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Le divertissement populaire sous la dictature nazie

Valentin Guermond et Nonfiction, mis à jour le 09.03.2015 à 18 h 35

Un ouvrage érudit sur un pan méconnu de la culture sous l’Allemagne hitlérienne.

Adolf Hitler et Joseph Goebbels visitent les studios de la UFA, en 1935 via Wikipedia

Adolf Hitler et Joseph Goebbels visitent les studios de la UFA, en 1935 via Wikipedia

Lire, s'évader, résister

de Vincent Platini

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La culture sous le IIIe Reich a certes été largement étudiée jusqu’ici, que ce soit le cas du cinéma ou de la littérature, et avec des approches méthodologiques assez variées. Cependant la riche bibliographie sur le sujet aborde plus volontiers la «haute culture», les films et romans soutenus officiellement par le régime, et de fait ne montre à voir que les œuvres inféodées à l’idéologie nazie. Qu’en est-il alors du divertissement populaire? La foisonnante production durant la période 1933-1945 est telle que cerner ses caractéristiques s’annonce comme une tâche difficile. Vincent Platini, enseignant et chercheur à l’Université libre de Berlin, restreint délibérément son essai au cinéma et à la littérature populaires, sans oublier de mentionner l’importance de la radio ou du théâtre à cette époque.

Le chercheur explicite dès l’introduction l’intérêt de son objet d’étude: la culture de masse, justement parce qu’elle est massive et populaire, est longtemps restée en marge des recherches par manque de considération scientifique. La production étant massive, elle n’est pas forcément bien inventoriée et rend le travail du chercheur fastidieux. A contre-courant des travaux qui cherchent la marque du national-socialisme dans la production culturelle de l’époque, Vincent Platini préfère interroger les écarts et subversions. Son hypothèse de départ est de considérer que par son côté populaire, cette production lui permet de se fondre dans la masse et d’abriter une force subversive.

L’éventail des œuvres étudiées par l’auteur se veut large et éclectique, passant en revue à la fois des films à gros budget commandés par le régime nazi comme Les Aventures fantastiques du baron Münchhausen (Münchhausen, Josef von Báky, 1943), mais également des romans policiers (Kriminalromane ou Krimis) bon marché et des publicités parues dans les journaux. Fait important, ces Krimis étaient considérés par le régime nazi comme des produits apolitiques, légers et inoffensifs, trop kitsch pour être pris au sérieux. C’est justement grâce à cela que l’on peut y trouver des espaces de subversion, mais cela ne veut pas dire que les instances en charge de la culture ne s’y intéressaient pas. En effet, plusieurs notes officielles attestent que le régime accorde une place importante aux goûts du peuple allemand en matière littéraire. L’idée est qu’un lecteur de Krimis est considéré comme un déviant, qu’il convient de surveiller. Le bibliothécaire devient ainsi un substitut du médecin chargé de soigner les lecteurs de romans jugés immoraux ou contraires à la race allemande. Autrement dit, analyser la culture de masse et ses consommateurs, c’est analyser le peuple allemand et ses convictions idéologiques. De plus, ce manque de considération du régime pour le roman populaire s’estompe avec le temps et, lors des années 1939-1945, celui-ci va même promouvoir certains romans pour soutenir le moral des troupes au combat.

La démarche intellectuelle de l’ouvrage convoque autant une écriture proprement historique que les méthodes des cultural studies. Une production culturelle ne pouvant être comprise totalement que mise en rapport avec son contexte historique de production et de réception, il est perspicace que l’auteur revienne régulièrement à une mise au point des événements qui entourent la publication des romans ou la sortie des films qu’il prend pour objets d’étude. L’un des points essentiels sur lequel Vincent Platini insiste, c’est l’ambiguïté de la culture populaire, ambiguïté qui ne saurait être minimisée. En effet le risque est grand dans ce domaine de céder à la surinterprétation. Or, comme cela est dit régulièrement au cours de l’ouvrage, toute déviance n’est pas forcément l’expression d’une contestation, mais plutôt celle d’une volonté d’offrir un moment de détente dans un contexte grave -Goebbels disait dans un discours de mai 1936 que «… plus un peuple est rongé par les soucis du quotidien, plus il a le droit de se distraire et se délasser». Ainsi une même figure ou œuvre peut servir des idéologies opposées. C’est le cas de Guillaume Tell de Schiller, devenue «première figure national-socialiste» en Allemagne, et en même temps personnification du combat contre la tyrannie aux Etats-Unis.

