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Internet, le territoire où les dalits indiens brisent les castes

Floriane Zaslavsky et Nichons-nous dans l'Internet, mis à jour le 25.03.2015 à 18 h 12

Ceux que l'on appelait autrefois les intouchables sont aussi écartés des grands médias en Inde. Heureusement, il y a le web.

Illustration: Tamer Koseli

Illustration: Tamer Koseli

Miroirs d’une société démocratique largement inégalitaire, les grands médias indiens sont libres d’aborder tous les sujets, mais une partie de la population en reste marginalisée. Les dalits (anciennement qualifiés d’intouchables) sont souvent absents des rédactions, et peu considérés dans le traitement de l’actualité. Prenant le contre-pied des médias mainstream, des activistes et représentants de cette communauté investissent de plus en plus le web pour combler un espace resté vierge.

Nichons-nous dans l'Internet

Cet article est initialement paru dans le troisième numéro de la revue Nichons-nous dans l'Internet, qui vise à «imprimer Internet avant que ça ne s'arrête».

Le site

Le 6 décembre 2014 à Bombay, une foule compacte se rend au centre de Shivaji Park, enveloppée par la chaleur moite du bord de mer. Des dizaines de milliers de personnes arrivent au coeur de la métropole pour rendre hommage à Bhimrao Ramji Ambedkar, auteur de la Constitution indienne et immense figure intellectuelle du XXe siècle.

Beaucoup de visages émaciés, et des villages entiers arrivés par camions-bennes se pressent avec l’espoir de rentrer dans la stūpa où une partie des cendres du grand homme a été déposée. Des heures d’attente en plein cagnard.

A défaut, ils se rendront sur la plage toute proche pour y déposer quelques fleurs. Peut-être aussi se feront-ils  tatouer pour l’occasion par l’une de ces vieilles femmes assises en tailleur sur le sol des ruelles avoisinantes, et qui enfoncent des aiguilles à la chaîne depuis tôt le matin.

Cinquante-neuf ans qu’Ambedkar est mort, et peu de choses ont changé pour eux. C’était un membre de leur communauté, admiré pour son parcours et sa stature, parfois élevé au rang d’idole. Comme lui, ces personnes appartiennent à l’ensemble de castes le plus méprisé sur l’échelle sociale hindoue.

Dans l’ordre védique, leur communauté est en dehors des quatre grands groupes de castes déterminés par les textes sacrés qui divisaient originellement le clergé (brahmanes), les guerriers (kshatriyas), les commerçants (vaishyas), et les serviteurs (shudras). Ils abattent de génération en génération des travaux jugés particulièrement impurs, quoique nécessaires au bon fonctionnement de la société (nettoyage des toilettes, travail du cuir, agriculture...).

C’est pour faire entendre leur voix que s’est créée la chaîne YouTube Dalit Camera. Sur sa page de présentation Twitter elle annonce la couleur: c’est «au travers d’un regard intouchable» qu’elle propose de voir le monde. Des événements comme les manifestations, mouvements de protestation villageoises ou moments plus simples comme les bureaux universitaires, chants de ralliement ou chambres d’étudiants. 


Si le caractère non professionnel du projet saute aux yeux, la domination des langues vernaculaires et la mise à l’écran de milieux et d’actions souvent passés sous silence en font tout l’intérêt et expliquent son développement. La recherche, puis la rencontre de son initiateur Ravichandran permet d’approcher le noyau dur d’un réseau hyperactif inespéré: bienvenue sur le web dalit.

Société de castes et médias mainstreams

De Lucknow au nord du pays à Hyderabad au sud, en passant par Bombay à l’ouest, les activistes et étudiants dalits sont unanimes: ils ne font pas confiance aux grands organes de presse indiens, qu’ils perçoivent comme l’illustration et le vecteur d’une idéologie de castes.

Ceux qui sortent des écoles de journalisme, on ne retrouve pas leur nom au bas d’un article

 

B.N. Unyial, journaliste et éditorialiste au Pioneer, a été l’un des premiers à soulever ce problème, dans son article «In search of a Dalit journalist», qui fit grand bruit lors de sa publication en novembre 1996. 

Appelé un soir par un correspondant étranger qui lui demandait un tel contact, Unyial s’est aperçu qu’il n’en connaissait aucun. Pas un. Idem pour ses collègues et le reste de son réseau. Par ailleurs, il n’avait jamais jusque-là questionné cette absence. Dans l’index des journalistes indiens répertoriés cette année-là: aucun dalit.

Comme l’un de ses pairs lui fit alors remarquer:

«Il doit y en avoir, mais ils masquent leurs noms de famille. Ils doivent vouloir cacher leur caste. C’est vrai, qui aurait envie d’être reconnu comme appartenant à cette communauté?»

Bien qu’ils varient beaucoup selon les régions, les noms de famille sont en effet les premiers à trahir l’appartenance à telle communauté. En cas de doute, il n’est pas rare de voir de petites enquêtes être menées en interne au sein des rédactions, ou des questions insidieuses posées de façon insistante aux personnes dont l’identité n’est pas immédiatement perceptible. 

