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Comment voyager avec un drone sans provoquer de crise internationale

Faine Greenwood, traduit par Anthyme Brancquart, mis à jour le 10.03.2015 à 14 h 39

Les leçons à tirer des erreurs d'un journaliste allemand en vacances à Phnom Penh.

Un drone à New York en janvier 2015. REUTERS/Carlo Allegri

Un drone à New York en janvier 2015. REUTERS/Carlo Allegri

C’est la nouvelle mode en voyage: piloter un drone portatif équipé d’une caméra quand on est en balade. Parfaits pour les selfies, les photos de grands espaces, et d’autres contenus taillés pour Instagram, les drones de la taille d’un sac à dos équipés de caméras font de plus en plus partie de la panoplie du vacancier.

Ne pas déranger la reine-mère

Aussi cool que soient ces vidéos Youtube de temples dorés et de montagnes enneigées, voyager avec un drone est une pratique qui peut avoir de graves conséquences si les choses tournent mal.

Michael Altenhenne, touriste et journaliste allemand, en a fait l’amère expérience le 14 février 2015, quand il a fait voler son drone DJI Phantom 2 aux abords d’un lieu extrêmement bien gardé: le palais royal de Phnom Penh, capitale du Cambodge, ce qui a visiblement dérangé la reine-mère Norodom Monineath Sihanouk, en pleine séance d’exercices du soir derrière ses murs dorés.

Une fois l’alerte donnée par la reine-mère, d’après les informations locales, Michael Altenhenne a été arrêté par les autorités et son drone confisqué. Très en colère, des responsables municipaux ont ensuite décidé le 16 février que les drones seraient désormais strictement interdits  dans la ville de Phnom Penh. Seuls les drones approuvés par les autorités de la ville seront autorisés. Le délai requis pour obtenir l’approbation n’est pas connu, et il n’y a pas d’indice sur les critères requis pour valider ou invalider les demandes d’autorisation.

Long Dimanche, porte-parole de la ville de Phnom Penh, a nié que cette nouvelle mesure était seulement liée au dérangement nocturne de la reine-mère, expliquant au journal Cambodia Daily que cela permettrait de protéger la vie privée et d’empêcher l’utilisation de drones par des terroristes.

Peut-être bien, mais étant donné que les drones n’étaient sous le coup d’aucune réglementation au Cambodge jusqu’à l’incident, le vol malheureux de Michael Altenhenne a fourni un beau prétexte aux autorités. Long Dimanche lui-même a reconnu que ce qui était arrivé avec la reine-mère était «une raison parmi d’autres» à l’origine de cette mesure.

Les drones peuvent aider les droits de l'homme

Les choses auraient pu être pires. Le gouvernement autoritaire du Cambodge n’aime pas beaucoup les enquêtes des journalistes ou d’organismes humanitaires, et les drones auraient très bien pu être interdits dans tout le pays, comme ce fut récemment le cas dans une Thaïlande qui ressemble de plus en plus à une dictature. On peut toujours acheter des drones à Phnom Penh, et leur utilisation au Cambodge en dehors de la capitale est toujours légale, du moins pour l’instant.

Mais cette interdiction au cœur de la ville la plus importante du Cambodge sur le plan politique reste en travers de la gorge de beaucoup de monde, y compris des journalistes, des garants des droits de l’homme, des réalisateurs de films, et d’autres personnes qui gagnent leur vie grâce aux drones.

En 2013, par exemple, les élections controversées au Cambodge ont poussé des milliers de citoyens à aller dans les rues en soutien au parti de l’opposition, le Parti du salut national du Cambodge. A l’époque, les journalistes et organisations pour les droits de l’homme ont manqué d’un moyen efficace pour compter le nombre de manifestants –un chiffre qui aurait permis de mesurer précisément l’ampleur des protestations contre le parti au pouvoir, le Parti du peuple cambodgien.

Un survol en drone associé à un peu de mathématiques aurait facilement permis de mesurer ça. Mais le comptage par drone n’arrivera pas avec la prochaine grande manifestation non plus: il est maintenant quasiment certain que les journalistes ne pourront pas se servir de drones pour rendre compte de la vie politique de Phnom Penh, puisque les chances que la ville donne son accord sont très minces.

Les réalisateurs, les vendeurs de drones, et les membres du mouvement naissant de réalisateurs locaux vont voir leur travail grandement compromis. Le documentariste Christopher Rompré a renoncé à chercher de grands immeubles pour terminer son étude de l’architecture de Phnom Penh. Pendant ce temps-là, les journalistes et défenseurs des droits de l’homme ont exprimé leur embarras concernant cette réglementation.

