Monde

David Cameron, un bon exemple du désarroi des politiques

Eric Le Boucher, mis à jour le 24.06.2016 à 9 h 52

La situation britannique illustre, comme aucune autre, l'impuissance des dirigeants politiques à contenir la défiance de l'opinion. David Cameron est la preuve que même un bon bilan économique ne suffit plus à convaincre.

David Cameron, le 23 février 2015. REUTERS/Stefan Wermuth

David Cameron, le 23 février 2015. REUTERS/Stefan Wermuth

Mise à jour: A l'issue du référendum du 23 juin 2016 et la victoire du «leave» (et donc la sortie prochaine du Royaume-Uni de l'Union européenne), le Premier ministre britannique David Cameron a annoncé qu'il allait démissionner à l'automne.

Aucun pays n'illustre mieux la crise de la politique occidentale que la Grande-Bretagne. Les électeurs ne font plus confiance aux partis, ils dispersent leurs voix et contre toute attente de bons résultats économiques n'y changent pas grand-chose.

Pour le scrutin législatif du 7 mai, le Premier ministre conservateur, David Cameron, peut bien s'enorgueillir d'avoir remis l'économie sur les rails d'une enviable croissance, les sondages le donnent à égalité avec son opposition travailliste, autour de 34% des votes. En cas d'égalité, le Labour l'emportera grâce aux étrangetés du système électoral qui, grâce à une carte électorale favorable au Labour, impose aux tories d'avoir six points de plus que leur adversaire pour emporter la majorité.

Beaucoup d'électeurs sont en réalité indécis. Des «tout nouveaux» partis semblent à même de conquérir un tiers des suffrages: Parti national écossais (NSP), le Parti indépendantiste Ukip, les Verts, et une myriade d'autres.

Les Britanniques, comme les autres, sont perdus devant les grandes interrogations du monde qui vient: l'avenir de la classe moyenne, l'immigration, le rôle et la taille de l'Etat, la sécurité dans le monde, les bienfaits de la science, les robots ou les clones. Et pour bien faire, la Grande-Bretagne ajoute des questions bien à elle comme la place de l'Ecosse et la sortie éventuelle de l'Union européenne.

David Cameron met en avant la réussite de sa stratégie de «l'économie de l'offre». La croissance est le double de celle de la zone euro (2,8% contre 1,4%), le taux de chômage est à moitié, 5,7%, et les salaires, restés jusqu'à présent à la traîne, commencent enfin à grimper +2,1% sur un an et même sans les bonus, la hausse est notable: +1,7%. Autrement dit la reprise, qui est restée longtemps le monopole de la City et de Londres, phénomène dont se nourrissait la critique des travaillistes, est désormais mieux «partagée»; tous les Britanniques en profitent. Comme l'inflation tourne autour de 1%, les électeurs connaissent une augmentation de pouvoir d'achat. Ils devraient être redevables envers leur gouvernement. Mais non.

Les démons anti-européens

David Cameron, leader incontesté, mène une campagne cohérente appuyée sur l'économie, évitant tout autre sujet où il est plus faible, comme le social.

Las, il a succombé aux démons antieuropéens de son parti: son idée de référendum sur la participation de la Grande-Bretagne à l'Union européenne lui revient en boomerang. Que veut-il «renégocier» avec les autres pays membres, comment mesurer le gain des «contreparties» éventuelles? Que fera-t-il en cas d'un vote «No» du peuple?

Le Premier ministre avait de quoi gagner les élections sur le thème: on ne change pas une équipe qui gagne, «more of the same». Il doit se mordre les doigts d'avoir lancé un débat qui lui échappe et qui profite à l'Ukip et, dans la même veine, aux indépendantistes écossais.

La chance de Cameron est d'avoir en face de lui un Labour au leader très contesté Ed Miliband et à l'idéologie très floue. Ed Miliband représente la gauche de son parti. Il veut rompre avec la troisième voie de Tony Blair, «l'économie de l'offre de gauche»: ami des patrons, mais défenseur des services publics.

En réalité, les statistiques sont claires, Tony Blair puis Gordon Brown ont conduit des politiques de redistribution très «gauche classique», les dépenses publiques ont monté de 39% du PIB en 1998 à 47% en 2010. David Cameron les a réduites ensuite, elles sont revenues à 42%. Mais pour autant, le déficit des comptes publics reste nettement plus élevé que dans la zone euro: 5% du PIB. L'«austérité» a été forte puisque le déficit Brown était de plus de 10% du PIB, mais il reste du chemin à faire. Or justement ce chemin à faire entrave les projets de Miliband. Le Labour doit, pour la première fois, abaisser les dépenses publiques.

Le plus perturbant dans le désarroi de la politique en Grande-Bretagne, c'est que pourtant ce pays ne manque pas de think tank, de «substance intellectuelle»

 

C'est nouveau et ce n'est pas sans perturber et l'état-major travailliste et les électeurs. Ed Miliband, s'il gagne, va devoir couper, mais dans quoi? Peut-il se «rattraper» dans des politiques «de gauche» en rehaussant le smic, revenant sur la souplesse du marché du travail, en contrôlant les prix de l'énergie?

Ce virage à gauche, probablement renforcé en cas de coalition avec le SNP écossais, sera tout sauf facile à conduire dans un contexte général de rigueur. En conséquence, le Labour en dit le moins possible, il est flou, se met à parler «comme un socialiste français» de «déficit hors investissement public» et autre astuce pour s'éviter de reconnaître que la dette plombe le travaillisme, comme la sociale démocratie continentale, en crise.

Les tories ne sont pas tellement plus explicites. David Cameron veut ramener les dépenses publiques à 35% en fin de mandat, un niveau semblable à celui des Etats-Unis. Le but est radical, la trajectoire indéterminée. Couper dans les crédits de défense et de sécurité apparaît comme une solution d'avant le terrorisme. Autrement dit, il faudra sabrer dans les allocations de santé et dans l'éducation: des réductions qu'aucun gouvernement, même de droite, n'a jamais eu le courage d'annoncer en Europe. La droite française est devant ce même mur.

Le plus perturbant dans le désarroi de la politique en Grande-Bretagne est que pourtant ce pays ne manque pas de think tank, que la «substance intellectuelle» est là. La classe politique reste monoculture comme ailleurs, mais elle est plus jeune, plus curieuse, plus imaginative, c'est-à-dire de bien meilleure qualité globale.

Mais tout cela, l'économie, les idées, ne suffisent pourtant pas à rassurer des électeurs angoissés. La politique occidentale est devant un échec plus profond qu'elle ne le pense.

Article également publié dans Les Echos

 

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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