A l’été 2013, l’auteur Ajaz Ashraf décide de voir ce qu’il en est dans une série de trois articles publiés sur le site The Hoot. Peu de choses ont changé: si on trouve des dalits dans les grandes écoles de journalisme indiennes, ils passent rarement le stade des entretiens d’embauche une fois leur diplôme en poche, sont confrontés à l’absence de réseau dans la profession, et ne bénéficient que de faibles évolutions de carrière. Comme l’explique un journaliste, qui travaille dans un grand quotidien à Delhi:

«Ceux qui sortent des écoles, on ne retrouve pas leur nom au bas d’un article. Ils changent de patronyme, maquillent leur origine, ou plus généralement ne deviennent pas journalistes, puisqu’ils ne sont pas embauchés... C’est une question d’accent, de posture, vous comprenez?»

Or, ce n’est pas uniquement le nombre de journalistes présents dans les salles de rédaction qui frappe. Le contenu de l’information pose également problème.

«Souvent, si on veut parler d’une atrocité visant les dalits, il y aura un bâillement. Je dois toujours trouver une bonne stratégie pour parler de ces problèmes, poursuit-il, ou alors, il faut quelque chose de particulièrement atroce. Pas forcément un meurtre, mais quelque chose comme une personne obligée de manger ses excréments… ou autre chose de ce type.»

Pour l’un de ses confrères, les grands médias n’ont aucun problème à parler des actes de violence –souvent extrêmes, subis par les communautés dalits (humiliations, viols, meurtres):

«Ça leur donne bonne conscience, ils peuvent montrer un vague sentiment d’empathie, donner une manifestation écrite de leur prétendu esprit progressiste. Mais jamais les assertions dalits ne sont traitées. Car ce sont ces assertions qui mettent à mal la logique de castes, dont bénéficient les personnes en haut de la pyramide.»

Un état de fait peu reluisant qui permet de mieux comprendre l’hostilité d’une large part d’activistes et d’étudiants issus de cette communauté. Ils ne voient aucun salut dans les colonnes des grands journaux et préfèrent se tourner vers le web pour trouver, et exprimer leurs voix.

Celui qui sacrifie sa vie, il faut le laisser parler

Ravichandran

Depuis son lancement en 2005, YouTube a transformé sa devise, passée de «Your digital video repository» à «Broadcast Yourself». Une façon d’assumer sa dynamique double: top-down pour ce qui est de la culture populaire et bottom-up pour les expressions de créativité vernaculaires. En plus de sa fonction de diffusion, ce réseau devenu tellement large qu’il amène à penser une nouvelle voie de médiatisation de l’espace public mondial fait à la fois office de centre d’archives culturelles, et d’espace de controverses. Dalit Camera s’inscrit dans ces deux logiques.

La première vidéo est publiée le 20 avril 2012, pour participer à un mouvement protestataire régional dans l’Etat d’Andhra Pradesh, au sud du pays. Elle génère une audience relativement faible, mais lance le projet. Deux ans plus tard, la chaîne peut se targuer d’un beau succès et d’une progression qui parle d’elle-même: près de 3.500 abonnés –contre 137 à peine à sa création– et 1,4 million de vues. Depuis, des centaines de vidéos ont été mises en ligne grâce à la participation d’une équipe mouvante de volontaires répartis sur l’ensemble du territoire, essentiellement des étudiants. Elles rassemblent des images de luttes et de manifestations, de chants partisans, d’interventions d’universitaires, de scènes de villages.

Toutes les contributions sont acceptées, à la condition de respecter la ligne éditoriale: s’opposer au système de castes.

«Rien ne va changer»

Ravichandran, le fondateur, décide de la publication ou non des images. Le trouver au milieu de la foule compacte de Bombay relevait de l’impossible. C’est finalement à Hyderabad, sa ville de résidence, qu’on retrouve sa trace.

Une femme vend des portraits d'Ambedkar à New Delhi en avril 2014. REUTERS/Anindito Mukherjee

Installé dans l’appartement du graphiste de la chaîne, un de ses amis, il s’exprime avec élan et rage. C’est une grande gueule avec une cause, qui ne cherche pas la gloire, et efface d’un sourire triste toute possibilité d’un changement de société. Il n’espère pas une révolution, mais des discussions.

«Rien ne va changer, pas même le fonctionnement des grands médias. Je ne crois pas que Dalit Camera pourrait avoir une véritable influence, c’est juste une éclaboussure. On ne peut pas créer de mouvement, mais on peut déclencher des débats, et c’est de cette dynamique qu’émergeront des leaders.»

En cherchant il y a quelques années sur la plateforme des vidéos en lien avec sa communauté (l’une des sous-castes dalits les plus basses), il réalise qu’il n’en existe aucune.

