Monde

Israël: la majorité introuvable

Jacques Benillouche, mis à jour le 17.03.2015 à 7 h 38

Les sondages, peu fiables, prédisent environ 20 députés pour le Likoud de Benjamin Netanyahou et 25 pour l'union centriste d'Isaac Herzog et Tsipi Livni, tous les deux loin d'une majorité des 120 députés de la Knesset.

Des affiches de Isaac Herzog et de Benjamin Netanyahou, à Tel Aviv le 9 mars 2015. REUTERS/Baz Ratner

Des affiches de Isaac Herzog et de Benjamin Netanyahou, à Tel Aviv le 9 mars 2015. REUTERS/Baz Ratner

Les sondages sur les élections anticipées qui ont lieu en Israël ce mardi 17 mars se sont suivis avec peu de résultats divergents. La gauche et la droite jouent au jeu des chaises musicales en occupant à tour de rôle la première place, selon les instituts de sondages. Le résultat est très serré: beaucoup d’indécis, environ 15%, fixeront leur vote à la dernière minute.

La liste sioniste du centre gauche conduite par Isaac Herzog et Tsipi Livni navigue dans une fourchette allant de 24 à 26 députés et le parti de droite Likoud du Premier ministre sortant Benjamin Netanyahou de 20 à 22 députés, le tout dans une Knesset qui comporte 120 députés. C’est dire si les contours de la prochaine coalition sont difficiles à cerner: si le Premier ministre est choisi dans la liste arrivée première en nombre de députés, une coalition de 60 députés est compliquée à constituer et les marchandages détournent les députés des vrais problèmes.

Des sondages peu fiables

En Israël, les sondeurs se sont toujours trompés dans leurs prévisions, alors qu'ils sont pourtant censés pouvoir mieux appréhender la situation dans ce système électoral fondé sur la proportionnelle intégrale, avec une seule circonscription.

En 2013, ils n’avaient pas prévu la montée du parti centriste de Yaïr Lapid, crédité de 10 députés alors qu’au final il avait atteint 19 sièges à la surprise générale. Aujourd’hui, nous ne sommes pas à l’abri d’une surprise venant de Kulanu, le nouveau parti centriste de Moshe Kahlon, transfuge du Likoud, dont il fut l’un des leaders, et ancien collaborateur de Netanyahou. Sa défense des défavorisés et des classes moyennes et son action contre la pauvreté lui attirent beaucoup de sympathie de la part d’éléments de son ancien parti.

A part cela, aucun parti ne sort du lot comme en 2006, où le parti centriste Kadima d’Ariel Sharon avait écrasé ses adversaires avec 29 députés contre 19 aux travaillistes et 12 au Likoud. En 2009 déjà, l’égalité était presque parfaite, avec Kadima à 28 députés et le Likoud à 27. Cette expérience avait poussé Netanyahou à se lier, en 2013, avec le parti nationaliste d’Avigdor Lieberman pour être sûr d’arriver en tête.

L’inquiétude de Netanyahou

Mais Benjamin Netanyahou sent aujourd’hui que la situation risque de lui échapper. Des sondages secrets effectués par son parti lui attribuent à peine 18 sièges, une catastrophe qui l’éliminerait de fait de la gouvernance du pays.

Alors, il utilise tous les artifices pour dramatiser la situation, comme sa décision de prononcer un discours au Congrès américain pour s’affirmer en tant que seul défenseur d’Israël, avec l’espoir de ramener à lui les déserteurs du Likoud, ou ses propos martiaux contre la création d'un Etat palestinien. Sa charge contre les alliés américains et le camouflet infligé au président Obama n’ont pas été du goût de tout le monde. Les avis sur les conséquences de son discours sont partagés car personne n’a cru qu’il pouvait, à lui seul, faire plier les Etats-Unis.

Par ailleurs, il a été abandonné par les principales étoiles montantes, qui ont quitté la politique pour d’autres horizons parce qu’elles se sentaient à l’étroit dans un parti entièrement dévoué au leader. D’autres veulent faire cavalier seul parce que leur moment est venu d’être calife à la place du calife.

Sa manœuvre de ramener à lui les nationalistes du Likoud en attribuant, sans passer par les primaires, une place éligible à l’historique Benny Begin, fils de l'ancien Premier ministre Menachem Begin, n’a pas payé. Il a d’autre part frappé à toutes les portes pour trouver des personnalités charismatiques capables de relancer sa campagne. Il a même cherché à débaucher la journaliste du Jerusalem Post Caroline Glick, qui a cependant refusé d’entrer en politique.

Le camp des sionistes religieux de Naftali Bennett pèche lui par trop d’assurance et a déçu. Il croyait surfer sur sa victoire éclatante de 2013 et sur la faiblesse d’un Premier ministre usé. Les sondages le mettaient au firmament avec une sérieuse chance d’être le vrai gagnant des élections.

Mais dans l’euphorie, Bennett n’a plus contrôlé ses paroles et sa décision de s’ouvrir à la société civile a choqué. Il avait oublié que son parti, le Foyer juif, bâti sur les ruines du Parti national religieux, était constitué de militants croyants et était adoubé par les habitants nationalistes de Cisjordanie. L’ouverture recherchée auprès des laïcs, voire des séfarades, a dérouté ses militants purs et durs, qui ont mal compris sa démarche et l’ont pénalisé. Il frôle à peine les 12 députés.

Le centriste et ancien journaliste Yaïr Lapid ne décolle pas et n’a aucune chance de retrouver ses 19 députés de la dernière législature. Pourtant, les candidats de talent ne manquent pas chez lui. Mais il est tombé dans le piège que lui avait tendu Netanyahou en acceptant le ministère des Finances, où il a montré peu de compétences et où il n’a pu réaliser de réforme majeure. Il s’est brûlé les doigts en perdant toute crédibilité auprès de ses électeurs. Son parti, Yesh Atid, peut à peine aspirer à faire fonction de charnière, avec 12 députés au mieux.

Le parti d’extrême gauche Meretz est considéré comme le vrai parti socialiste, une sorte de PSU de l’époque historique, mais ses convictions pro-palestiniennes ne lui laissent aucune chance de progresser au-delà de ses militants inconditionnels. Il pourrait disparaître du paysage politique (le nouveau seuil pour obtenir des sièges est fixé à 3,25%) si ses électeurs décident de voter utile en donnant leurs voix aux travaillistes. En revanche, contrairement aux législatures précédentes, il est prêt à entrer dans une coalition du centre gauche pour influer sur les questions sociales et sur le processus de paix israélo-palestinien, actuellement moribond. Les cinq députés qu’il pourrait rapporter suffisent à peine à lui assurer d’exister encore.

Le parti religieux orthodoxe séfarade Shass se déchire et le conflit entre ses deux leaders, Elie Yishaï et Arié Derhy, l'a fait dégringoler de 11 députés à 7 dans les sondages. Sur le plan de l’idéologie politique, il a oscillé en fonction des sondages entre la gauche et la droite, mais il est prêt à servir d’appoint en échange de subventions pour ses écoles religieuses et d’un maroquin qui lui permettrait de puiser des fonds pour ses populations défavorisées constituant le socle du parti.

Lieberman, le grand perdant

Le grand perdant annoncé de ces élections reste Avigdor Lieberman, touché par les révélations de corruption visant son parti. Empêtré dans les problèmes judiciaires de plusieurs membres de Israël Beiteinou, il a été abandonné en masse par ses amis historiques et par ses électeurs.

Il avait eu l’idée de négocier avec les partis centristes de Lapid et de Kahlon pour créer une liste commune qui aurait été certainement placée en tête de tous les partis avec au moins 30 députés, avec à la clef le poste de Premier ministre. Il apportait une caution nationaliste à un centrisme à la recherche d’une idéologie. Mais les problèmes judiciaires et la guerre des egos ont eu raison du projet. Crédité d’à peine 6 députés après en avoir eu 13, il s’enfonce dans les sondages et ne servira que d’appoint à la droite, ou même à la gauche depuis sa dernière conversion au centrisme.

Les quatre partis arabes ont le mieux assimilé le nouveau seuil d'entrée à la Knesset en présentant un front uni qui leur assure de passer à 11 ou 13 députés, voire plus, car de nombreux arabes ont décidé de ne pas s’abstenir face à la dynamique d’union.

Le paradoxe est qu’ils peuvent devenir les arbitres dans la constitution d’une majorité étriquée. Ils ont annoncé qu’ils n’entreraient dans aucun gouvernement, mais on les soupçonne de soutenir indirectement une majorité de gauche. Certains Israéliens jugent que le comble serait que les arabes puissent décider du contour de la nouvelle majorité.

Laïcs ou religieux

Israël fait donc face à une absence de majorité claire, qui s’explique en partie par la dichotomie qui existe entre religieux et laïcs.

Le sionisme est périmé parce qu’il ne s’est pas modernisé. En se transformant grâce à la haute technologie, le pays a perdu le sens profond du travail sous l’effet d’un mouvement matérialiste où l’argent est roi. Il ne retrouve plus la volonté messianique qui avait inventé une patrie diverse ouverte aux juifs du monde entier. D’un Etat pour les juifs, Israël se transforme du coup, par la volonté des nationalistes religieux, en Etat juif. Et les nouveaux gouvernants ont échoué à trouver des solutions originales aux questions difficiles, économiques comme sécuritaires, parce qu’ils regardent sans cesse, dans le rétroviseur, les échecs du passé.

L’existence de 26 listes de candidats montre bien que le pays est trop divisé. Restent bien sûr les rêves d’une population excédée par ces élections à répétition qui rappellent l’époque de la IVe République en France: certains songent à pousser les dirigeants à créer un gouvernement d’union nationale allant du Likoud à l’Union sioniste, unissant la droite au centre-gauche. Pour cela, ceux-ci devront ranger leur ego dans le vestiaire de l’Histoire et concentrer leurs efforts sur l’économie, pour combattre la pauvreté, et sur la sécurité, pour neutraliser leurs ennemis communs, Daech et l’Iran.

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (231 articles)
Journaliste
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