Monde

Israël à la recherche d'un homme d'Etat charismatique

Jacques Benillouche, mis à jour le 10.03.2015 à 7 h 41

Les Israéliens ont toujours confié leur avenir à un homme consensuel. Mais le leader charismatique historique est voué à la disparition.

Un enfant après une manifestion pour un changement de gouvernement en Israël, le 7 mars 2015 à Tel Aviv, place Rabin. REUTERS/Amir Cohen

Un enfant après une manifestion pour un changement de gouvernement en Israël, le 7 mars 2015 à Tel Aviv, place Rabin. REUTERS/Amir Cohen

Shimon Peres et Ariel Sharon ont été les deux derniers hommes d’Etat israéliens charismatiques. Depuis, Israël est orphelin du dirigeant qui pourra mettre fin à l’instabilité politique du pays qui est conduit à des élections anticipées tous les deux ans. Les monstres politiques n’existent plus, ceux qui arrivent à remuer les foules, ceux qui parviennent à s’opposer aux clivages entre la droite et la gauche, ceux qui rassemblent au-delà de leur camp, ceux qui arrivent à redonner un idéal à une population qui sombre dans le matérialisme et l’égoïsme.

Charisme politique

Malgré plus de vingt années sur la scène politique, Netanyahou n’a jamais pu se hisser au niveau des dirigeants historiques qui ont marqué la vie du pays parce qu’il a été incapable de rassembler en dehors de la droite dure. Les Israéliens, qui connaissent les réalités sécuritaires du pays, ont toujours confié leur avenir à un homme consensuel. Mais le leader charismatique historique est voué à la disparition.

En grec, charisme signifie grâce divine: le leader charismatique est celui qui est touché par la grâce. Mais le charisme est une croyance fragile et purement subjective.

Aux yeux des électeurs, c’est un homme politique doué, visionnaire, fonceur, excellent orateur et capable de réaliser l’impossible. L’expérience démontre que ces leaders surgissent toujours dans des situations de crise ou de renouveau, mais il suffit d’un événement ou d’un discours pour que le leader se retrouve nu et éloigné de la lumière.

C’est l’ingratitude même des citoyens qui disposent d’une capacité à déboulonner les statues des leaders qu’ils ont divinisés. Mais Israël n’a pas connu de grosse crise existentielle depuis longtemps, étant entendu que seule la guerre est assimilée à une crise.

Moshe Dayan a émergé avec la victoire israélienne de la campagne de Suez en 1956, Yitzhak Rabin avec la guerre des Six-Jours de 1967, Ariel Sharon avec la guerre du Kippour de 1973 qui a cependant fait tomber les grandes icônes de l’époque, en particulier Golda Meir.

Les leaders passent toujours par des périodes de grâce et de disgrâce qui émaillent leur vie politique. Ainsi Netanyahou s’était trouvé relégué à la quatrième place par un Ariel Sharon conquérant qui avait raflé les voix du Likoud pour ramener le parti à 12 députés aux élections législatives de 2006. C’est la preuve qui démontre que les leaders charismatiques ont une durée de vie limitée à une mission précise. Leur disparition peut être involontaire comme Sharon avec sa maladie brutale ou Rabin après son assassinat. Dans ce cas alors, la croyance s’effondre aussitôt parce que le charisme ne se transmet pas. Quand Ehud Olmert a pris la place du Premier ministre indisponible, il a hérité de la fonction mais pas du charisme d’Ariel Sharon et il n’a pas réussi dans sa tâche.

Les leaders charismatiques commettent souvent l’erreur de ne pas préparer leur succession pour permettre la continuation de leur projet.

Orphelin de leader charismatique

Israël est aujourd’hui à la recherche d’un leader charismatique introuvable. Au Likoud Benjamin Netanyahou a fait, autour de lui, le vide de toutes les étoiles montantes qui pouvaient lui faire de l’ombre. Les meilleurs sont partis et les médiocres ou les moins pressés sont restés. On ne voit aucune tête qui dépasse qui pourrait remplacer Netanyahou malgré l’usure du pouvoir après un quart de siècle de vie politique. Et pourtant, au sein de son parti, nombreux sont ceux qui souhaitent qu’il passe la main pour la survie du parti.  

Le travailliste Isaac Herzog est une erreur de casting. Son grand-père Isaac avait été le premier Grand Rabbin ashkénaze d’Israël. Son père Haïm était président de l’État après avoir été général et chef des renseignements militaires. Nanti de deux héritages militaire et religieux, il n’arrive pas à percer parce qu’en politique on n’hérite pas automatiquement de la compétence et du charisme de ses aînés.

Le chef des travaillistes est jugé terne au sein de son parti. Il n’a pas de qualité d’éloquence avec sa voix nasillarde; les cours de diction qu’il prend n’ont pas arrangé la situation. Mais il pourrait suivre la même trajectoire que Hollande en étant élu contre toute attente, par défaut. Beaucoup d’hommes politiques l’aideraient au contraire car il ne serait pas omnipuissant dans sa fonction et il permettrait ainsi à ses ministres de travailler librement et de concevoir de véritables projets originaux.

Tsipi Livni a raté le coche en 2009. Elle a déçu parce qu’elle était arrivée en tête et que le président l’avait désignée pour constituer un gouvernement. Elle avait certaines exclusives, contre les religieux orthodoxes en particulier, et elle n’a pas réussi à constituer une coalition viable. Elle s’est alors désistée et a offert à Netanyahou, battu, le moyen de se relever de son échec et de revenir au pouvoir en amenant avec lui les ultra-nationalistes.

Ses détracteurs estiment qu’elle aurait dû présenter un gouvernement minoritaire qui aurait été finalement rejoint par ceux qui n’entrevoyaient leur avenir que dans un poste ministériel. Et si elle devait être mise en minorité à la Knesset, la responsabilité aurait incombé à ceux qui l’auraient fait chuter. Dans ce cas extrême, la crainte de nouvelles élections l’auraient grandie.

Par ailleurs, ses évolutions politiques choquent, bien que ce soit l’apanage de tous les politiques. Sa carrière commencée à droite au Likoud, en passant par le parti centriste Kadima, se termine aujourd’hui chez les travaillistes à gauche.

Le nationaliste Avigdor Lieberman était l’homme de la situation jusqu’aux problèmes judiciaires de ses proches et d’une ministre de son parti. Il avait travaillé pour se rendre indispensable en renonçant à son idéologie d’extrême droite et en acceptant la création d’un Etat palestinien. Sa caution sécuritaire et son recentrage faisaient de lui, sinon un Premier ministre, au moins un ministre de la Défense potentiel. Tout s’est écroulé pour lui et il lui faudra au moins une législature pour s’en remettre.

Les jeunes loups

Naftali Bennett, leader des sionistes religieux, est parti trop vite et a montré des lacunes dans son comportement politique dues à un manque d’expérience. Il pensait gérer son parti, seul maître à bord, comme il a géré son entreprise. Il a axé sa campagne sur le soutien des habitants des colonies ou des religieux, sans chercher à s’ouvrir à d’autres éléments de la population. Or les laïcs représentent 70% des électeurs. Il est réduit à être une pâle copie de Netanyahou dont il fut le directeur de cabinet. Il reste encore sans grande consistance malgré ses gesticulations, les résultats des sondages le prouvent.

Le centriste Yaïr Lapid avait en 2013 un boulevard devant lui, mais se retrouve aujourd’hui dans une impasse. Le journaliste chouchou des medias a déçu parce que son programme, pourtant original, n’a pas été réalisé. La réduction de l’influence des religieux dans l’Etat, la réduction des impôts qui frappent les classes moyennes, le développement des constructions pour jeunes couples, autant de promesses non tenues car il était phagocyté par Netanyahou. Resté sous la tutelle du Premier ministre, son échec l’a carbonisé auprès des électeurs qui attendaient beaucoup de son dynamisme, de sa jeunesse et de son talent. 

Moshe Kahlon a bien émergé après avoir été numéro 2 du Likoud auprès de Netanyahou. Il est jeune (il est né en 1960), compétent et a montré dans sa lutte contre le monopole des opérateurs téléphoniques sa capacité à réussir.

La création de son nouveau parti centriste Kulanu ne semble pas produire les effets escomptés malgré un programme social fondé sur la baisse de la pauvreté en Israël et l’amélioration du niveau de vie des couches sociales défavorisées.

Cela tient d'abord à sa position ambiguë: il n’a pris aucune position sur le clan qu’il rejoindra après les élections afin de ne se brouiller avec personne. Or les électeurs tiennent à savoir où iront leurs voix durant les négociations pour une coalition. D’autre part, d’origine tripolitaine, donc séfarade, il n’a pas évalué les blocages que sa candidature suscite. Il fait peur aux monopoles qu’il veut démanteler et aux nantis ashkénazes qui ne sont pas prêts à lui faire la courte échelle pour parvenir au sommet. Il pourrait seulement servir d’appoint à une majorité de gauche ou de droite pour se consacrer aux réformes sociales.

Pour l’instant, aucune personnalité charismatique n’émerge de ce magma politique. Mais Israël sera certainement contraint, à nouveau, de se tourner vers l’armée qui lui a toujours donné ses hommes d’action. Dayan, Rabin, Barak, Sharon se sont distingués sur les champs de bataille mais, aujourd’hui, aucun général n’est capable de suivre leurs traces en politique. Meïr Dagan, l’ancien général et homme fort du Mossad, avait bien esquissé ses premiers pas en politique, mais il a été descendu dans son envolée par la maladie qui l’a écarté de la scène.

Cette situation bloquée explique certainement l’instabilité politique qui fait qu’aucune coalition ne dure plus de deux ans. En fait, Israël recherche son homme fort qui ne s’est pas encore fait connaître. 

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (231 articles)
Journaliste
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