«Ça manquait. Alors j’ai été le premier à remplir cet espace vide. Et puis de nombreux activistes, militants, ou victimes ont été laissés dans l’underground pour y être oubliés. L’idée était donc simplement de les enregistrer et de les mettre sur YouTube. Je me fous de l’audience ou de ce genre de choses. Si je voulais faire monter mes stats, j’irais juste voir de grands noms pour les filmer. Mais ça, je ne le ferai pas.»

Ce ne sont pas les grandes figures politiques qu’il cherche à attraper, mais la réalité d’un terrain qu’on ne voit pas. Celle de personnes qui consacrent leur temps à la cause d’une communauté encore à la marge de la société indienne, dont elle représente pourtant 17%. De personnes qui marchent, écrivent, déclament, chantent, sans laisser de trace.

«Je me suis dit: celui qui sacrifie sa vie, il faut le laisser parler. Alors on n’édite pas, on ne coupe pas, c’est notre philosophie.»

Récupérer sa voix

Ce positionnement sans illusion de Ravichandran vient désamorcer une question, pourtant légitime: en Inde, quel peut bien être l’impact d’un média encore élitiste sur une communauté marginalisée socialement et économiquement?

De fait, bien que le taux de pénétration d’Internet y progresse très rapidement, le nombre d’internautes réguliers ne représente pas plus de 213 millions de personnes en Inde (pour plus d’1,2 milliard d’habitants). Comme le dit Kuffir, militant et fondateur du site anti-caste RoundTable India:

«Des sondages stupides disent que 53% des Indiens utilisent Internet, je leur réponds que 53% des Indiens n’ont simplement pas l’électricité.»

A cette barrière technique s’ajoute la frontière de la langue: l’anglais, langue dominante sur la Toile, est avant tout employé par une élite cosmopolite –«c'est le nouveau Sanskrit», dira l’un de mes interlocuteurs, évoquant cette langue ancestrale lue aujourd’hui par une poignée d’érudits. Certes, les sites et blogs se multiplient désormais en hindi, mais aussi dans d’autres langues régionales –la Constitution en reconnaît vingt-deux officielles. Au milieu de cette tour de Babel, l’anglais demeure la meilleure façon de connecter des activistes, «c’est le médium le plus pratique pour former une large communauté d’auteurs, qui relie le nord et le sud, l’est et l’ouest de l’Inde», poursuit Kuffir.

Karthik, suivi par plus de 5.000 personnes sur Facebook, fait partie des membres les plus influents de cette communauté. Il a fait ses premières armes politiques au sein d’un mouvement marxiste avant d’en rejeter les lignes hiérarchiques, qui suivaient imperturbablement les structures de castes:

«Pour moi, Internet a été une plateforme d’apprentissage et de dissémination du savoir. J’ai commencé à lire, à faire des recherches, et peu à peu j’ai pu former mon opinion et écrire.»

C’est la première fois qu’on peut parler entre nous. Je veux dire, qu’on peut parler avec des dalits de l’ensemble du pays

Anoop

Pour lui, une initiative comme Dalit Camera est primordiale puisqu’ils sont «les seuls à avoir soulevé certaines questions. S’ils n’étaient pas là, jamais je n’aurais pu avoir accès à de belles pensées ou à certains écrits dalits, qui n’auraient pas été diffusés par les grands médias».

C’est principalement l’archivage et la mise en visibilité d’une vie militante qui est visée par cette communauté. Si les portes des médias mainstream leur semblent fermées, ils ont la possibilité en ligne de reprendre la main sur leur réalité de terrain. La création dès le tournant des années 2000 d’un réseau fort, autour de personnalités telles que Kuffir ou Karthik, a fait des émules.

Au même moment, Anoop multipliait les mailing-lists et se lançait dans une plateforme d’aide et d’orientation pour les jeunes dalits. En 2011, il publie sur YouTube le documentaire The Death of Merit, consacré aux nombreux suicides sur les campus universitaires d’étudiants issus de cette communauté:

«Personne d’autre n’en voulait de toute façon. Dès le départ, on savait que ce ne serait publié que sur YouTube.»

Voilà plusieurs années qu’il voit une vibrante communauté en ligne se développer.

«Je pense que cela aura un impact très fort. Il faut bien comprendre que c’est la première fois qu’on peut parler entre nous. Je veux dire, qu’on peut parler avec des dalits de l’ensemble du pays.»

Parler, confronter des idées et des histoires de luttes qui varient selon les Etats, districts et parcours personnels à l’échelle de l’ensemble du pays, voilà ce qui fait la différence.

Comme l’a confié la quasi-intégralité des personnes rencontrées du nord au sud du pays: ce n’est que le début. Dalit Camera, RoundTable India, des voix fortes comme celles de Karthik ont une influence qui ne se limite pas au web:

«Ce qui compte, c’est la possibilité de récupérer notre voix: et ce pouvoir-là, on ne pourra pas nous l’enlever.»

Floriane Zaslavsky
Floriane Zaslavsky (2 articles)
Nichons-nous dans l'Internet
Nichons-nous dans l'Internet (3 articles)
Revue en papier intégralement consacrée à Internet
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