Culture

Beigbeder, Haenel... Quand le buzz tue les bons romans

Aurélien, mis à jour le 05.09.2009 à 13 h 40

Il n'y a pas que Beigbeder et Haenel dans cette rentrée littéraire.

On fête la rentrée littéraire, et c'est bien. Mais on la fête mal, en négligeant les lecteurs auxquels elle est pourtant destinée, et c'est moins bien. On la fête mal parce que les premiers intercesseurs entre les livres et le public que sont les journalistes spécialisés, critiques littéraires, ne font pas correctement leur travail, marqués qu'ils sont par un comportement qui n'a jamais été aussi moutonnier. Soumission aux réseaux, manque de clairvoyance et de curiosité, manque de travail? Sans doute une pincée de tout cela, à de rares exceptions près, comme il en est d'ailleurs aussi pour certains membres des jurys qui décerneront les prix dans deux mois (Goncourt le 2 novembre, Médicis le 5 et Femina le 9), victimes des mêmes fléaux.

On annonce la sortie d'environ 430 romans français. Revient alors, comme chaque année à pareille époque, le fameux commentaire visant à stigmatiser cette «profusion», si difficile à gérer et fatigante à affronter. Faudrait-il préférer la parcimonie à l'afflux? Réjouissons-nous au contraire de son existence et de ce bouillonnement, même s'il y a du déchet à l'arrivée, puisque nous avons la possibilité de choisir, comme les critiques doivent le faire, sur base des exemplaires que leur font tenir les éditeurs dès le mois de juin pour nous servir, sinon de guides, tout au moins d'informateurs avisés. Les lisent-ils ou qu'en lisent-ils? Allez savoir, puisque les sélections semblent se faire toutes seules, comme si une main puissante avait déjà tout prévu, taillant sans scrupule dans l'abondance, et ordonnant, dans les quinze jours et sans controverse d'aucune sorte, hiérarchies et priorités.

Trois salves d'articles de presse

Il y a eu cette année, en août, trois salves d'articles de presse consacrés à la fameuse «rentrée» (je parle ici des grands hebdomadaires d'information et des pages littéraires des quotidiens nationaux *): panoramas plutôt généraux en fin de seconde semaine du mois, qui s'affinent ensuite en fin de troisième et de quatrième semaine, au profit d'articles spécifiquement consacrés à tel ou tel livre. La première salve a circonscrit le paysage à une quarantaine de noms, la seconde et la troisième en ont ajouté chacune une dizaine, et les mensuels spécialisés sortant en fin de mois n'y ajoutent pratiquement rien.

L'effet conjugué de l'opiniâtreté des attachés de presse, des réseaux, des confidences délivrées sous le manteau comme des secrets d'état par «ceux qui savent», a réduit le champ clos de ce qui sera commenté à l'intention des lecteurs, auquel 350 livres n'auront jamais accès. De la soixantaine d'ouvrages ainsi désignés, un relevé attentif, même s'il n'est pas scientifique, montre que trente d'entre eux (la moitié) ont fait sur la période l'objet d'au moins trois mentions développées ou d'articles, et vingt (le tiers) d'au moins cinq, dix en ayant recueilli plus de six.

Beigbeder et Haenel, en tête des hit-parades

C'est dire la concentration extrême du commentaire, qui va jusqu'au rabâchage, c'est dire l'effet de la contagion, du conformisme, du copiage et du ressassement: pourquoi faire des efforts, pourquoi troubler ce qui est arrêté, puisque la voix qui court a fait le travail? Pourquoi solliciter l'inconnu et la surprise quand les repères de la notoriété et de la sonorité médiatique ont fonctionné? Combien en ont-ils lus vraiment, on ne le sait pas. Pourquoi se sont-ils précipité sur ces élus-là, on ne le sait pas non plus. A une chose près, c'est que ce n'est pas nécessairement en fonction de la qualité intrinsèque des textes concernés.

