Monde

Pourquoi Jaycee Lee Dugard ne s'est pas enfuie de chez ses ravisseurs

David Berreby, mis à jour le 03.09.2009 à 17 h 24

Aussi choquant soit-il, le lien affectif entre un enfant et son bourreau est tout à fait normal.

Décembre 1871. Un jeune couple quitte l'Angleterre pour l'Inde, laissant ses deux enfants à la charge d'une famille recrutée par le biais d'une petite annonce dans un journal. Le garçon a presque six ans, sa sœur trois ans. Ils devront attendre plus de cinq ans avant de revoir leurs parents.

Si la vie en famille avait été facile et exubérante, il en va tout autrement dans «la maison de la désolation», surnom que l'enfant donne à sa famille d'accueil. La maîtresse de maison est une bigote fanatique qui déteste le garçon, le bat comme plâtre et passe une grande partie de son temps à évoquer les flammes de l'enfer. Son propre fils s'avère être une brute sadique. L'école n'est qu'une épreuve supplémentaire où s'enchaînent corrections et humiliations. Quand sa mère revient enfin le chercher, et qu'elle se penche pour l'embrasser, l'enfant lève instinctivement le bras pour se protéger d'un coup.

La maison de la désolation est bien connue car ce garçon n'était autre que Rudyard Kipling. Dans son autobiographie, l'écrivain répond aux questions que suscitent toujours les enfants maltraités pendant le premier choc de la découverte: pourquoi n'ont-ils rien dit à personne? Pourquoi ont-ils coopéré? Ces questions se posent aujourd'hui au sujet de Jaycee Lee Dugard, qui, selon la police, a été séquestrée pendant 18 ans par le couple qui l'a enlevée lorsqu'elle avait 11 ans. Pourquoi n'a-t-elle rien dit à personne? Comment est-il possible que Jaycee Lee Dugard ait non seulement élevé les deux filles que lui a faites son kidnappeur présumé, avec lui et son épouse, mais qu'elle ait aussi travaillé dans son entreprise d'imprimerie?

Pour Kipling, ce genre de questions reflète une incompréhension des enfants et de l'enfance: «Les enfants ne parlent pas beaucoup plus que les animaux, écrit-il, car ils acceptent ce qui leur arrive comme étant décidé de toute éternité.» Le beau-père de Jaycee a raconté qu'elle éprouve un sentiment de culpabilité d'avoir «formé des liens» avec ses bourreaux. Aussi difficile à concevoir que cela soit, il aurait été fort étrange, étant donnée la nature de l'enfance, s'il en était allé autrement.

Pour beaucoup, et surtout pour des parents, c'est sans doute l'aspect le plus effrayant de cette affaire. Le kidnappeur présumé, Phillip Garrido, et son épouse, ont nourri et vêtu leurs victimes, mis en place des règles pour la maisonnée, défini les limites de leurs vies. Bien que Garrido semble fou, ces gestes ne constituent en rien des preuves de sa folie. C'est plutôt l'inverse: nourrir, abriter et poser des limites, c'est ce que sont supposés faire tous les parents et ceux qui jouent ce rôle. Et même lorsqu'il ne s'agit que d'une parodie grotesque d'éducation, les enfants acceptent les manifestations de soin comme «établies de toute éternité» - c'est ainsi que va leur monde.

La raison en est peut-être qu'ils n'ont pas le choix, que l'acceptation est innée, induite par la constitution même des enfants - et cela où qu'ils soient élevés. Si cette hypothèse est avérée, alors certains aspects de la vie de famille devraient être les mêmes dans toutes les cultures. Or, il se trouve que c'est le cas. Comme le souligne l'anthropologue Naomi Quinn, de Duke University, des études comparatives sur l'éducation des enfants ont dégagé des caractéristiques universelles dans la manière dont les parents «façonnent l'expérience de l'enfant» pour l'élever, quel que soit le lieu.

