunes chômeurs de l’arrière pays algérien– Battuta s’en va.

Il s’en va de par le monde arabe à la recherche des forces actives, celles qui viennent de l’histoire multiséculaire, celles qui ont surgi dans les luttes du panarabisme, des mouvements progressistes et marxistes, du séisme aux mille répliques de l’occupation de la Palestine, ou au cours des printemps arabes. Cela se passe aujourd’hui, dans ce monde. Un monde qui n’est évidemment pas circonscrit au contexte arabe. D’autres élans, d’autres espoirs, d’autres utopies et d’autres répressions interfèrent, font écho, en Grèce par exemple d’où part une jeune femme, Nahla la fille de Palestiniens exilés, dont la route croisera celle de Battuta à Beyrouth.

Où Brecht donne la main à Godard

Révolution Zendj est un immense poème hanté par l’irrésoluble vertige de l’histoire des combats pour la liberté, le double bind fatal et sublime de l’élan jamais aboli et des innombrables défaites, trahisons, massacres sans fin. Un film qui brûle au présent des révoltes et des atrocités contemporaines, mais dans le recadrage permanent, parfois documenté avec rigueur et parfois halluciné avec clairvoyance, d’une histoire longue comme une légende, d’un voyage ample comme une initiation. Alger, Athènes, Beyrouth, Bagdad sont les stations d’une traversée des apparences, où Brecht donne la main à Godard, et Homère à Van der Keuken.  

Mais sauf à ajouter foi  au mythe du Jardin d’Eden (situé par la Bible dans ce Chott-el-Arab où finira par dériver le film), il est douteux que ces apparences soient le masque d’aucune vérité. Ce sont simplement des états successifs ou concomitants de l’humaine condition, dans sa mortelle violence et son obstinée vitalité, son absurdité, ses médiocrités et ses splendeurs. Mesurer l’ampleur de la défaite. Espérer.

Fiction «cartographique»

Bande-annonce

Tariq Teguia aime parler de «fictions cartographiques», son cinéma fait image en se déployant dans l’espace, fut-ce selon des modes de déplacement inconnus –sauf peut-être des poètes mystiques et des révolutionnaires clandestins. Après un film situé dans Alger et sa banlieue, Rome plutôt que vous qui l’a révélé en 2006, puis un film embrassant et renversant l’espace algérien tout entier, Inland en 2009, il élargit encore, et donc approfondit davantage, avec cette embardée de 2 heures et quart qui se collette avec la plus importante zone des tempêtes actuelles.

Au Centre Pompidou est actuellement présenté l’ensemble de ses réalisations, y compris les courts métrages qui ont jalonné ce passage à la réalisation d’un artiste qui fut aussi plasticien et photographe. Avec Teguia, la radicalité politique et la radicalité esthétique semblent trouver naturellement leur ligne de fusion, répondre à une commune et évidente exigence. Si on a su d’emblée, avec son premier long métrage, qu’il incarnait un surgissement majeur dans le travail de représentation critique du monde (qui n’est pas l’apanage du cinéma, mais auquel celui-ci participe vigoureusement), l’ambition et la richesse de son troisième film en renouvelle, différemment la promesse, tout en lui donnant chair et souffle. 

Révolution Zendj 

De Tariq Teguia. Avec Fethi Gares, Diana Sabri, Ahmed Hafez. 

Durée: 2h13 | Sortie le 11 mars.

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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