France

Pourquoi le vote FN ne doit jamais devenir «casher»

Joachim Cohen, mis à jour le 08.03.2015 à 15 h 26

Les représentants de la communauté juive en France ne doivent pas faire tomber la digue entre le parti de Marine Le Pen et les autres.

Roger Cukierman pendant le 30e dîner annuel tenu par le CRIF à Paris, le 23 février 2015. REUTERS/Etienne Laurent/Pool

Roger Cukierman pendant le 30e dîner annuel tenu par le CRIF à Paris, le 23 février 2015. REUTERS/Etienne Laurent/Pool

Être juif en France, c’est décidément pas facile tous les jours. D’abord parce qu’il y a l’antisémitisme avec son lot de violences, d’insultes et de calomnies grossières.

Mais la tragédie juive se situe également dans la frustration des juifs à expliquer en des termes simples et clairs ce que c’est qu’être juif... À chaque fois, pauvres Shylock que nous sommes, nous essayons de déconstruire les clichés en nous efforçant d’être un peu plus pédagogiques que les fois précédentes. Quelques exemples en vrac:

  • Le judaïsme est une religion mais se dire juif ne signifie pas nécessairement croire en Dieu. 
  • Oui, je suis juif et non, je ne suis pas israélien.
  • Être sioniste c’est... Non, laisse tomber.
  • On peut être juif, israélien mais préférer le houmous libanais.
  • Tous les juifs n’exercent pas des professions libérales.
  • Un juif, ça peut voter à gauche (ça peut même parfois voter pour Cheminade un lendemain de cuite).
  • Je n’ai rien contre les musulmans
  • On peut être marié à une femme juive sans pour autant être «sous influence juive» (sauf si celle-ci montre des prédispositions pour l’hypnose), etc etc.

La récompense de ce travail de pédagogie? Trois fois rien, juste la satisfaction un peu naïve de voir les préjugés reculer de quelques millimètres. Jusqu’au moment où l’indéboulonnable Roger Cukierman, président à perpétuité du Crif, vient saborder votre lent et patient travail de déconstruction des idées toutes faites sur les juifs en affirmant sans ciller que «toutes les violences aujourd’hui (...) sont commises par des jeunes musulmans.»

Pauvre israélite que vous êtes, vous avez tant bien que mal essayé de vous extirper de ce sempiternel combat de coqs judéo-musulman auquel certains se plaisent à vous cantonner, que ce monsieur vient, une fois de plus, vous ramener à votre irréductible avatar d’épouvantail à musulmans. Il faudrait donc que vous vous taisiez parce qu’un vieux chnoque qui affirme parler en votre nom avance qu’être jeune et de confession musulmane conduit immanquablement à prendre d’assaut des épiceries casher armé d’une kalashnikov?

Décidément en forme, Cukierman a ensuite embrayé en affirmant que, quoique son parti demeure encore infréquentable, Marine Le Pen est «personnellement irréprochable», accélérant ainsi les fiançailles improbables entre la candidate frontiste et la frange la plus à droite des électeurs juifs. 

Que le président du Crif soit tenté de trouver pertinentes les idées de Marine Le Pen (ou du moins sa «personne»), c’est après tout son droit le plus stupide strict tant que cela reste confiné à l’isoloir. Mais de là à se transformer en VRP des concepts lepénistes en charge du marché israélite, il y a un fossé que Cukierman franchit allègrement! 

Ne s'était-il pas d’ailleurs félicité de l’accession au second tour de Jean-Marie Le Pen en 2002, y voyant pour les musulmans l’occasion de «se tenir tranquilles»? On se souvient également de l’interview dans Haaretz de l’ancien président du Crif Richard Prasquier qui affirmait, à la veille de l’élection présidentielle de 2012, que Marine Le Pen ne lui inspirait pas d’inquiétude particulière puisqu’elle avait uniquement dans son collimateur les immigrés et les musulmans...

