Comment se crée une police de caractères: petite explication illustrée avec Obsidian

Obsidian, avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Obsidian, avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Tout le processus, étape par étape.

Etablie à New York, la fonderie typographique Hoefler & Co. a conçu des polices de caractères pour plusieurs magazines célèbres, comme Rolling Stone ou Sports Illustrated, et sa famille de polices Hoefler Text a été intégrée dans les systèmes d’exploitation Apple.

Leur dernière-née est Obsidian, une famille de polices de caractères contemporaine, qui évoque la typographie décorative sophistiquée de la révolution industrielle.

Obsidian est une fonte dérivée de Surveyor, qui s’inspire elle-même d’une police de caractères utilisée sur des gravures anciennes, notamment des plans ou des cartes marines. La paternité de Surveyor a été un important sujet de désaccord entre Hoefler et le créateur de caractères Tobias Frere-Jones, qui a donné lieu à une bataille juridique dont la presse a beaucoup parlé et qui s’est réglée à l’automne 2014.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

«Nous nous sommes attelés au projet Obsidian avec deux questions en tête: une police de caractères ornementée peut-elle rendre hommage à cette tradition tout en étant utilisable par les designers actuels? Et quels outils pouvons-nous créer pour nous aider à faire aboutir le projet?», raconte Jonathan Hoefler, le fondateur de l’entreprise, qui a travaillé sur le projet avec Andy Clymer, un concepteur de caractères chevronné.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co

Afin de tester et d’esquisser les ornementations de la police, ils ont développé un logiciel qui permet de traiter la forme des lettres en deux dimensions comme s’il s’agissait d’objets en trois dimensions, en appliquant une lumière virtuelle dont la position, l’angle et l’intensité changeaient.

Lorsqu’il s’est agi de donner un nom à la police de caractères, explique Hoefler, les créateurs ont commencé à chercher parmi les grands personnages de l’ère industrielle, comme les célèbres ingénieurs des chemins de fer britanniques ou les architectes qui travaillaient dans la fonderie, mais l’aspect minéral de la police les a incités à se tourner vers la géologie.

«Le long processus qu’a été la recherche de noms (qui, pour la plupart, se sont avérés déjà déposés) nous a conduits à un résultat qui nous a paru évident: Obsidian,du nom d’une roche volcanique noire ressemblant à du verre et dont les bords marqués rappellent les formes de notre police, m’a dit Hoefler. Le fait que le mot commence par un O l’a rendu tout indiqué, car c’est une lettre de la police particulièrement réussie. Lorsque c’est possible, les concepteurs de caractères aiment utiliser dans le nom de la fonte l’un de ses caractères phares.»

Ci-dessous, Hoefler nous fait une brève visite illustrée du processus de création de la famille de polices Obsidian.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Les concepteurs dessinent d’abord les caractères en traçant manuellement et point par point chaque ligne et chaque courbe de chaque lettre.

Même les formes les plus simples requièrent une géométrie complexe: l’esperluette ci-dessus compte 36 courbes reliées les unes aux autres.

Les polices de caractères sophistiquées comme Obsidian sont extrêmement tortueuses: pour cette esperluette seule, le créateur a dû dessiner et assembler pas moins de 284 courbes différentes.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Continuant à travailler sur une police dont les contours extérieurs ont été achevés, Andy Clymer a conçu un ensemble d’outils propriétaires pour l’aider à apposer des ornementations complexes sur les contours des caractères.

Le processus débute par la séparation de chacun des quelque 1.400 caractères de la famille en «panneaux» individuels (voir ci-dessus), tous définis par des bords droits et gauches, montrés ici par des traits verts et orange.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Une fois que les panneaux sont établis, un script divise chacun des panneaux en bandes, donnant aux typographes un premier aperçu de ce à quoi ressemblera une version «hachurée» de la police de caractères.

Le nombre de rayures pour chaque panneau peut être ajusté indépendamment pour donner à la lettre une texture plus homogène: ci-dessus, les différentes parties de l’esperluette sont divisées en quatre, cinq ou six bandes.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Après avoir choisi le nombre de bandes pour chaque panneau, le script d’Andy Clymer divise chaque bande en une succession de segments plus courts. L’angle de chaque segment est comparé avec la direction d’une source lumineuse imaginée afin de déterminer quel niveau de luminosité devrait être appliqué.

