EconomieMonde

Minsk, le Las Vegas biélorusse

Mathieu Perisse et Antoine Védeilhé, mis à jour le 24.03.2015 à 12 h 39

Davantage connue pour être la «dernière dictature d’Europe», la Biélorussie tente depuis quelques années de se positionner en leader du jeu d’argent en Europe de l’Est. Mais quand l’Etat dirigiste joue au poker, les habitants n’en profitent pas tellement.

Photo prise lors d'un salon du jeu à Macao, en 2010. REUTERS/Tyrone Siu

Photo prise lors d'un salon du jeu à Macao, en 2010. REUTERS/Tyrone Siu

On les remarque rapidement, tassés dans les rues proprettes du centre-ville. Des dizaines de casinos aux devantures flamboyantes. Ils s’appellent Shangri La, Victoria, X.O. ou Belaya Veja. Chaque soir, ils engloutissent des centaines de touristes fortunés. Tout ce que la Russie et les pays environnants comptent de flambeurs en mal de jeux. «Pas besoin d’aller à Monte Carlo», proclame l’un d’entre eux sur son site.

«Vous êtes en Biélorussie depuis dix jours et vous n’avez pas testé nos casinos!», s’étonne même Vyacheslav. L’amateur des nuits minskoises en rigole encore:

«Vous n’êtes quand même pas venus pour voir les statues de Lénine?»

Le jeu d’argent, plus bel attrait d’un pays plus célèbre pour son héritage marxiste? C’est aussi l’avis de Vladimir, serveur au bar du casino Shangri La. «Tous les soirs, il y a des sommes folles qui défilent sous mes yeux», assure-t-il, en racontant les «stars du foot» qui viennent s’y défouler, comme l’ancien international ukrainien Andreï Chevtchenko ou la star locale Alexander Hleb, croit-il se souvenir.

C’est l’un des paradoxes biélorusses. Depuis vingt ans, le pays a été mis en coupe réglée par son président Alexandre Loukachenko et son clan. Une économie contrôlée par l’Etat, héritée de l’ère soviétique, aux mains de grands groupes privés confiés à des proches du pouvoir. Dans la «dernière dictature d’Europe», plus des deux tiers de l’économie appartiennent encore au secteur public, et Loukachenko affiche régulièrement sa méfiance face au «capitalisme sauvage» en vigueur d’après lui chez le voisin russe.

Pourtant, son économie est fragile: en décembre 2014, la chute du rouble russe entraînait celle du rouble biélorusse et provoquait un mouvement de panique dans le pays, les habitants achetant massivement des devises étrangères pour anticiper une dévaluation de leur monnaie.

L'opportunité russe

Alors, depuis quelques années, la Biélorussie veut miser sur le tourisme pour apporter un peu de liquidités. Problème: les touristes manquent à l’appel. En 2013, ils n’étaient que 137.000 à être venus goûter à la vie biélorusse, selon le rapport annuel de l’Organisation mondiale du tourisme. Pas terrible pour un pays de plus de 9 millions d’habitants, alors que l’Estonie voisine en attirait vingt fois plus la même année, pour seulement 1,4 million d’habitants. Un score qui place la Biélorussie entre le Liechtenstein et la Bosnie-Herzégovine en termes de fréquentation.  

Comment vendre la Biélorussie comme destination touristique? Le patrimoine historique? Difficile quand les deux tiers du pays ont été rasés pendant la Seconde Guerre mondiale. Le décor post-soviétique? Trop restreint. La nature? Le pays possède bien les dernières forêts primaires d’Europe, mais les infrastructures manquent pour exploiter cette richesse. Et encore faut-il que les touristes puissent obtenir un visa: la procédure est longue et la Biélorussie demande de nombreuses garanties.

L’opportunité survient en 2009. Le 1er juillet, une nouvelle loi entre en vigueur en Russie pour interdire les jeux d’argent dans tout le pays, à l’exception de quatre zones bien définies, le long de la frontière kazakhe ou du côté de la Chine. En quelques mois, plus de 350 casinos et des milliers de salles de jeu plus ou moins clandestines ferment leurs portes en Russie. Les leaders biélorusses saisissent immédiatement l’avantage qu’ils peuvent en tirer.

