Histoire

Israël: les victimes n’ont pas plus le droit que les autres de réécrire l’histoire

Michael Kinsley, mis à jour le 12.03.2015 à 7 h 20

Dans les années 1960, à Detroit, dans l'école juive religieuse que je fréquentais, on m'a enseigné la version israélienne de la construction de l'Etat d'Israël et des guerres avec les Palestiniens et les pays arabes. Le problème, c'est que tout est loin d’être vrai.

Des réfugiés escortés hors de Ramle pendant «l'exode palestinien de Lydda et Ramle» via Wikipedia

Des réfugiés escortés hors de Ramle pendant «l'exode palestinien de Lydda et Ramle» via Wikipedia

Lorsque l’Empire britannique quitta officiellement la Palestine à la fin de son mandat, en 1947, les pays arabes environnants lancèrent une attaque militaire sur le tout nouvel Etat juif. Les juifs répliquèrent. Et lorsque la poussière fut retombée, 700.000 arabes palestiniens avaient fui leurs maisons et leurs villages, où certains vivaient depuis des générations. La plupart se retrouvèrent dans des camps de réfugiés qui n’étaient pas sans rappeler les camps où vivaient encore les juifs trois ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, attendant que les Etats-Unis ou un autre pays les acceptent.

Des millions de personnes furent déplacées de force par la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences, parmi lesquelles les juifs de pays arabes comme le Maroc, les arabes de ce qui allait devenir Israël, les Polonais d’Allemagne, les Allemands de Pologne, etc. Toute personne dont les idées, ou même dont la simple existence, déplaisaient à Staline était fortement incité à partir vers d’autres horizons (pour plus de détails, voir le livre Après-Guerre: Une histoire de l'Europe depuis 1945, de Tony Judt).

Au moment du cessez-le-feu qui mit fin à la guerre israélo-arabe de 1948-1949, la population israélienne se composait de 700.000 juifs et 150.000 arabes (ceux qui vivaient du côté ouest –israélien– de la ligne de cessez-le-feu de 1949 et qui n’avaient pas fui). Ces arabes se virent accorder la citoyenneté israélienne, une représentation à la Knesset (le parlement israélien) et tous les droits dont peuvent jouir les citoyens israéliens juifs.

Les arabes ont baptisé Nakba (ce que l’on pourrait traduire –très grossièrement- par «catastrophe» ou «holocauste») ce qui leur est arrivé en 1948 et ce qui a suivi. Ce n’était pas l’Holocauste dans le sens où nous l’employons aujourd’hui. Mais ce ne fut pas beau à voir.

La version officielle d’Israël sur 1948 est que les arabes des villages et des villes de Terre sainte ont été trompés par leurs leaders, qui, en inventant des histoires d’atrocités commises par les Israéliens, ont effrayé la population et l’ont poussée à fuir (Le film Exodus, d’Otto Preminger, reprend assez clairement cette thèse).

Les juifs, selon cette version, ne voulaient rien d’autre que travailler main dans la main avec leurs camarades arabes pour bâtir la nouvelle Jérusalem dans le désert.

Mais, toujours selon cette même version, les leaders arabes n’ont pas joué le jeu. Ils ont poussé les habitants à abandonner leurs maisons et leurs terres pour fuir (une variante de cette version officielle raconte que les leaders arabes firent fuir eux-mêmes les habitants en menaçant de tuer tous ceux qui tenteraient de rester). 

La version israélienne

Selon cette version, ce sont donc les arabes eux-mêmes, et leurs leaders en particulier, qui sont responsables de ce qui est depuis arrivé à leur peuple. Les juifs, quant à eux, peuvent se réjouir de cette trêve heureuse pour leur peuple qui, jusqu’à encore récemment, n’en a connu que trop peu. C’est la version que l’on m’a enseignée dans l’école religieuse juive de Détroit, que je fréquentais dans les années 1960.