Il existe cependant bien des artistes indociles, et ceux-ci utilisent la même rhétorique que les artistes nazis pour mieux subvertir les conventions. C’est le cas en particulier de la métaphore, qui par son évidence idéologique et son implication du récepteur demeure une figure de style très utilisée. La subversion est ici entendue comme porteuse d’un «sous-texte caché et implicite, et en partie inconscient, aussi bien pour l’auteur que pour le lecteur». Les écrivains peuvent facilement cacher des opinions hétérodoxes au milieu d’un roman, puisque les membres du comité de censure sont plus attentifs au début et à la fin d’un roman. En revanche, les films sont examinés dans leur totalité, parce qu’ils sont un produit culturel de plus grande consommation. De manière générale, le régime nazi ne dicte pas de ligne directrice aux artistes, mais il n’admet pas des œuvres trop ambitieuses sur le plan de la réflexion, préférant de loin la simplicité et le manichéisme. L’écriture se veut donc simple («Etre Allemand, c’est être clair», d’après Hitler), sans lexique complexe, en évitant toute surcharge d’action et d’humour, considérés respectivement par les nazis comme la marque calomnieuse des Américains et des Juifs. En revanche, il semble clair que pour des raisons commerciales, de nombreux écrivains ou réalisateurs ont volontairement tempéré leurs velléités idéologiques afin de s’assurer un succès financier minimum, sans prendre de risques vis-à-vis de la censure. En un sens, le flou qui caractérise l’orientation culturelle du Reich tend à orienter l’interprétation des œuvres par le public, si bien qu’un banal roman «à quatre sous» sans volonté politique peut facilement se comprendre sous un sens nazi.

Dans les Krimis, le thème des forces de l’ordre est très présent. La figure du détective privé –figure britannique par excellence– disparait pour mieux valoriser les policiers du Reich, protecteurs vertueux du peuple. De plus, une majorité de ces romans populaires se concluent par les aveux des criminels, et ainsi par le rétablissement de l’ordre social. Contrairement à la littérature policière anglo-saxonne, il n’y a pas de remise en cause de l’Etat, c’est bien plutôt l’ancienne République de Weimar qui est fustigée dans ces lignes. L’auteur décèle dans ces œuvres un système de valeurs, notamment la répression, la surveillance ou la crainte, des thématiques qui reviennent régulièrement et qui montrent que les écrivains transposent inconsciemment ou non le quadrillage de l’Allemagne par le régime nazi. L’ennemi des policiers se racialise, tandis que la science criminelle est présentée comme peu fiable, et par-dessus tout comme la marque de la superficialité étrangère. Mais c’est surtout le rôle de l’instinct des policiers qui est mis en avant, leur objectif étant d’éliminer le criminel et non d’expliquer un crime comme le ferait un roman anglais. Il est important de rappeler ici que ces enquêtes allemandes ne se déroulent pas en Allemagne, le Reich tenant à présenter une nation unie où le crime a disparu… Certains écrivains n’hésitent pourtant pas à faire référence à des situations contemporaines, telle l’expropriation d’un personnage refusant de céder sa propriété au Reich pour la construction d’un tronçon d’autoroute. Dans plusieurs romans de science-fiction allemands, Vincent Platini voit en filigrane le thème du Lebensraum (l’«espace vital» du peuple allemand), notamment lorsque ces romans abordent l’idée de conquérir des planètes du système solaire. Si l’on peut effectivement faire le lien, on notera que la science-fiction américaine de la même époque fait également ressurgir cette thématique.

L’auteur note bien que le Krimi purement germanique reste encore à inventer, les écrivains restant influencés par les grands maîtres étrangers (d’où l’utilisation de pseudonymes anglicisés, pourtant déconseillée par le régime). Cette remarque se vérifie aussi pour le cinéma. La critique de cinéma allemande, paradoxalement, reconnaît les qualités d’un film allemand lorsqu’il tend à se rapprocher de l’excellence du cinéma hollywoodien. Il est clair que l’Allemagne nazie était en cela un marché ouvert sur le plan culturel, forte d’importations de films et de romans étrangers qui pourtant étaient pour certains critiques à l’égard du IIIème Reich. C’est là le paradoxe d’une dictature qui, malgré son ambition totalitaire, ne peut faire l’impasse sur le divertissement ni bouleverser les goûts du peuple allemand.

Pour qui souhaite comprendre la culture de masse sous le régime nazi, Lire, s’évader, résister constitue un point de départ idéal, par la pertinence de ses analyses. Agréable à lire et rigoureux dans la présentation de l’arrière-plan historique, l’ouvrage de Vincent Platini exhume des œuvres perdues «dans les décombres culturels du IIIème Reich», mais qui n’en demeurent pas moins riches d’enseignement sur la culture à l’époque nazie. La mise au pas de la culture a connu des ratés qui ont fait naître des «exils imaginaires» salvateurs pour un public toujours autant demandeur de divertissements, malgré la guerre et la dictature.

Valentin Guermond
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