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Emmanuel Carrère, une grammaire de la fiction

Thibaud Coste et Nonfiction, mis à jour le 05.03.2015 à 17 h 38

Dans cette enquête sur le premier christianisme, l'auteur de «L'Adversaire» s'interroge sur les ressorts de la foi et plus encore sur les rouages d'une œuvre littéraire.

Emmanuel Carrère / ActuaLitté via WikimediaCC

Emmanuel Carrère / ActuaLitté via WikimediaCC

Le Royaume

d'Emmanuel Carrère

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La fiction ne recouvre pas la réalité, elle en est partie prenante. Don Quichotte en puissance, nous vivons avec nos livres, nos images, nos représentations qui constituent notre monde; certes, nous faisons la part des mythes, des romans ou des films mais nous savons et assumons qu'il existe des fictions plus discrètes qui ne relèvent pas nécessairement de la fantaisie d’un auteur. À vrai dire, c'est la notion de «non-fiction» qui pose problème dans la mesure où l'histoire, le journalisme ou les sciences sociales, pour ne citer qu'eux, sont d'abord des écritures. Or notre langue -avec sa grammaire, sa syntaxe et ses mots–, parle toujours déjà pour nous; c'est pourquoi, en littérature, l'intention de l'auteur n'est qu'un paramètre de l'œuvre et jamais sa totalité. Parler c’est donc reconfigurer le monde selon la parole. On voit combien la frontière serait équivoque et contestable qui établirait une distinction nette entre d’un côté la non-fiction (comme ce qui s'en tiendrait aux «faits», c'est-à-dire à des objets singuliers du monde) et de l’autre la fiction (qui s’en tiendrait à «faire» ses propres objets). Mais la question ne se pose jamais en ces termes, et l’épistémologie, par exemple, interroge comment chaque discours construit son objet en même temps qu'il constitue son sujet à travers une prise de parole. Or, si l'on s'en tient aux résumés des livres d'Emmanuel Carrère, il paraît simple d'en cerner les thèmes; mais leur objet échappe. Alors qu'un sujet, un «je», s'avance et s'identifie sans ambiguïté –étant autobiographique–, reste toujours pour le lecteur la question de savoir ce dont il est vraiment question. Dans Le Royaume, nous dirons donc qu’il s’agit de remonter aux origines du christianisme, de raconter l’histoire des premiers témoins et de faire part du bouleversement que représentait alors la parole du Christ.

Pour autant, le livre ne s’ouvre pas sur ce passé, mais un peu avant la fin du bloc soviétique, au début des années 1990, à Paris. C’est une période difficile pour l’auteur de La Moustache durant laquelle il ne parvient plus à écrire ni à croire en son «talent»; il traverse une «crise» (c’est le titre de la première partie), suit une analyse et se tourne, par l’intermédiaire de sa marraine, vers la religion pour devenir chrétien. Cela durera trois ans; il commentera régulièrement pour lui-même l’Évangile de Jean et pendant deux ans il ira tous les jours à la messe avant de peu à peu abandonner la foi –absorbé dans l’écriture de la biographie de Philip K. Dick, Je suis vivant et vous êtes tous morts. «Ce chemin que j’ai suivi autrefois en croyant, vais-je le suivre aujourd’hui en romancier? En historien? Je ne sais pas encore, je ne veux pas trancher, je ne pense pas que la casquette ait tellement d’importance. Disons en enquêteur». Toutefois, si Emmanuel Carrère est bien le centre de son livre, il n’en est pas l’objet, et cette première personne découle de la démarche mise en œuvre: il s'agit d'une enquête. Aussi refuse-t-il de prendre, comme un romancier, la place de Dieu dans son roman; en effet, puisqu'il ne s'agit pas d'un roman et qu'Emmanuel Carrère n'est pas vraiment romancier –du moins, ne l’est plus. Le principe est simple, l’auteur l’énonce ainsi: «J’aime, quand on me raconte une histoire, savoir qui me la raconte. C’est pour cela que j’aime les récits à la première personne, c’est pour cela que j’en écris et que je serais même incapable d’écrire quoi que ce soit autrement». Cette première personne n’est pas tant le gage d’une vérité, d’une profondeur ou d'une authenticité que d’une certaine forme de sincérité: l’auteur ne peut parler que pour lui. Or pour parler de lui, il est important pour lui-même comme pour le lecteur de situer sa parole. L’enquête prend donc une forme d’introspection comme souvent chez Carrère. Pour le dire simplement, c'est parce qu'il a été chrétien qu'il s'autorise à parler du christianisme, c'est parce qu'il est écrivain qu'il choisit «Luc» auteur des Actes. Il est intéressant de noter, par ailleurs, que, selon la philologie laïque, Luc renvoie à une communauté d’auteurs rassemblée sous ce nom. L’auteur même –comme individualité– est une fiction.