Non, la messe est dite et c'est ainsi. D'ailleurs Paris-Match affirmait sans aucune ironie, dès le 13 août (c'était un des tous premiers articles):

«Comme chaque année, il y a ceux qui dès le mois de juin font figure de grands favoris. Cette année, c'est Frédéric Beigbeder (...). Comme chaque année, il y aura un livre qui suscitera une fascination presque unanime. Ce pourrait être «Jan Karski» de Yannick Haenel. Le sujet peut paraître consensuel, très «goncourable», mais le livre est magnifique (...) ».

(les mots ont été mis en gras par l'auteur de ce billet).

La mécanique a bien fonctionné: trois semaines après, les deux auteurs en question tiennent la tête du hit-parade de la campagne de presse: Beigbeder en tête avec quatorze articles, suivi par Haenel avec treize! Là-dessus, le Figaro Magazine ferme le ban sans sourciller le 29 août: «Yannick Heanel est un postulant sérieux pour le Médicis» (les membres du Jury n'ont encore tenu aucune réunion !), ... « à moins que Frédéric Beigbeder ne mette tout le monde d'accord... ».

Le cas Beigbeder

13 août - Le Figaro, à la une : «Frédéric Beigbeder en vedette de la rentrée littéraire», avec photo / Le Point: «Une rentrée en blanc et noir» avec portrait de Beigbeder en pleine page et article intitulé « Beigbeder, autobio salée»

18 août - Le Figaro : «Frédéric Beigbeder: une drôle de polémique».

20 août - Une page dans le Nouvel Observateur: «De la prison à l'enfance, le chevalier Beigbeder» / Le Figaro: «Beigbeder le mal aimé» / Libération: «Sous le capot de Frédéric Beigbeder» / Paris-Match, trois pages dont une grande photo:«Frédéric Beigbeder, le passé à ses basques» / L'Express, trois pages encore avec une grande photo: «Beigbeder dans le rang».

23 août - Le Journal du Dimanche:«Frédéric Beigbeder, retour à Guéthary».

27 août - Lire: «L'enfance dure 42 ans. Frédéric Beigbeder remonte le temps... son meilleur roman», avec en prime sa chronique, qu'il consacre en entier à lui-même sur une page sous le titre «La dure condition du romancier réaliste» / Le Magazine Littéraire: «Beigbeder, l'âge de raison ou de simulation», une page ! Tout cela, comme s'il fallait impérativement parler de Beigbeder, ou plutôt comme si on ne pouvait pas ne pas en parler: Libération par exemple a beau être très critique à l'égard du livre, il lui réserve quand même une page entière!

Une ligne sur le capot

Or ce livre, qui s'appelle Un roman français, est quelconque. Il se lit certes, il ne tombe pas des mains, mais il fait partie de ces livres qui ne laisseront aucune trace et seront définitivement oubliés l'année prochaine. Tout part d'une garde à vue infligée à l'auteur parce qu'il s'est fait prendre à renifler une ligne de cocaïne sur le capot d'une voiture — donc avec ostentation — à la sortie d'une boîte de nuit. Cette action se trouvant pénalement réprimée en droit français et une patrouille de police étant malencontreusement passée par là, il s'est fait arrêter, ce qui était somme toute un risque prévisible. L'événement nous vaut un nombre considérable de pages indignées sur le scandale que représente cette arrestation [rassurez-vous, il en sortira le surlendemain et ne sera pas condamné] — dont le mobile ne serait autre que d'exploiter l'image d'une célébrité (dit-il) pour faire un exemple, et sur les conditions de détention au dépôt. La triste et bien connue réputation de celles-ci aurait pourtant pu éviter à notre informateur effaré de nous en parler comme d'une révélation que lui seul pouvait nous faire.

Elles l'engagent en tous cas à un débat intérieur de première grandeur: «le gardé à vue songe au suicide, mais comment mettre fin à ses jours? On ne lui a laissé aucun objet tranchant, ni ceinture, ni lacets pour s'étrangler». Avec un peu d'imagination, une solution apparaît toutefois. Oui, mais «rien ne garantit que j'éviterais la tétraplégie. Je finirais peut être ma vie dans un fauteuil roulant, à dicter des livres avec ma paupière, comme Jean-Dominique Bauby (...)». Et puis quand même, dans une résurgence de pudeur:«qui suis-je pour songer au suicide après une nuit de garde à vue, c'est tout de même moins grave que d'être prisonnier de son propre corps transformé en scaphandre».

Ajoutons que la sortie du livre a été émaillée d'un petit souci survenu à propos de quatre pages vengeresses et quelque peu insultantes à l'encontre du Procureur de la République de Paris, tenu pour responsable de la garde à vue. Ces pages figurent dans les exemplaires d'une première version distribuée à la presse en juin, et n'ont pas manqué d'arriver sous les yeux du procureur. Il semble alors que pour éviter d'éventuelles poursuites, l'éditeur ait demandé à M. Beigbeder de revoir son texte, ce qui a engendré l'édition d'une version «publique» corrigée.

Là encore, indignation de l'intéressé, mais à quelque chose malheur est bon: l'incident lui permet de s'inscrire d'autorité dans la droite ligne des grands censurés, depuis Flaubert en 1857 pour Madame Bovary, et de se mettre à la hauteur de ce dernier en assurant «qu'un siècle et demi après, les choses n'ont pas tellement changé». (Lire - septembre 2009 - page 8).

Pas un mot sur Justine Lévy, rien sur Gwenaëlle Aubry ou Camille de Villeneuve

Une fois mises à part ces inutilités où le risible le dispute au dérisoire, que reste-t-il? Un livre qui n'est pas meilleur que des dizaines d'autres, comme tous ceux qui, à chaque rentrée, ne sont pas meilleurs que des dizaines d'autres... La surface de presse dont il a bénéficié est une véritable supercherie. Que les éditeurs s'approprient un peu d'exposition médiatique en contrepartie d'une moindre exigence littéraire, c'est leur droit et parfois même leur obligation d'entrepreneurs.

Ce devrait être par contre le devoir des critiques de mettre en valeur ce qui mérite de l'être et de ne pas céder aux mots d'ordre ambiants et à la complaisance: toute attitude contraire relève de l'escroquerie intellectuelle. Or pas un n'a élevé la voix en disant: «On vous a assez parlé du livre de Beigbeder qui n'en mérite pas tant, je vais vous parler d'autre chose à la place». Non, tout le monde emboite résolument le pas.

Mais pas un mot encore sur Justine Lévy et son Mauvaise fille (Stock) où elle raconte l'agonie de sa mère dans le temps même où elle se remplit d'un enfant à naître, un livre brillant, drôle, d'une férocité caustique, bouleversant d'humanité, rien sur Gwenaëlle Aubry et le texte magnifique qui décrit la façon dont elle a vécu la folie de son père (Personne, Mercure de France), rien sur Les insomniaques de Camille de Villeneuve (Editions Philippe Rey), un premier roman très réussi, saga d'une famille d'ancienne noblesse si brillamment ciselée qu'elle pourrait bien être en partie autobiographique. La place n'est pas pour tout le monde et sûrement pas pour les meilleurs!

Le cas de Haenel est différent.

C'est un bon livre, portant un vrai projet, même si la réalisation de celui-ci n'est pas totalement aboutie.