A une heure et demie de vol de Moscou, Minsk a tout pour attirer les amateurs de roulette (biélo)russe et autres bandits manchots. Même langue, une culture très proche, et un coût de la vie moins élevé. De quoi s’amuser à moindre frais.

«Après la fermeture des casinos en Russie, en Ukraine et au Kazakhstan, Minsk est devenue la capitale du jeu de la Communauté des Etats indépendants, confirme Diana Kenchadze, coordinatrice à la Russian Gaming Week, une société d’événementiel spécialiste du secteur. La Biélorussie est le seul marché parmi les anciens pays de l’URSS où le jeu d’argent n’est pas interdit ou limité à certaines zones, et ce business est florissant.»

Les grands casinos moscovites comme le Shangri La déménagent à cette époque vers la capitale biélorusse. En quelques années, le marché du jeu double dans le pays pour atteindre 1,8 milliard d’euros en 2012 pour la seule ville de Minsk, d’après l’institut officiel Belstat. On est encore loin des 33 milliards d’euros générés à Macao, capitale mondiale du jeu d’argent, mais pas si ridicule par rapport aux 6,4 milliards d’euros de Las Vegas (selon les chiffres de 2013). Toujours en 2012, la capitale comptabilisait 18 casinos, 70 salles de machines à sous et 35 salles de paris, employant plus de 4.500 personnes.

Une tendance qui se poursuit, à en croire Diana Kenchadze, qui ne cache pas son enthousiasme:

«Rien qu’en 2014, huit nouveaux casinos ont ouvert dans le pays, dont six à Minsk et deux à Grodno (ville proche de la frontière polonaise). Quinze nouveaux établissements ont obtenu leur licence, juste l’année dernière.»

Rien ne dit que cela va durer

Dans le milieu, l’optimisme est de mise: «Oui, Minsk peut devenir le nouveau Las Vegas d’Europe de l’est», estiment les analystes de la Russian Gaming Week. Mais derrière les apparences, le modèle fait grincer bien des dents dans le pays. 

D’abord parce qu’il renforce encore un peu plus la mainmise de la Russie sur l’économie nationale. Dans les rues de Minsk, les avis sont souvent très tranchés sur la question.

«C’est comme le marché immobilier, lance Anna, la vingtaine. Les Russes achètent des terrains, construisent des immeubles luxueux dans le centre ville et les vendent à des riches moscovites qui veulent investir. L’argent ne fait que passer, on n’en profite pas vraiment.» De fait, «au moins 90% des revenus du jeu dans le pays proviennent des joueurs russes», calcule Diana Kenchadze. Des Russes qui viennent flamber dans des casinos possédés par des groupes russes, via des «junket tours», ces tour-opérateurs pour flambeurs organisés de Moscou: pas de quoi tellement favoriser le développement du pays. Et les Minskois sont nombreux à raconter les excès de leurs voisins. Les scènes nocturnes en forme d’exutoires, quand, l’alcool aidant, les vieux clichés de l’ère soviétique sur les Biélorusses soumis et perçus comme des «sous-Russes» ressurgissent.

Autre reproche fait au modèle économique: sa fragilité.

«Ces derniers mois, nous avons noté une régression du marché, avec la crise économique russe», fait savoir Lavrentiy Gubin, de Storm International, propriétaire du Shangri La. Le groupe néerlandais présent aussi en Roumanie, en Arménie ou encore en Géorgie reste discret sur ses résultats, mais met en garde:

«Pour les Russes, cette destination n’est attractive que par sa proximité, les facilités douanières et l’absence de barrière linguistique.»

Autrement dit: Minsk pourrait bien être supplantée rapidement par d’autres lieux, encore plus intégrés à la Russie, ou plus attractifs. Un changement que l’on peut déjà anticiper: l’été dernier, la Russie votait une loi qui autorisait Sotchi, ville-hôte des derniers JO d’hiver et la Crimée, tout juste annexée, à accueillir des casinos et des jeux de hasard. Deux zones célèbres en Russie pour leurs stations balnéaires, qui pourraient bien tuer dans l’œuf les rêves de grandeur des casinos de Minsk.

Mathieu Perisse
Mathieu Perisse (47 articles)
Journaliste
Antoine Védeilhé
Antoine Védeilhé (1 article)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte