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Gauche radicale: la clé, c'est Laclau

Pablo Iglesias et Íñigo Errejón, pendant un meeting de Podemos à Valencia, le 25 janvier 2015. REUTERS/Heino Kalis

Pablo Iglesias et Íñigo Errejón, pendant un meeting de Podemos à Valencia, le 25 janvier 2015. REUTERS/Heino Kalis

Le penseur argentin connaît un succès posthume mérité. Décédé brutalement à Séville en avril 2014, ce professeur de théorie politique influence incontestablement la pensée et la stratégie politique de la gauche radicale du sud de l'Europe, dont Podemos, en particulier par ses réflexions sur la démocratie radicale et le populisme...

La victoire de Syriza le 25 janvier 2015 et la constante progression de Podemos en Espagne depuis un an a révélé l’influence intellectuelle d’un penseur argentin important pour la Gauche radicale: Ernesto Laclau (1935-2014).

Avec sa collègue et compagne Chantal Mouffe, ils ont contribué à puissamment renouveler la pensée stratégique à gauche dès les années 1980, en travaillant  sur les questions relatives à l’hégémonie, à la démocratie et au populisme. Ernesto Laclau se situe dans le droit fil de l’analyse gramscienne de nos sociétés. Dans l’introduction à leur livre le plus connu datant de 1985 –Hégémonie et stratégie socialite: Vers une politique démocratique radicale– Ernesto Laclau et Chantal Mouffe revendiquent d’ailleurs explicitement l’héritage de Gramsci. Si la pensée de Stuart Hall est riche d’une méticuleuse analyse des ressorts du thatchérisme ou «populisme autoritaire», l’itinéraire intellectuel de Laclau est, quant à lui, riche de solutions potentielles pour la gauche.

Le travail des deux auteurs se confronte dans le temps successivement à l’établissement d’une hégémonie néolibérale en Occident (années 1980) puis à la victoire de mouvements progressistes en Amérique latine (années 2000).

C’est l’idée d’une «démocratie radicale» qui marque, dès le début, l’œuvre des deux auteurs. Ils font partie de ceux qui, avec des nuances ou des différences d’analyses (Stuart Hall, Bob Jessop…), s’attachent à comprendre l’hégémonie des droites et notamment le bloc historique qui porte au pouvoir Reagan ou Thatcher.

Pour Laclau et Mouffe, la mise en «équivalences» de différents éléments (nostalgie «victorienne» mais aussi nouveaux éléments néolibéraux) par l’idéologie thatchérienne doit être contrée non par un retour à ce qui était communément admis auparavant (le système de pensée lié au Welfare State) mais au contraire à une nouvelle forme de démocratie, qui place en son centre le sujet des libertés individuelles.

En 1985, Laclau et Mouffe démontrent notamment que «le terme insatisfaisant de “nouveaux mouvements sociaux” regroupe une série de combats très divers: urbains, écologiques, anti-autoritaires, anti-institutionnels, féministes, anti-racistes, ethniques [ndlr: à entendre ici précisément dans le cadre des sociétés latino-américaines], régionaux, ou émanant de minorités sexuelles». Leur point commun pourrait être leur différentiation par rapport aux luttes sociales traditionnelles, considérées comme faisant partie de la lutte des classes au sens strict. Ainsi, les luttes relatives à l’occupation de l’espace social, «luttes urbaines», sont prises en compte par les deux auteurs, qui font de ces nouveaux mouvements les ingrédients d’une possible hégémonie alternative à celle qui émerge alors dans les pays d’Europe occidentale ou d’Amérique du Nord.

Créer un «peuple» est la condition d’une revitalisation de la politique. C’est la conviction de Laclau

 

Laclau et Mouffe se positionnent, dès 1985, en opposition explicite aux néoconservateurs américains, auxquels ils reconnaissent néanmoins d’avoir saisi très tôt tout le potentiel politique des «nouveaux mouvements sociaux» (évidemment considérés comme dangereux par les néocons).

Il n’y a pas, dans leur pensée, d’antagonisme unique mais une pluralité d’antagonismes, qu’il faut unifier. On remarquera d’ailleurs que les deux auteurs refusent l’opposition du «social» et du «sociétal» mais qu’au contraire, ils intègrent une «multitude de luttes» dans la nécessaire «création hégémonique d’une unité», qui ne peut procéder à l’origine que de demandes sociales dispersées. D’une multiplicité d’antagonismes donc, la stratégie de la «démocratie radicale» doit faire une hégémonie.