Jan Karski (c'est le titre du livre) est un patriote polonais, démocrate et catholique, qui va entrer dans la résistance dès l'invasion de son pays, et devenir l'agent de liaison entre la résistance polonaise et le gouvernement polonais en exil en France puis à Londres. Des circonstances spécifiques à son activité clandestine vont le mettre en situation, dès 1942, de découvrir avec certitude puis d'être chargé de révéler au monde, par ceux qui en sont l'objet, qu'un processus d'extermination des juifs est mis en route au cœur de l'Europe. Il deviendra dès lors le messager de l'impossible dont le bâton de pèlerin le conduira jusqu'à Roosevelt, pour se heurter toujours à l'incrédulité, au poids des subtils équilibres des marchandages, recherchés même en temps de guerre, à la surdité réelle ou feinte des dirigeants du monde, à leur passivité, à leur manque de courage. Et il ne sera pas écouté, échouant en quelque sorte, impuissant, mis en doute jusqu'à la découverte des camps de concentration à la fin de la guerre. Alors, «l'homme qui voulait empêcher l'holocauste» se taira, écrasé par le poids de son terrible message non advenu, dans un tête à tête tantôt révolté tantôt résigné avec son histoire dans l'Histoire, avec cet échec devenu son cauchemar, dans une immense solitude intérieure que n'effacera jamais l'activité d'enseignant dans laquelle il s'est réfugié, jusqu'à sa mort en 2000 à Washington.

Montage bancal et artificiel

Yannick Haenel a structuré son livre en trois parties: deux documentaires et une de fiction, plus longue que les deux autres réunies, et historiquement contestable dans la mesure où, de l'indication même de l'auteur, les souvenirs, pensées et opinions qui y sont prêtés à Karski sont de fait inventés. L'ensemble fait un montage quelque peu bancal et artificiel, faiblesse évidente d'un livre qui ne laisse néanmoins pas indifférent par son contenu.

Là, le buzz a merveilleusement fonctionné, en route depuis des semaines sous l'instigation de Sollers, éditeur de l'ouvrage chez Gallimard dans sa collection L'infini sur le thème «Je ne peux pas vous en dire plus pour l'instant mais vous verrez... une surprise, une révélation... vous serez sidéré... la mise à jour d'une histoire colossale... vous n'en sortirez pas indemne...». En bout de parcours, le résultat est là.

Le coup de maître des Sentinelles

Le problème — car il y a un problème, c'est qu'un autre livre est sorti en même temps sur le même sujet. Il s'appelle Les sentinelles, son auteur est Bruno Tessarech, chez Grasset. Et ce livre est superbe. Sa construction est différente: elle met en scène, à partir de 1938, un personnage fictif, jeune diplomate français qui n'aura qu'un rôle d'observateur, dans un ensemble d'événements, d'anecdotes et de personnages réels, qui vont illustrer le sujet auquel s'est attaqué Haenel, mais dans une perspective beaucoup plus large et plus historique, sur le thème de «qui savait quoi, comment, et qu'ont-ils fait».On y retrouve Jan Karski comme personnage central mais d'autres aussi sont convoqués, qui montrent que le cours des choses aurait pu être radicalement changé s'il n'y avait eu la veulerie, la compromission ou le souci de l'intérêt personnel de certains, comme Wernher Von Braun, à des moments où il s'en serait fallu de si peu...

Le scrupule historique, les acteurs magnifiquement rendus dans leurs grands et petits côtés, le pouvoir lancinant du sujet et des interrogations qui lui sont liées, la rage induite par le spectacle d'une conspiration apocalyptique à laquelle tout le monde se refuse de croire malgré les tentatives désespérées de quelques uns, dont certains de l'intérieur du camp allemand, font de ce livre un coup de maître, qui montre, comme Albert Camus l'avait bien compris, au risque de répéter ce qui a déjà été écrit, que la «vérité» romanesque peut merveilleusement venir au secours de celle de l'histoire. C'est de ce livre-là qu'on ne sort pas indemne, plus que de celui de Haenel.

Et pourtant de ces «Sentinelles», hormis le Magazine Littéraire qui lui a réservé deux colonnes (numéro de septembre, p. 30) et le Nouvel Observateur qui lui a consacré deux lignes, personne n'a parlé.

Que dire d'autre? Lisez-le !

Aurélien

* Slate.fr aussi en a parlé.

Image de une: au Salon du livre 2008. Photo Emmanuel NGuyen.

Aurélien
Aurélien (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte