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Les romans envisagent très bien la possibilité d'une vie sans croissance

Big Sur, Californie, Océan Pacifique /  Eric Chan via FlickrCC

Big Sur, Californie, Océan Pacifique /  Eric Chan via FlickrCC

Parce qu’elle donne libre cours à l’imagination, la fiction constitue une ressource précieuse pour le débat sur l’incidence que pourrait avoir l’absence de croissance économique sur la démocratie.

Lors du prochain congrès de l’Association Française de Science Politique (AFSP) en juin à Aix-en-Provence aura lieu une «section thématique» intitulée «Démocratie sans croissance: théories, institutions et pratiques». Rares sont effectivement les occasions de réfléchir aux implications qu’une absence de «croissance économique» peut avoir sur la démocratie et son fonctionnement.

Question dérangeante? De fait, elle n’apparaît posée que dans une littérature très réduite[1], et lorsque l’est, de manière souvent marginale. Que la «croissance» puisse ne pas revenir dans les pays industrialisés ou qu’elle puisse être considérée comme une lubie dépassée, voilà des idées qui défient encore majoritairement l’imagination… Mais pas forcément dans la fiction, qui permet de faire fonctionner ce type d’hypothèse et de tester comment une société peut malgré tout tenir.

Pour des raisons multiples, cette absence de «croissance» peut être subie ou souhaitée (ou alors la question finit par ne plus faire sens, sous l’effet d’une inattention ou d’un délaissement progressif et plus ou moins conscient). Évidemment, on peut prendre le sujet classiquement par la théorie politique (en étudiant par exemple des courants comme ceux de la décroissance, de l’écosocialisme, du convivialisme, etc.), mais il peut être intéressant de compléter en explorant d’autres voies. La science-fiction offre un matériau qui peut avoir autant de légitimité que d’autres formes de spéculation en théorie politique («contrat social», «voile d’ignorance», etc.). Elle permet d’expérimenter sans craindre les risques de l’expérience sociale qui tourne mal. Ses constructions narratives peuvent de la sorte aider à renouveler l’appréhension d’enjeux éthiques et politiques, en introduisant des hypothèses plus ou moins audacieuses, en déplaçant et repoussant plus loin les frontières du pensable[2]. Ce qui rapproche d’un type de mérite que Fredric Jameson, en l’inscrivant presque dans le registre de la révélation, accorde au «genre utopique»: «sa vocation profonde est de faire percevoir, sur un mode local et déterminé, avec une plénitude de détails concrets, notre incapacité constitutionnelle à imaginer l’Utopie: ce qui n’est pas dû à un échec de l'imagination individuelle, mais résulte au contraire de la clôture systémique, culturelle et idéologique qui nous retient tous prisonniers»[3]. L’imagination qui prend le futur pour support peut ainsi fournir des ressources pour en quelque sorte tester des modes d’organisation socio-politique inédits ou décalés.

Comme la «croissance économique» fait presque figure de modèle civilisationnel, il peut paraître en revanche difficile de trouver dans l’imaginaire fictionnel d’autres schémas que celui d’un effondrement généralisé, où les individus seraient amenés à survivre dans des environnements redevenus hostiles et propices au retour des comportements les plus barbares. Même si le stock est plus réduit, il est quand même possible de trouver des descriptions moins apocalyptiques. Pour jouer sur les contrastes dans les formes imaginables de démocratie sans croissance, en voici deux représentations très différentes dans leurs cadres et leurs postulats de départ, en l’occurrence une version «low tech» et une version «high tech» qui permettent de mettre en scène des modes d’organisation collective plutôt éloignés de ceux qui nous paraissent familiers.

La première est Écotopie de l’Américain Ernest Callenbach. Le livre prend la forme d’un récit de voyage dans une société présentée comme différente et originale. En l’occurrence, c’est un journaliste de New York qui part en reportage dans une partie de la côte ouest des États-Unis (les États de Washington, de l’Oregon et la moitié nord de la Californie) qui a fait sécession presque une vingtaine d’années auparavant (en 1980). Ses articles et son journal personnel permettent de présenter l’expérience réalisée et ses avantages. Cette société privilégie les formes d’organisation autogestionnaires, décentralisées (mais il reste un gouvernement central), les technologies maîtrisables (comme le recours aux énergies renouvelables), les liens communautaires, l’équilibre avec le reste du vivant. Le travail y est fortement réduit (20 heures par semaine), la créativité individuelle encouragée. La taille des villes est limitée, ce qui permet de réduire certains besoins de transports. Si des voitures sont encore présentes, elles sont en fait électriques, celles à essence ayant été interdites. Les biens produits sont censés être facilement réparables, et pour ce qui ne l’est pas ou qui ne peut pas être réutilisé, le recyclage est la règle.

