Monde

Aux Etats-Unis, pro-Snowden et pro-armes à feu, même combat!

Reihan Salam, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 10.03.2015 à 10 h 59

Tout comme les partisans du port d’armes, les défenseurs des libertés individuelles n’ont même pas besoin d’être majoritaires pour prendre l'avantage aujourd'hui outre-Atlantique.

Manifestation anti-surveillance et en faveur d'Edward Snoden en octobre 2013 devant le Capitole à Washington DC. REUTERS/Jonathan Ernst

Manifestation anti-surveillance et en faveur d'Edward Snoden en octobre 2013 devant le Capitole à Washington DC. REUTERS/Jonathan Ernst

Si la guerre contre le terrorisme est une guerre d’idées –entre, disons, les forces de la démocratie progressiste et les islamistes militants décidés à construire à tout prix un nouveau califat– alors c’est également le cas de la guerre contre la guerre contre le terrorisme.

Dans ce contexte, l’un des deux camps soutient que si les Américains veulent se protéger des malfaisants de l’ombre, ils doivent laisser les mains libres à leur gouvernement pour contrôler les communications d’ennemis potentiels, quand bien même des millions de citoyens qui n’ont commis aucun crime devraient à un moment ou à un autre se voir soumis à une forme de surveillance.

L’autre camp estime que les services de sécurité nationale sont devenus bien trop puissants, et qu’ils induisent délibérément et régulièrement en erreur les élus chargés de les superviser.

Jusqu’à récemment, nul doute que les premiers avaient la haute main sur les deuxièmes. Or, depuis 2013, depuis qu’Edward Snowden a révélé à une petite poignée de journalistes, dont Glenn Greenwald et Laura Poitras, critiques cinglants de l’appareil de sécurité nationale américain, que la National Security Agency (NSA) se livrait à une surveillance intérieure, la politique de surveillance a irrévocablement changé. Ce sont Snowden et ses alliés idéologiques qui ont l’avantage désormais.

Lors de la cérémonie des Oscars, Hollywood a rendu hommage à Citizenfour, documentaire qui présente Snowden comme un fervent patriote. 

Plus tard, celui-ci a rejoint Laura Poitras, la réalisatrice du film, et Glenn Greenwald dans une session AMA de Reddit, lors de laquelle l’ancien employé de la NSA a déclaré que la seule chose qu’il regrettait dans le fait d’avoir révélé des secrets relevant de la sécurité nationale était de ne pas l’avoir fait plus tôt. Cette année, le réalisateur Oliver Stone doit diffuser un portrait-fiction de Snowden qui ne manquera certainement pas de dorer un peu plus sa légende.

L'effet Snowden

Naturellement, les idées libertariennes de type guérilla civile de Snowden ne font pas l’unanimité.

Le mois dernier encore, un sondage Washington Post-ABC News révélait que 63% des Américains se déclaraient prêts à sacrifier leur vie privée pour donner au gouvernement fédéral davantage de pouvoirs de surveillance. Cependant, 32% s’opposaient à l’idée de faire une croix sur leur intimité au nom d’une plus grande sécurité, ce qui représente une minorité tout à fait conséquente. Chez les adultes de moins de 30 ans, ceci dit, le score est très serré avec 48% et 47% et un léger avantage pour le camp des pro-surveillance. Dans la même veine, un sondage Pew de janvier 2014 révélait que 57% des adultes de moins de 30 ans avaient l’impression que les révélations de Snowden avaient été plus bénéfiques que nuisibles.

Comment se fait-il que les pro-Snowden soient en train de prendre l’avantage?

En fait, ils gagnent parce qu’ils n’ont pas vraiment besoin de convaincre une majorité de l’électorat pour atteindre leurs objectifs. Une minorité bien organisée et qui sait se faire entendre leur suffit.

Par exemple, la NSA ayant besoin de recrues aux connaissances techniques idoines pour faire fonctionner son vaste appareil de surveillance, rien d’étonnant si ces gens s’avèrent souvent être des hommes jeunes, experts en nouvelles technologies, aux tendance anti-autoritaristes, dont beaucoup sont susceptibles de s’identifier à Snowden. Par conséquent, la NSA a été obligée de modifier ses stratégies de recrutement. L’agence se méfiant dorénavant des hackers juvéniles aux CV peu fournis en diplômes officiels, elle se tourne vers les jeunes émoulus d’écoles produisant un grand nombre de recrues militaires, plus fiables à ses yeux.

Le lobby des armes

Pour comprendre comment une minorité peut s’avérer efficace d’un point de vue politique, voyez le débat qui fait rage aux Etats-Unis autour de l’idée d’imposer de nouvelles régulations sur le port d’armes au niveau fédéral.

Si les Américains sont très nombreux à favoriser de nouvelles restrictions dans le domaine, «l'intensité» de ceux qui s’y opposent a tendance à leur donner l’avantage. Cette intensité ne sert pourtant pas à grand-chose si elle ne peut être canalisée sous forme d’action politique efficace, comme l'observe le chercheur en sciences politiques de l’University of Maryland David Karol.

Pour Karol, l’une des principales raisons de la grande efficacité politique des activistes du port d’armes aux Etats-Unis est que les propriétaires d’armes à feu s’impliquent dans des activités collectives qui renforcent leur lien social, comme la chasse et les foires aux armes, et ce de façon très naturelle.