La plupart des arabes qui abandonnèrent leur maison pensaient sans doute être de retour quelques jours plus tard. Mais une fois partis, il leur fut interdit de revenir. La fuite des arabes de leurs foyers permit donc à Israël de devenir ce qu’il voulait être: un Etat démocratique juif. Sans cette «trêve heureuse», Israël aurait eu à choisir entre Etat juif ou Etat démocratique. En raison du taux de fécondité élevé des arabes palestiniens, cette «menace» démographique ne s’est pas évanouie, mais elle a toujours été plus ou moins compensée par autre chose, comme la Guerre des Six Jours, en 1967, qui a poussé une nouvelle génération de Palestiniens à fuir vers les camps de réfugiés, ou l’arrivée massive de juifs russes dans les années 1970.

Les Israéliens concèdent que ce qui s’est passé en 1948 a été dramatique. Mais ils invoquent la nécessité historique: les survivants de l’Holocauste avaient besoin d’un endroit où aller, ils y avaient droit, et les pays d’Europe ne souhaitaient pas les voir revenir.

Ils reprochent aux leaders arabes d’avoir poussé leur peuple à fuir et d’avoir refusé une «solution à deux Etats», avec un Etat juif d’un côté et un Etat arabe de l’autre. En 1948, les juifs étaient prêts à accepter, à contrecœur, une solution à deux Etats. Mais, très vite, ils ne le furent plus (aujourd’hui, ils se disent de nouveau prêts à l’accepter sous certaines conditions). Et, bien entendu, les leaders israéliens faisaient alors remarquer, comme ils le font encore aujourd’hui, les atrocités commises par les arabes à l’encontre des juifs.

La terreur et la fuite des familles arabes ne furent pas de regrettables effets secondaires de la guerre, mais le résultat d’une stratégie délibérée des Israéliens

 

Les Israéliens reconnaissent également l’horrible massacre d’hommes, de femmes et d’enfants arabes dans le village de Deir Yassin. Deir Yassin est devenu, pour reprendre les termes de l’historien israélien Benny Morris, «la seule atrocité juive à propos de laquelle il est permis d’écrire». Et par conséquent, en vertu de la logique étrange de l’exception qui confirme la règle, Deir Yassin est en quelque sorte devenu la preuve de la bonne volonté d’Israël.

Le problème est que tout cela est loin d’être vrai.

La terreur et la fuite des familles arabes ne furent pas de regrettables effets secondaires de la guerre, mais le résultat d’une stratégie délibérée des Israéliens. Cette stratégie et son exécution furent approuvées par les dirigeants israéliens et non le fait de milices juives extrémistes (une autre excuse courante).

Vous me trouverez sans doute naïf, mais j’ai été proprement choqué de lire, dans des ouvrages publiés ces deux dernières années par deux éditorialistes juifs progressistes –Richard Cohen du Washington Post (Israel: Is It Good For The Jews?) et Ari Shavit du journal israélien Haaretz (My Promised Land)– le récit de ce qui s’est passé dans un village du nom de Lydda (Lod), où se trouve aujourd’hui l’aéroport international Ben Gourion. Rien de ce qu’ils racontent n’est pourtant véritablement secret. Morris a écrit plusieurs livres qui traitent du sujet en détail. Mais, à l’instar des accusations de viol contre Bill Cosby, qui figuraient dans des documents publics des années avant qu’elles ne soient exposées au grand jour, il arrive qu’un événement soit à la fois connu et ignoré.

Comme Ari Shavit, en particulier, le raconte, à la suite d'un important travail de recherches, l’attaque menée sur Lydda faisait partie d’une stratégie délibérée de déplacement des arabes, approuvée dans les plus hautes sphères. Elle avait toutes les caractéristiques des pires atrocités auxquelles l’histoire nous a malheureusement habitués: des voisins qui vivaient côte à côte depuis des générations se retournant les uns contre les autres, comme au Rwanda; des gens que l’on entasse dans une église (une mosquée dans ce cas-ci) que l’on fait exploser ou que l’on incendie; l’utilisation de la torture, prétendument pour obtenir des informations, et l’assassinat des victimes dont on ne peut plus rien tirer; les soldats qui vont de maison en maison et tuent tous ceux qu’ils trouvent à l’intérieur… Et la liste ne s’arrête pas là.