On notera que les habitants ont dû faire le choix de la sécession (non sans difficultés) pour atteindre leurs idéaux. À l’inverse de leur grand voisin américain, les préoccupations collectives ne s’expriment plus en termes de «croissance», mais en termes de qualité de vie et d'équilibre dans les relations avec la nature. L’«état stationnaire», pour parler comme l’économiste Herman Daly, n’est pas perçu comme un modèle répulsif, mais est au contraire recherché et semble atteint. Sur le plan institutionnel, les décisions sont prises le plus possible sur une base locale. Le gouvernement national n’intervient que pour des décisions qui doivent être prises à un niveau plus élevé. Les habitants sont décrits comme étant enclins à participer aux affaires collectives.

Ernest Callenbach a fait l’effort d’essayer de préciser certains éléments du processus qui a permis la formation d’Ecotopia. Il le fait dans un autre livre moins souvent évoqué, Ecotopia Emerging, sous la forme de récits de vie permettant conjointement de présenter l’évolution du contexte avant la sécession. Parmi les personnes dont il décrit l’existence et le parcours, il y a ainsi Vera Allwen, qui deviendra la présidente du nouveau pays. Déçue par les pratiques des milieux politiciens, cette sénatrice démocrate de l’Etat de Californie va constituer un groupe qui va devenir un parti, le Parti Survivaliste. Ce parti, affichant par son nom le souhait de permettre à l’espèce humaine de survivre sans détruire la planète, finira lui-même par devenir la principale force politique dans le Washington, l’Oregon et le Nord de la Californie. En suivant les mobilisations, ce second roman essaye ainsi de montrer les changements d’attitudes à l’égard des fonctionnements économiques et politiques et la recherche progressive de relations plus harmonieuses avec les autres et l’environnement.

La technique, mais sous une forme plus facilement appropriable, va en fait pour partie venir au secours du projet. L’application d’avancées dans la technologie des cellules photovoltaïques va permettre aux États d’Ecotopia de s’acheminer vers l’indépendance énergétique. À l’image du modèle social privilégié, la production d’énergie peut ainsi y être elle-même locale et largement décentralisée.

Ecotopia garde évidemment les traces de l’époque de sa rédaction. Le livre a été écrit avant le décollage et l’accélération de la globalisation économique, avant donc que les territoires ne se retrouvent enserrés dans des réseaux qui les dépassent et qui peuvent par conséquent paraître limiter certaines marges d’action. D’un point de vue sociologique, le choix d’une partie de la côté ouest des États-Unis paraît effectivement plus réaliste que pour d’autres États comme le Texas, pétrolier et plus conservateur, ou ceux de la «Rust Belt».

Le deuxième exemple envisageable est celui de la série de romans et de nouvelles de l’écrivain écossais Iain M. Banks, qui prend pour arrière-plan et cadre une grande civilisation galactique qu’il a appelé la Culture. C’est une civilisation hyper-avancée, expansive mais bienveillante, puisqu’elle a la prétention d’amener d’autres civilisations plus grossières vers des formes plus éclairées (ce qui va servir de ressort narratif à la plupart des romans). Son degré de développement technologique a permis de faire disparaître toutes les raretés matérielles. Dans la Culture, les problèmes de sécurité existentielle ne se posent plus. La Culture est l’horizon hypothétique d’une humanité libérée des contraintes matérielles et pouvant se consacrer sans honte à un hédonisme généralisé (ou en tout cas sans obligation de travailler). Elle a toutefois atteint ce stade par un fort investissement dans la technique. Une large part des activités productives y est automatisée en recourant à des machines n’ayant pas de conscience (à la différence d’autres plus évoluées et pouvant dépasser l’intelligence humaine, qui jouent un rôle majeur dans l’organisation de cette vaste civilisation[4]. Bref, la Culture n’a plus à se préoccuper d’une quelconque «croissance», parce qu’elle est potentiellement dans l’abondance, ou elle en a en tout cas les moyens.