Outre que cela leur facilite l’accès à leur public cible, cela signifie aussi que se réunir leur permet de faire circuler plus facilement des informations politiques tel le dernier outrage infligé par les gun-grabbers [piqueurs de flingues] fédéraux ou de divulguer quel candidat aux primaires s’avère faiblard côté Deuxième amendement.

Karol établit une comparaison entre le mouvement de défense du port d’armes et d’autres mouvements sociaux, comme ceux pour la prohibition de l’alcool, les droits civiques, le droit de vote des femmes et les droits des homosexuels, qui «ont profité d’organisations sociales et de communautés préexistantes», ce qui signifie qu’ils n’ont pas eu besoin de favoriser ces connexions en partant de zéro.

En revanche, les défenseurs de la régulation des armes à feu n’étant généralement pas unis par leurs hobbies ou leurs inclinations culturelles, il leur est donc naturellement beaucoup plus difficile de s’organiser.

Les opposants à la surveillance ont le même genre d’avantage.

D’accord, tous les plus grands fans américains de Snowden ne sont pas des technophiles libertariens riches et surdiplômés passant la plus grande partie de leurs loisirs à se faire des amis dans d’obscurs recoins d’Internet. Il n’empêche que ces groupes ont incontestablement des intérêts communs.

Le poids de la Silicon Valley

Tout comme la chasse et le tir sportif cimentent le lien social des propriétaires d’armes à feu d’un certain âge, le jeu et le suivi obsessionnel de Reddit pourraient fort bien remplir la même fonction parmi les jeunes adversaires de la surveillance.

Les républicains libertariens comme l’élu du Kentucky Thomas Massie, Justin Amash du Michigan et Rand Paul, sénateur du Kentucky, ont reconnu la force croissante de cet électorat et s’en préoccupent en s’adressant régulièrement à des groupes libertariens et en œuvrant pour une réforme du système de surveillance.

Si les sceptiques de la surveillance sont minoritaires chez les législateurs républicains, ils ne comptent tout de même pas pour du beurre. De leur côté, des démocrates comme le sénateur Ron Wyden de l’Oregon et celui du Nouveau Mexique Martin Heinrich défendent les libertés individuelles.

Mais les choses se gâtent pour les défenseurs des autorités de surveillance.

Les révélations de Snowden n’ont pas seulement servi de repoussoir à l’idée de travailler pour la NSA. Comme l’explique Julian Sanchez, expert en vie privée à la formation libertarien Cato Institute, ces révélations ont méchamment embarrassé de grandes entreprises technologiques américaines, tout particulièrement celles qui possèdent des filiales conséquentes hors du pays.

Brusquement, l’idée que Google et Facebook sont essentiellement des pions du gouvernement américains est apparue comme plus qu’un simple fantasme paranoïaque, tout particulièrement aux yeux de consommateurs déjà enclins à l’anti-américanisme en Europe et en Asie.

Avant les révélations, ces entreprises pouvaient travailler étroitement avec le gouvernement américain pour faciliter ses démarches de surveillance sans avoir le moindre compte à rendre. Même si, à l’abri des regards, elles pouvaient s’ériger contre les exigences de l’Oncle Sam, elles n’avaient que très peu d’intérêt à faire du grabuge sous peine de mettre leurs affaires en danger en éveillant les soupçons.

Après les révélations, la réputation internationale des géants technologiques américains en a pris un coup et ceux-ci n’ont eu d’autre choix que de faire machine arrière et de s’allier avec les groupes de défense des libertés individuelles.

Soudain, un groupe richissime d’intérêts communs (la Silicon Valley, pour le dire crûment) s’est mis à travailler main dans la main avec des activistes des libertés individuelles pour défendre l’essentiel de ses intérêts économiques. Cela ressemble beaucoup à l’alliance qui avait contribué à battre le Stop Online Piracy Act en 2012, avant les révélations de Snowden, et rien ne laisse penser que celle-ci disparaisse de sitôt.

Tout cela ne veut pas dire que les pro-Snowden seront toujours les vainqueurs.

Et maintenant?

L’émergence de l’EI ou un futur attentat terroriste pourrait très bien apporter de l’eau au moulin de ceux qui appellent à davantage de surveillance. En outre, si les adversaires de la surveillance peuvent s’opposer avec bruit aux élargissements de pouvoirs des autorités, ils n’ont pas forcément la puissance politique nécessaire pour la réduire.

Dans les mois à venir, le Congrès américain doit débattre du prolongement de validité de la Section 215 du Patriot Act, qui pour l’administration Obama est la base légale de la collecte massive des métadonnées téléphoniques. Le FBI exerce un lobbying intense pour la proroger, et cette loi bénéficie d’une foule de supporters au Congrès, notamment chez les républicains comme le sénateur de Floride Marco Rubio et chez des démocrates comme la sénatrice californienne Dianne Feinstein.

L’issue de ce débat sera un test de la force et du sérieux des défenseurs des libertés individuelles au Congrès. Ce qui est clair, c’est que les partisans de la surveillance ont en face d’eux une opposition formidable, et que c’est en grande partie grâce –ou à cause d’Edward Snowden.

Reihan Salam
Reihan Salam (9 articles)
Chroniqueur pour Slate.com
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