Parmi ces universaux se trouvent, sans surprise, les habitudes et la constance - les petites certitudes inébranlables qui donnent à la vie domestique la plus étrange un aspect établi de toute éternité. Partout, les personnes qui élèvent des enfants tentent de faire de leur monde un lieu où les règles familiales sont permanentes. Et partout, les parents associent les leçons qu'ils donnent à des émotions fortes. Les Américains ont tendance à louer un bon comportement davantage que les parents chinois, plus susceptibles de susciter un sentiment de honte lors des écarts de conduite, écrit Quinn, mais la stratégie est la même: faire en sorte que l'enfant se souvienne de ce qui est important en associant la leçon à un sentiment intense, qu'il soit provoqué par la peur ou par le désir de plaire.

Le troisième universel consiste à lier les actes de l'enfant à un jugement moral. Partout, les mères et les pères ne se contentent pas de dire: «Ne fais pas ça!» Ils expliquent: «C'est mal! Ce n'est pas bien!» Quinn précise: «Associées à des évaluations de la bonté ou de la méchanceté de l'apprenant, ces leçons sont encore plus motivantes et inoubliables.»

Les rapports de police laissent penser qu'au foyer Garrido, ces stratégies parentales de base étaient appliquées. Certes, l'abri de Jaycee Lee Dugard et de ses enfants était fait de cabanes et de tentes rafistolées, mais c'était un abri. Et les émotions fortes? Jaycee Lee a été arrachée à son foyer à 11 ans et a donné naissance à l'enfant de son kidnappeur présumé à 14 ans. Personne n'a jamais dit que les émotions fortes de l'éducation des enfants devaient être forcément positives.

En outre, si les limites posées aux vies des victimes étaient bien tristes, il s'agissait néanmoins de limites. Des voisins ont raconté que Garrido avait appris aux filles à ne pas parler aux étrangers, et à dire qu'on leur faisait «la classe à la maison». Voilà qui doit paraître familier à toute personne qui a survécu à une éducation religieuse coupée du monde. En fait, la détermination de Garrido d'isoler les enfants du monde extérieur n'apparaît pas très différente des comportements de parents religieux de toutes dénominations. Un ancien témoin de Jéhovah se souvient ne pas avoir eu le droit d'être ami avec un autre enfant. Et quand parfois il oubliait cette interdiction, il demandait à cet enfant de lui rappeler de ne plus lui parler à l'avenir. «Nous n'avions que six ans!», se rappelle-t-il.

Selon les autorités, le contrôle qu'exerçait Garrido sur ses victimes n'était pas celui d'un monstre laveur de cerveau - mais celui d'un parent. «Je suis si fier de mes filles. Elles ne connaissent aucun gros mot», a confié Garrido à Ally Jacobs, l'officier de police de Berkeley dont les soupçons au sujet des enfants ont révélé l'affaire. «Nous les avons bien élevées. Elles ne savent rien de la méchanceté du monde.» L'approche de l'éducation de Garrido inclut même la décision typique des parents de laisser leurs enfants participer aux fêtes d'anniversaire des voisins. Le fait que les méthodes d'éducation soient profondément semblables alors que les idéologies varient est naturellement la raison pour laquelle les gens ne s'accordent pas sur l'endroit où placer la frontière entre un foyer religieux et un autre où sévit une secte folle.

Comme l'expliquent un grand nombre de psychiatres et de thérapeutes, une partie du travail qui attend les trois victimes, Jaycee Lee et ses deux enfants, consistera à réconcilier leur vie nouvelle et libre avec l'ancienne. Privées des circonstances qui dictaient leur ancien comportement, elles pourront avoir des difficultés à pardonner, ou même à comprendre celles qu'elles étaient avant. Mais un coup d'œil aux mémoires d'enfants élevés dans des sectes suggère que leur avenir n'est pas condamné à la désolation.

En ce qui concerne Kipling, quoi que l'on puisse penser de son œuvre, il est évident que sa vie n'a pas été gâchée. Et en se retournant sur ses années de souffrance, dit-il, il a trouvé une sorte de liberté. La maison de la désolation, écrit-il, «m'a vidé de toute capacité de haine personnelle véritable pour le reste de ma vie. Car toute passion qui remplit une vie est toujours proche de son contraire.»

David Berreby

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

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