Laclau et Mouffe donnent au discours une importance fondamentale dans la constitution de l’hégémonie. Le moment discursif a pour fonction d’unifier ces éléments divers, c'est-à-dire des demandes sociales différentes voire contradictoires, qui se trouvent donc ainsi modifiées, orientées vers ce qui va devenir, sous la plume de Laclau et faisant abstraction de la connotation négative actuelle en France, une authentique stratégie «populiste». Les différents éléments sont unifiés et deviennent partie d’un tout, deviennent un moment, d’une articulation qui peut mener à une forme d’hégémonie dans la société...

Créer un «peuple» est la condition d’une revitalisation de la politique. C’est la conviction de Laclau. C’est aussi, à son sens, la voie à emprunter pour la gauche (radicale), dont on comprend que Laclau souhaite qu’elle prenne ses distances avec des références devenues moins mobilisatrices qu’auparavant, dans les sociétés complexes qui sont les nôtres.

Vingt ans après ce livre fondateur, Laclau publia un nouvel ouvrage d’une importance fondamentale. En 2008 en effet, parut en France, un livre précédemment publié en Espagne et au Royaume-Uni en 2005, La Raison populiste.

Les thèses de Laclau sur le populisme ont été fort peu discutées en France, hormis dans des cercles plutôt restreints, et on peut se demander si cette impasse sur l’œuvre de Laclau n’est pas une des causes de l’actuel surplace de la gauche radicale… Dans ce livre, loin de céder à la péjoration du «populisme», Laclau prolonge ses travaux antérieurs par une très riche réflexion.

Laclau analyse divers expériences et cas concrets –notamment celle du PCI de Togliatti, mais également le moment «populiste» de la Ligue du Nord de Bossi, celui de Berlusconi– mais il se plonge plus généralement dans une réflexion sur la nécessité du populisme en tant que revitalisation de la politique. Il développe aussi une série de points de vue le distinguant par exemple de Zizek lorsqu’il met en avant les «processus et pratiques concrets» comme constitutif des identités politiques (donc du «peuple»), de Toni Negri et de Michael Hardt, au contraire desquels il réaffirme l’importance de la phase d’articulation des demandes sociales qui, de prime abord, peuvent sembler éparses dans la société, comme une phase nécessaire à l’hégémonie. Negri et Hardt laissent davantage de place à la «multitude» et à une pluralité d’individus, de causes, sans unité aucune. Laclau pense l’unité possible. Il entend contribuer à la construire.

Autre point important, Laclau ne nie pas l’importance de la «classe sociale» comme catégorie donnant sens à l’expérience sociale, mais il la relativise au profit du «peuple» qui permet d’articuler des demandes sociales qui apparaissent toujours plus diverses.

On pourrait prolonger, d’ailleurs, cette réflexion de Laclau en développant l’idée que les catégories «gauche» et «droite» ne sont plus de nature, non plus, à donner seules une explication, un écho à l’expérience des citoyens.

Il n’est pas surprenant que dans des sociétés comme la Grèce ou l’Espagne, où la crise a puissamment agi sur les clivages économiques, sociaux et politiques de ces pays, de nouvelles catégories soient apparues. «Peuple» contre «caste», «peuple» contre «banques», par exemple. Cela ne signifie nullement que le travail d’Ernesto Laclau ne soit pas dans la filiation de la gauche radicale. Mais le peuple de Laclau est une catégorie éminemment politique, qui se construit par la politique et produit de la politique. Philippe Marlière rappelait en février les écueils que l’on peut rencontrer si on fait mauvais usage du «peuple». Laclau permet de répondre à ces préventions légitimes et d’intégrer le «peuple» et même le «populisme» à la tradition intellectuelle de la gauche radicale.

Laclau tire de ses analyses une conviction:

«Ce qu’on peut dire, en règle générale, c’est que plus les interpellations populistes jouent vraiment le rôle de signifiants vides –plus elles réussissent à unifier équivalentiellement la communauté–, plus elles vont faire l’objet d’un investissement radical. Et, évidemment, cet investissement n’a rien de superficiel.»