Le Crif, le boulet des juifs de France

Mon propos n’est pas ici de contester l’utilité du Conseil représentatif des institutions juives de France: le Crif fait un travail nécessaire dans l’organisation du judaïsme français afin notamment que celui-ci reste fermement chevillé à la République. 

Mais le Crif devient le boulet des juifs de France lorsqu’il se met à se mêler de politique intérieure, qu’il appelle à voter pour tel ou tel candidat ou qu’il se transforme en ambassade officieuse d’Israël. Comme l’a très justement souligné une blogueuse juive –The Sefwoman–, le dîner annuel du Crif n’est-il pas «finalement une réunion de mecs qui toute l’année expliquent que les juifs ne dominent pas le monde, contrairement à ce que pensent les antisémites, et qui salopent tout en un soir en faisant se déplacer toute la classe politique»

Le Crif, au fond, est aux juifs ce que la CGT est aux travailleurs: un protecteur zélé, parfois envahissant qui ne fait pas toujours bien la différence entre la défense des intérêts de ceux qu’il défend et la recherche de privilèges. Pour autant, la réalité est à des kilomètres de la vision méphistophélique que certains se font de cette institution car, si celle-ci était réellement l’officine diabolique qu’Alain Soral décrit, pourquoi chaque minorité chercherait-elle son Crif avec autant de mimétisme (les musulmans avec le CFCM ou encore les noirs avec le Cran)?

Au sein de la communauté juive, on sait de moins en moins sur quel pied danser lorsqu’on évoque le FN. Il y a bien sûr tous ceux, républicains, à qui le vote FN fait traditionnellement horreur. Ceux qui affirment qu’il leur est impossible de donner leur voix au FN car ils gardent l’affaire du point de détail en travers de la gorge. Mais on compte dorénavant celles et ceux qui ont déjà franchi le pas en votant FN sans que cela ne s’ébruite trop.

Pour Marine Le Pen, l’enjeu de ces disputes juives autour de son «irréprochabilité» ou de son éventuelle «fréquentabilité» est bien plus grand qu’il n’y paraît: si les juifs, par l’entremise de leurs instances représentantes, décrètent que le Front national n’est plus antisémite, la digue tombe et le parti créé par Jean-Marie Le Pen devient un parti quasiment comme les autres (un parti désormais «juste» homophobe, nationaliste, islamophobe, réactionnaire, xénophobe). 

Au-delà de l'antisémitisme

C’est le calcul cynique que fait Mme Le Pen en choyant les juifs de France: quelque chose comme «si à force de mamours, les juifs finissent par m’accorder leur blanc seing, les autres pourront-ils continuer à me traiter de nazie»? 

Marine Le Pen peut-elle dans un avenir proche devenir casher? J’invite mes coreligionnaires à imaginer que celle-ci soit irréprochable comme le prétend Roger Cukierman. Oublions les crânes rasés, négationnistes et autres nostalgiques de Vichy et, l’espace d’une minute, prêtons à Marine Le Pen un philosémitisme énergique! Une fois lavé de l’accusation d’antisémitisme, son parti devient-il pour autant une formation politique recommandable? Ses raccourcis qui font de chaque musulman un terroriste potentiel relèvent-ils soudain de l’analyse sérieuse? Le sort peu enviable que cette aspirante chef de l’État réserverait aux minorités les plus fragilisées comme les Roms se ferait-il avec notre assentiment?

Bref, n’y a-t-il rien d’outrageusement problématique dans le programme politique et moral du FN, si l’on fait abstraction de son antisémitisme supposé?

Aux instances du Crif, je n’aurais donc qu’une chose à dire: défendre les juifs, c’est aussi défendre les musulmans, les Noirs, les Roms, les immigrés, les homosexuels lorsqu’ils sont attaqués par les populistes de tous bords. Être de tous ces combats nous honore mais nous garantit aussi que, le moment venu, les autres prendront notre défense lorsque nous serons pris pour cibles. Sans quoi le Crif, dont la mission est d’oeuvrer au bien-être des juifs de France, ne pourra que constater la solitude grandissante de ces derniers.

Joachim Cohen
Joachim Cohen (3 articles)
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