Le comportement d'un seul...

Et cette situation malheureuse est de la faute, en tout cas en partie, de l’erreur d’un seul visiteur allemand. Le comportement de Michael Altenhenne devrait servir d’avertissement aux voyageurs qui songent à emmener leur drone en voyage –car les conséquences d’une seule erreur, même innocente, peuvent s’étendre à tout le monde.

«Je n’ai fait de mal à personne, je n’ai enfreint aucune loi», m’a écrit Michael Altenhenne après que je l’ai contacté par e-mail. Il m’a répété qu’il n’avait rien fait d’illégal puisque la réglementation n’a été mise en place qu’après les faits.

«Malgré tout, je regrette l’impact de mon acte sur d’autres réalisateurs ou journalistes au Cambodge.»

Ses regrets sont les bienvenus, mais ce n’est pas assez. Comme l’a constaté Michael Altenhenne, un étranger qui se sert de son drone de façon peu responsable peut voir ses actes avoir des répercussions inattendues sur la population locale, y compris les journalistes, les photographes et les entreprises qui usent de drones pour gagner leur vie.

C’est une dynamique injuste: alors que le visiteur (comme Michael Altenhenne) peut grogner contre une «violation de la liberté d’expression» et rentrer chez lui, la population locale qui reste doit faire face aux retombées politiques. Les voyageurs qui s’inquiètent de la liberté d’expression et du bien-être de leurs hôtes locaux devraient garder ça en tête avant de décider faire voler un drone au-dessus d’un territoire inconnu.

C’est aussi une simple question de survie. Michael Altenhenne a été mis en détention et interrogé pendant six heures, avant d’être libéré par la police sans charges retenues contre lui, après quoi il s’est envolé pour la Thaïlande. Mais il n’est pas difficile d’imaginer des répercussions bien plus graves pour les vacanciers avec un drone en balade, d’une grosse amende à de la prison.

Cette technologie étant récente, de nombreux pays n’ont pas de réglementation sur les drones et gèrent ces problèmes au cas-par-cas –ce qui veut dire qu’on peut difficilement prévoir ce qui arrivera en cas de défaillance de votre appareil, ou si vous lui faites survoler un lieu non autorisé.

Que ce soit dit: j’ai souvent fait survoler le Cambodge et la Thaïlande à mon drone, et j’ai aimé partager, sur Internet et avec mes amis, les belles photos que j’ai pu prendre. Mais j’ai aussi fait l’effort de le faire voler à des moments de la journée relativement calmes et dans des endroits où il n’y avait pas grand-monde, je joue la sécurité faute d’autorisation quand je le peux, et je travaille avec des amis et des contacts du coin pour m’assurer que je ne survole pas un lieu politiquement sensible.

Les précautions à prendre

La bonne nouvelle, c’est que ce que j’appelle le voyage en drone «sans laisser de trace» est tout à fait possible, tant que les touristes sont prêts à prendre leurs précautions.

Contactez des pilotes de drone du pays que vous souhaitez visiter. On les trouve facilement sur Facebook, Twitter, et sur les forums des passionnés de drones. Ils sauront le mieux vous aiguiller sur ce qui est légal ou non, et en plus vous avez de grandes chances de vous faire de nouveaux compagnons de vol dans le même temps.

Quand vous décidez d’aller piloter, ne le faites pas seul: si possible, emmenez un ami ou contact du coin, qui pourra parler la langue, expliquer la situation et communiquer avec les autorités si vous vous faites remarquer. Pas facile de s’expliquer quand on essaie de poser un drone.

Surtout, soyez poli et coopérant: la belle vidéo que vous êtes en train de tourner ne vaut sans doute pas de risquer l’expulsion ou une peine de prison. Si on vous dit de poser le drone, ne discutez pas: obéissez, c’est tout.

Tourner des vidéos en drone à l’étranger est extrêmement amusant et c’est une excellente façon de partager ses expériences de voyage d’un point de vue totalement nouveau. Mais souvenez-vous que votre erreur peut avoir de sérieuses répercussions pour vos homologues passionnés dans le pays que vous visitez.

Soyez prudent, renseignez-vous au préalable, et soyez respectueux envers les autorités locales. Et surtout, essayez de ne pas prendre de photos d’une reine-mère âgée.

Faine Greenwood
Faine Greenwood (1 article)
Analyste à la New America Foundation
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