Mais il complète également:

«A l’inverse, dans une société très institutionnalisée, les logiques équivalentielles disposent de peu d’espace pour opérer; en conséquence, la rhétorique populiste devient une sorte de marchandise sans la moindre profondeur hégémonique. Dans ce cas, c’est vrai, le populisme devient presque synonyme de démagogie mesquine.»

Les écrits de Laclau permettent d'envisager des stratégies pour que la gauche parle au peuple, sans faire du populisme un disqualifiant

 

Aujourd’hui, le «populisme» est utilisé dans un sens péjoratif visant à délégitimer celui qui y est associé. C’est une forme commode d’interrompre tout débat et de disqualifier un adversaire. Dans la pensée de Laclau en revanche, le populisme est, comme nous l’avons vu, analysé beaucoup plus finement. Son livre de 2005 permet d’envisager les stratégies s’ouvrant à la gauche, les rapports que cette dernière peut entretenir avec cette «catégorie politique» qu’est le «peuple» sans les a priori d’un débat théorique et politique faisant du «populisme» un disqualifiant.

Si peu d’analyses et de discussions relatives aux thèses de Laclau ont eu lieu en France, elles l’ont cependant beaucoup été dans un pays comme l’Espagne. The Guardian n’avait pas tort de rappeler dernièrement l’influence que Laclau a pu avoir sur les leaders de Podemos, en particulier sur Pablo Iglesias, mais également sur Íñigo Errejón. Il n’est pas étonnant qu’ainsi armés intellectuellement, les fondateurs de Podemos aient pu saisir les potentialités politique d’un mouvement –les Indignados– que l’on résuma trop souvent et sans doute trop rapidement à sa frange anti-politique, et dont la diversité pouvait néanmoins trouver une unité à visée hégémonique.

L’unification d’éléments différents par un moment discursif les articulant est fondamentale pour comprendre la stratégie hégémonique promue par Laclau et Mouffe, confirmée et développée ensuite par le travail d’Ernesto Laclau sur le «populisme».

C’est ce qui explique notamment le refus de Podemos d’utiliser les mêmes signifiants qu’Izquierda Unida en Espagne. Les deux formations appartiennent à la famille de la gauche radicale, mais leurs stratégies divergent. Podemos, d’une certaine façon, peut intégrer IU à sa stratégie hégémonique mais ne peut entrer dans une alliance qui briserait celle-ci. C’est tout le débat qui oppose les dirigeants d’IU et ceux de Podemos, ces derniers refusant de mener une campagne fondée sur un discours qui ne part pas, par exemple, du clivage gauche-droite.

Evidemment, l’ampleur de la crise en Grèce ou en Espagne a rendu les thèses de Laclau certainement davantage opérantes dans ces pays que dans d’autres sociétés européennes. Incontestablement, en Grèce ou en Espagne, la «multiplicité des demandes sociales» a trouvé une unité dans le discours de Syriza ou Podemos. Laclau ne considère nullement le peuple comme «donné» mais au contraire comme une «catégorie politique» et comme le fruit de «demandes socio-politiques». C’est d’ailleurs l’influence de l’eurocommunisme, comme l’a bien montré Fabien Escalona, qui a facilité la mise en place de la stratégie victorieuse de Syriza.

Les références au peuple de Jean-Luc Mélenchon viennent en écho à ce débat. Son «Mouvement pour la VIe République» remet en avant un «peuple des citoyens» en réponse à l’autonomisation relative des gouvernants par rapport aux gouvernés dans les sociétés européennes. Néanmoins, un certain nombre de facteurs structurels actuels de la société française expliquent le retard de la France par rapport à l’Espagne en matière de redéfinition des clivages et d’émergence d’une stratégie comparable à Podemos dans notre pays.

«Post-marxistes», Laclau et Mouffe influencent donc la stratégie des deux partis qui marquent la véritable nouveauté politique venue d’Europe du Sud. Finalement, comme le soulignait Laclau, cette «raison populiste» n’est, au fond, qu’une «raison politique». C’est sans doute d’ailleurs ce qui fait la force de ces mouvements. C’est peut-être aussi l’absence de véritable de débat à gauche sur ces thèses qui contribue à priver ce camp politique, en France, d’une stratégie victorieuse et durable.

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