Une tragédie humaine

A Lydda, comme ailleurs, les habitants se sont vus signifier qu’ils avaient une heure et demie pour déguerpir, afin que l’on puisse dire qu’ils avaient quitté «volontairement» les endroits où leurs familles vivaient depuis des siècles. Certes, les arabes auraient pu faire pire aux juifs –et ils ne s’en sont pas privés lorsqu’ils en ont eu l’occasion. Et, en matière d’atrocités, les nazis auraient pu donner des leçons aussi bien aux uns qu’aux autres. Et alors?

Ari Shavit et Richard Cohen refusent tous deux de condamner le comportement israélien dans des endroits comme Deir Yassin et Lydda.

Ari Shavit considère tout cela comme une tragédie humaine, un jeu terrifiant où seul le destin tire les ficelles. Richard Cohen met quant à lui l’accent sur la nécessité pratique: c’était ça ou être jetés à la mer. Et, soyons honnêtes, je ne condamne pas non plus l’Israël de 1948. Juif de la diaspora vivant dans le confort des Etats-Unis de 2015, je ne me sens pas en position de critiquer.

Cela dit, aucun être doué de raison ne peut contrôler la direction de ses propres pensées. Et je ne peux m’empêcher de penser que personne, pas même les victimes, n’a le droit de réécrire l’Histoire.

Est-il juste que les arabes soient forcés de partager leur terre avec les juifs au seul prétexte qu’un fou autrichien a un jour pris le pouvoir en Allemagne et choisi d’envahir la Pologne?

 

Certains des Israéliens de 1948 sont sortis des camps de concentration allemands pour rejoindre directement les camps de réfugiés des Nations unies, sans aucune liberté, après avoir perdu en chemin tout ce qu’ils possédaient et vu disparaître tous ceux qu’ils aimaient. Si les Israéliens et les personnes qui les défendent pensent que le passé tragique des juifs (notamment ce qui leur est arrivé en Europe au siècle dernier) les autorise à commettre des atrocités au Moyen-Orient, mieux vaut les laisser dire et trouver comment ils peuvent justifier cette affirmation, plutôt que de faire comme si rien ne s’était jamais passé.

Quelle peut être leur justification? Voici la meilleure réponse à laquelle je suis parvenu.

Elle n’est pas impossible à défendre. Parmi les millions d’innocents qui ont été chassés de chez eux pendant et après la Seconde Guerre mondiale, presque tous sont aujourd’hui confortablement relogés depuis plusieurs dizaines d’années, généralement dans le pays de leurs origines ethniques. Seuls les Palestiniens demeurent dans des camps de réfugiés, soi-disant parce que les leaders arabes refusent d’abandonner des revendications bien pratiques.

Est-il juste que les arabes soient forcés de partager leur terre avec les juifs au seul prétexte qu’un fou autrichien a un jour pris le pouvoir en Allemagne et choisi d’envahir la Pologne? Non, ce n’est pas juste. Mais on nous rétorquera que, au nombre des injustices ayant résulté de la Seconde Guerre mondiale, ce n’est peut-être pas la pire.

Dans les écoles de droit, on apprend que la «nécessité» peut vous donner des droits temporaires que vous n’auriez pas en temps normal.

Si vous êtes sur un bateau au milieu d’une tempête et que vous êtes sur le point de chavirer, vous avez le droit de vous amarrer à n’importe quel quai, même si les propriétaires ne sont pas d’accord, afin de ne pas faire naufrage. Mais vous êtes responsable de tout dégât que votre bateau pourrait provoquer au quai en question.

Ces dégâts faits au quai constituent une perte. Personne n’est coupable et tout procès, toute revendication, ne peut porter que sur cette perte. Il est impossible de contenter tout le monde. Il n’est pas plus possible qu’un juge ou un tribunal détermine de quel côté penche la justice. Elle penche des deux côtés.

Il faudra bien qu’un jour ou l’autre les deux côtés abandonnent leurs griefs respectifs ou du moins qu’ils les atténuent pour que le débat s’apaise. C’est une chose très difficile à faire lorsque votre grief est valable. Ça l’est encore plus lorsqu’il n’est pas reconnu.

Michael Kinsley
Michael Kinsley (1 article)
Editorialiste
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