Les segments des faces droite et gauche sont illuminés des deux côtés opposés afin de créer une illusion de dimensionnalité.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Enfin, et c’est la partie mathématique la plus complexe, le script interprète la luminosité de ces segments reliés comme un ensemble de courbes continues et génère le premier brouillon utilisable de la police de caractères.

Cette fonte sert à créer des épreuves qui montrent le design dans une multitude de contextes et qui sont présentées au chef de projet pour révision.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Durant la conception de la police, certaines des avancées les plus importantes ont lieu lors des échanges entre le créateur et l’éditeur.

En tant que directeur éditorial de la fonderie, Hoefler travaille avec les designers pour affiner et faire concorder les objectifs de la police de caractères, identifier ses éléments les plus réussis, et en améliorer l’apparence. Certains des commentaires émis ont incité Clymer à ajouter de nouvelles fonctionnalités au logiciel.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

La nouvelle version du logiciel a permis à Clymer d’éclairer individuellement différentes parties des caractères afin d’atteindre un effet d’ensemble plus homogène. Dans le panneau n°1 (ci-dessus), une lumière provenant du dessus augmente la clarté de la «goutte», située tout à droite. Dans le panneau n°2, la rotation de la source lumineuse permet un éclairage plus équilibré de la «panse» de gauche. Dans le panneau n°3, le fait d’illuminer depuis la gauche la diagonale principale crée un contraste qui dessine particulièrement bien la forme. Le caractère final, dans le panneau n°4, est obtenu grâce à un mélange des trois différents éclairages.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Ci-dessus à gauche, le premier brouillon de l’esperluette Obsidian est mis en comparaison avec la version finale, à droite, montrant le résultat de dix mois de travail et de retouches. Une nouvelle génération d’outils a permis de faire varier non seulement l’angle de chaque source de lumière, mais également leur intensité afin d’aider les concepteurs à accentuer encore plus les détails qui traduisent le mieux l’illusion de dimensionnalité. Les petits détails, comme les angles intérieurs étroits, ont été affinés à la main.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Etonnamment, ce sont les lettres les plus simples de l’alphabet qui ont été les plus difficiles à éclairer.

Ci-dessus, à gauche, le premier brouillon du D majuscule: si la «panse» arrondie accroche bien la lumière, la hampe verticale présente un aspect uniforme et terne. La solution a été de modifier le code pour que les rayures illuminées deviennent légèrement plus claires en haut et en bas, et discrètement plus épaisses en allant vers la droite.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Le travail sur certains caractères a montré la nécessité de trouver de nouvelles approches. Les empattements comme ceux que l’on trouve sur le E majuscule ne pouvaient pas prendre une forme tridimensionnelle plausible, c’est pourquoi une nouvelle formule a été nécessaire pour ombrer ce type de formes.

Les empiètements sur les caractères reliés ensemble, comme pour les ligatures æ et ffl, ont présenté des possibilités supplémentaires d’intensifier l’illusion de dimensionnalité.

Certains caractères ont été complètement retravaillés afin d’accrocher la lumière de manière plus intéressante: les traverses (barres horizontales) planes du 7, du 2 et du 5 ont été remplacées par des courbes fluides, et les obèles et doubles obèles linéaires ont été redessinés dans un style plus ornemental.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Derrière une interface utilisateur simple se cache un système de fonctionnement complexe.

Les outils permettant d’ombrer les caractères ont été rédigés en langage Python –longtemps le langage de programmation de choix pour la gestion des données des polices de caractères– et ont été bâtis comme une extension du logiciel de création de caractères typographiques RoboFont. Ses bibliothèques modulaires et intuitives destinées à créer des interfaces et à esquisser les formes sur l’écran font de RoboFont un merveilleux environnement pour la conception artistique.

Sur l’illustration ci-dessus apparaissent, en couleurs, les meilleures tentatives du logiciel pour appliquer l’ombre en fonction des données saisies par le créateur; les bordures noires représentent les ajustements manuels, introduits pour améliorer le dessin de la lettre.

Avec l’aimable autorisation de Hoefler & Co.

Ci-dessus sont présentés certains caractères des fontes définitives Obsidian Roman et Obsidian Italic.

Pour une famille de fontes ornementale, Obsidian contient un éventail étonnamment vaste de caractères, avec des petites majuscules en romain et en italique, des majuscules et des petites majuscules «ornées», ainsi que des accents pour plus de 140 langues. Les deux fontes sont également disponibles en «couches chromatiques» afin que les designers puissent contrôler de façon autonome les couleurs de l’arrière-plan et du premier plan.

Partager cet article