Monde

Le pape François est-il le Gorbatchev de l'Eglise catholique?

Henri Tincq, mis à jour le 12.03.2015 à 17 h 35

Elu pape il y aura deux ans vendredi 13 mars, sous le nom de François –comme François d’Assise– jamais choisi pour une telle fonction, Jorge Mario Bergoglio connaîtra-t-il un destin à la Mikhaïl Gorbatchev? Celui d’être populaire à l’extérieur plus que dans ses propres rangs. Cette comparaison peut faire sourire, mais elle revient de plus en plus souvent dans les débats sur le bilan de deux ans de cet étrange pontificat.

Le pape François au Vatican le 22 décembre 2014. REUTERS/Alessandro Bianchi

Le pape François au Vatican le 22 décembre 2014. REUTERS/Alessandro Bianchi

Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général de l’URSS de 1985 à 1991, restera l’homme qui s’est efforcé de sauver le système soviétique par des réformes structurelles audacieuses comme la perestroïka (restructuration) ou la glasnost (transparence). Il a mis en place une libéralisation culturelle et politique de son pays et d’un régime qu’on croyait indéboulonnable. Mais, impuissant à maîtriser les évolutions qu'il avait lui-même enclenchées, sa démission marqua le point final de l'implosion de l'URSS, précédée, deux ans avant, par la chute du mur de Berlin et l'effondrement des démocraties populaires de l’Est.

Comme lui, le pape François tente, à son tour, de sauver le «système» catholique, une Eglise de deux mille ans et comptant plus d’un milliard de fidèles sur les cinq continents.

Sauver, car c’est bien un terrible constat de crises qui avait clos le règne de son prédécesseur Benoît XVI (2005-2013), précédé sa démission et qui avait été au centre des discussions du conclave de mars 2013 à la Chapelle sixtine: une crise de gouvernance au «sommet», avec une Curie dévorée par les luttes de pouvoir; une crise des finances de l’Eglise ravagées par les scandales et la corruption; une crise morale provoquée par les nombreuses révélations d’abus sexuels dans le clergé; une atonie générale de la pensée théologique bridée par le Vatican; un effondrement, dans certaines parties comme l’Europe, des vocations et des pratiques religieuses.

Outre son âge (86 ans) et sa fragilité physique, c’est bien parce qu’il se sentait incapable de rénover un édifice vermoulu que le pape Benoît XVI avait renoncé à sa charge à vie et ainsi stupéfié le monde.

Et c’est bien pour purifier et sauver le «système» par d’importantes réformes que les cardinaux-électeurs étaient allé recruter un pape «venu du bout du monde», argentin et jésuite, archevêque de Buenos Aires, cette grande métropole symbole du monde globalisé, c’est-à-dire très loin de la Curie romaine qui pourvoit souvent à l’office et même de l’Italie, qui a pourtant fourni, jusqu’au Polonais Karol Wojtyla (Jean-Paul II) en 1978, tous les papes depuis près de cinq siècles.

Un homme de «processus»

C’est peu dire que, deux ans après, le pape François a déjà largement rempli son contrat et pourrait même partir, comme le souhaitent certaines voix amies qui n’ignorent pas son âge déjà avancé (78 ans) et son intention déjà exprimée de faire comme son prédécesseur et de renoncer à temps. «Il sait qu’il n’aura pas le temps d’aller au bout de ses réformes, mais, en bon jésuite, il enclenche, avec discernement, des processus libéraux et s’y tient fermement», nous dit Andrea Riccardi, historien italien fondateur de la communauté de Sant’Egidio, très introduit au Vatican, qui vient de publier Comprendre le pape François, aux éditions de l’Emmanuel.

Cet homme de «processus» a déjà mis sur les rails une réforme de la bureaucratie romaine, bousculant des cardinaux accusés de mondanité et d’ambitions démesurées (les «quinze maux» de la Curie dénoncées à Noël), préparant des remaniements et des regroupements d’ampleur.

Il a fait valser les têtes dans les organisme financiers, a imposé une «glasnost» à la banque du Vatican (IOR, Institut pour les œuvres de religion) et redonné une crédibilité à l’Eglise dans les milieux professionnels.

En lançant un grand synode d’évêques à Rome sur la famille, sujet explosif pour les siens, il a secoué la «doctrine morale» catholique sur des thèmes comme l’homosexualité, les divorcés-remariés interdits de sacrement, le mariage, la contraception, lieux de tous les conservatismes.

Poursuivant son travail de «décentrement» de l’Eglise, il a amorcé une autre révolution en donnant plus de pouvoir aux épiscopats locaux.

Il a élargi le Sacré Collège –qui désignera son successeur– en nommant des cardinaux venus de petits pays lointains qui ne sont pas des «ténors» de l’Eglise (Haïti, Birmanie, Panama, Cap Vert, îles Tonga, etc), excluant des sièges catholiques plus prestigieux comme Bruxelles ou Venise. Ses premiers voyages avaient été, en Italie, pour... l’île de Lampudesa et, en Europe, pour la modeste Albanie, bien avant les grandes nations de tradition catholique comme l’Allemagne, la France, l’Espagne ou la Pologne.

Fondée sur son expérience de jésuite et de «pasteur» en Amérique latine, sur sa proximité des pauvres, des bidonvilles de Buenos Aires et de cette «théologie du peuple» chère à l’Argentine (à distinguer de la «théologie de la libération» influencée par le marxisme), la méthode du pape François est celle du pragmatisme.

Il sait que son temps est compté, mais il ne se précipite pas. Il consulte, ouvre des débats, ne craint pas la controverse, comme dans le synode sur la famille judicieusement étalé sur deux ans. Mais il tranche toujours autoritairement.

«Chez lui, la réalité prime sur l’idée», ajoute Bernadette Sauvaget, journaliste à Libération, rappellant que le pape n’a pas craint de choquer les siens en baptisant lui-même l’enfant d’une mère célibataire et en mariant religieusement des couples ayant déjà des enfants!

Les «loups» tapis dans l'ombre

Mais il fallait s’en douter: deux ans après, le pape François ne fait pas l’unanimité au sein de sa propre Eglise. Et c’est là qu’on retrouve le «syndrome Gorbatchev». Le leader soviétique des années 1980 était plus populaire dans le monde extérieur, en Occident, que dans son propre pays et dans le bloc communiste.

L’image du pape François comme un vrai réformateur, voire un révolutionnaire, est aussi l'un des points les plus soulignés par tous les commentateurs extérieurs.

On loue son humilité et sa simplicité de vie à Rome, sa «sévérité toute franciscaine», comme nous dit Alexandre Adler, son discours économique aux accents antilibéraux, son ouverture aux homosexuels, aux divorcés-remariés autrefois vilipendés, sa manière positive et chaleureuse de défendre et d’exprimer la foi catholique, d’aller vers les «périphéries», ces chrétiens nombreux qui ont quitté l’Eglise (un effort salué récemment en France par Cécile Duflot, qui se dit ancienne fidèle), et tous ceux qui, loin du monde catholique, sont surpris par ce discours de «miséricorde», satisfaits de voir l’Eglise renoncer enfin à son arrogance, à ton de «certitudes» dogmatiques et morales, à ses réflexes identitaires de citadelle assiégée, de peur vis-à-vis du monde moderne ou de l’islam.

Deux ans après, le pape argentin continue de jouir dans le monde d’une immense popularité. Mais le vent a tourné dans ses propres rangs, comme le montre l’excellent livre François parmi les loups (aux éditions Philippe Rey) de Marco Politi, vaticaniste italien parmi les mieux informés. Il y dénonçe les «loups» tapis dans l’entourage de ce pape, par analogie aux «loups» qui, dans la légende, entouraient son modèle François d’Assise. Les «loups» sont ceux qui résistent ouvertement aux réformes ou ceux qui trouvent que François ne va pas assez vite. Ou ceux, plus nombreux, qui traînent les pieds, misent sur l’usure du pape François et attendent la fin d’un pontificat qu’ils pressentent comme de très courte durée.

Et après lui?

Ces «loups» sont des cardinaux de haut rang, des membres de cette Curie romaine que François ne ménage guère, mais aussi une partie des épiscopats locaux divisés à son sujet (en Afrique ou aux Etats-Unis). Leur ressentiment vise la manière dont ce «pape des pauvres» écorne à leurs yeux l’image de la papauté.

Ils mettent en cause son style jugé populaire et démagogique, son exercice solitaire du pouvoir, ses entorses à la doctrine catholique sur la famille, sur la place des femmes, des divorcés-remariés ou des homosexuels.

D’autres adversaires, plus coriaces, prépareraient leurs basses besognes après les attaques de François contre la mafia, sa réforme des finances du Vatican, sa chasse à l’argent sale.

Une menace pèse aujourd’hui sur le pape argentin comme elle avait pesé hier sur Mickaïl Gorbatchev.

S’il est un homme de processus lents plus que de réformes brutales, n’y a-t-il pas un risque que les changements amorcés dans l’Eglise se révèlent aussi réversibles et ne soient, à terme, que des feux de paille? Ce pontificat, si décoiffant, ne restera-t-il qu’une parenthèse? Après François, reviendra-t-on à la monarchie absolue d’antan, à une papauté absolue, hiératique, autoritaire?

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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