Telle qu’Iain M. Banks la présente, cette émancipation du règne de la nécessité reste reliée à une forme de conscience écologique (si tant est que le terme puisse valoir pour l’espace dans son ensemble), où préoccupations éthiques et esthétiques se mêleraient dans une recherche conjointe de la bonté et de la beauté. Pour tout ce qu’elle a besoin de construire, la Culture a pu sortir d’une logique extractiviste, assimilant les planètes à des réservoirs de ressources à exploiter. Les orbitales, ces gigantesques habitats sur lesquels vivent les habitants de la Culture, sont construites à partir de débris traînant dans l’espace (débris de comètes, d’astéroïdes, etc.). Évidemment, il est plus facile de partager des ressources lorsqu’elles sont illimitées, puisque la Culture a atteint un niveau technologique qui lui permet de manipuler la matière elle-même. Et, dans cette organisation collective sans véritable gouvernement, beaucoup repose sur ces intelligences artificielles qui finissent par gérer les multiples aspects des existences.

Comme modèle politique, la Culture semble proposer celui d’une démocratie directe à une échelle galactique. Il n’y a pas d’autorité centrale pour les mondes qui en font partie. En principe, ses membres ont au moins le temps de se consacrer aux affaires collectives: ils peuvent se désintéresser de la production des biens puisqu’elle est, rappelons-le, entièrement automatisée. Cette automatisation de tous les processus productifs a libéré du labeur obligatoire et a fait oublier la question de l’emploi (ce qui ne veut pas dire la disparition complète d’activités qui peuvent être assimilées à un travail). Les multiples échanges nécessaires à la gestion des affaires collectives peuvent se faire de manière «virtuelle», par l’intermédiaire de l’«infocosme» («dataverse» en version originale) que les individus équipés peuvent interroger grâce à leur «lacis neural». Les décisions complexes paraissent ainsi accessibles, même si la tendance, pour se décharger des contraintes, peut être de les confier aux omniprésentes intelligences artificielles. Dans le schéma esquissé, ces dernières ne sont pas censées pour autant avoir le monopole de la parole publique légitime et la logique n’est d’ailleurs plus représentative. Dans la Culture, une personne aspirant au pouvoir et prétendant savoir ce qui est bon pour des millions d’autres serait facilement suspectée d’avoir un comportement pathologique. Ce type de personne ne susciterait de toute manière que moquerie et condescendance de la part des Mentaux, les plus puissantes des intelligences artificielles.

Iain M. Banks est resté très allusif sur le processus, dans ses dimensions technologiques ou politiques, qui a permis la constitution de la Culture. Dans certains récits, il apparaît en tout cas antérieur aux quelques millénaires de civilisation terrestre, dont les penchants (auto)destructeurs, tout au long de son histoire, ont d’ailleurs plutôt été une source de consternation lorsqu’un contact a été envisagé.

Bien sûr, de telles options fictionnelles peuvent paraître fort éloignées des possibilités réelles. Cependant, pour ne pas se contenter de signaler l’entrée dans une nouvelle époque (l’anthropocène), mais aussi en appréhender les implications et penser les évolutions conjointes des systèmes économiques et politiques, toutes les ressources peuvent être bonnes à prendre s’il s’agit de stimuler la réflexion[5]. Et des regards sur des futurs imaginés, même sous forme de fictions, méritent d’y figurer en bonne place.

1 — Voir par exemple Peter A. Victor, Managing Without Growth: Slower by Design, Not Disaster, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2008. Retourner à l'article

2 — Voir Yannick Rumpala, «Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique», Raisons politiques, n° 40, novembre 2010, pp. 97-113, URL: www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm et Yannick Rumpala, «Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains: la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances», Methodos. Savoirs et textes, n° 15 («Philosophie/littérature: savoirs, textes et pratiques»), 2015. Retourner à l'article

3 — «Progrès contre utopie ou Peut-on imaginer le futur?», in Penser avec la science-fiction, Tome 2 de Archéologies du futur. Le désir nommé utopie, Paris, Max Milo, 2008, p. 21. Retourner à l'article

4 — Pour une présentation un peu plus développée, voir Yannick Rumpala, «Quelques notes (techno-politiques) sur les Mentaux de la Culture», http://www.actusf.com/spip/Quelques-notes-techno-politiques.html Retourner à l'article

5 — Voir aussi Yannick Rumpala, «Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène…», postface à Sept secondes pour devenir un aigle, recueil de nouvelles de Thomas Day (Grand Prix de l'Imaginaire 2014), Saint-Mammès, Éditions du Bélial, septembre 2013, pp. 313-328. Disponible en ligne: http://blog.belial.fr/post/2013/10/07/Et-la-science-fiction-entra-elle-aussi-dans-l-anthropocene Retourner à l'article

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