Risquant l’analogie entre le travail de l'historien et le travail de Luc, il compare deux méthodes, deux types de construction de «récit». Il sait bien que l'historien reconstitue à partir de sources, les mêmes qu'il a parcourues lui-même, qui ne sont pas entièrement fiables. «Lisant un historien, quelle que soit son obédience, écrit-il, on voit comment il fait sa cuisine, on reconnaît derrière le goût que leur donne sa sauce les ingrédients qu’il est forcé d’utiliser –et c’est ce qui me fait penser que je n’ai plus besoin de recourir à un livre de recettes, que je peux me lancer tout seul». On reconnaît également la cuisine de l'auteur: l’œuvre et la genèse de l’œuvre, le récit et son processus de production –comme il le fait depuis L'Adversaire. Ainsi, le choix de Luc lui permet de suivre une enquête pour la prendre à rebours et en montrer les rouages. Il ne s'agit pas de repérer dans le texte des mystifications mais de comprendre quels événements ont permis à Luc d’écrire son Évangile et les Actes. C'est pourquoi, en étant critique et exégète, il n'est réellement aucun des deux, ne cherchant pas à l'être. En effet, ainsi que l'écrivait Alexandre Gefen, à propos de Limonov, dans la fiction biographique «l’étiquette ‘littéraire’ n’invalide [pas] la valeur de vérité de la représentation» ni ne «cantonne le récit à n’être qu’un artefact artistique privé d’emprise sur le monde»[1]. La fiction (auto)biographique permet donc des niveaux de lecture que n’a pas nécessairement l’ouvrage des sciences humaines, et la richesse thématique du Royaume est en cela exemplaire: il s’agit certes d’une enquête sur le premier christianisme; d’une réflexion sur les Textes, la foi, la croyance comme sur l’esprit critique; c’est une biographie de Paul de Tarse, de Luc; mais plus encore sur les ressorts fictionnels sur lesquels reposent les Évangiles. «Ce texte qu’autrefois j’ai approché en croyant, écrit-il, je l’approche maintenant en agnostique. Je voulais autrefois m’imprégner d’une vérité, de la Vérité, je cherche maintenant à démonter les rouages d’une œuvre littéraire.» Se faisant lecteur de Luc, il devient son propre lecteur et peut mener en parallèle une enquête sur l’écriture.

Il tient pour cela à marquer des pauses, à expliquer sa démarche. Il ne récuse pas la fiction mais choisit de la mettre à distance sans pour autant opter pour une certaine forme d’ironie romanesque; il refuse ainsi le principe mimétique qui consiste à «faire comme si». À Marguerite Yourcenar qui écrivait dans ses carnets des Mémoires d'Hadrien: «S'interdire les ombres portées; ne pas permettre que la buée d'une haleine s'étale sur le tain du miroir», il répond: «Je crois que l’ombre portée, on la verra toujours, qu’on verra toujours les astuces par lesquelles on essaye de l’effacer et qu’il vaut mieux dès lors l’accepter et la mettre en scène». Il poursuit: «Ce sont deux écoles, et tout ce qu’on peut dire en faveur de la mienne, c’est qu’elle est plus accordée à la sensibilité moderne, amie du soupçon, de l’envers des décors et des making of, que la prétention à la fois hautaine et ingénue de Marguerite Yourcenar à s’effacer pour montrer les choses telles qu’elles sont dans leur essence et leur vérité». Bien conscient de recomposer aussi une fiction («Le Luc que j'imagine –car bien sûr c'est un personnage de fiction»), il s'agit bien pour lui de délimiter (difficilement) ce qui lui appartient et ce qui ne lui appartient pas. Le recours à l’invention est de toute manière imparable pour le sujet; comme il s’en explique: «Tout ce que j’ai écrit jusqu’ici est connu, à peu près avéré. J’ai refait pour mon compte ce que font depuis bientôt deux mille ans tous les historiens du christianisme: lire les lettres de Paul et les Actes, les croiser, recouper ce qu’on peut recouper avec de maigres sources non-chrétiennes. Je pense avoir accompli honnêtement ce travail et ne pas tromper le lecteur sur le degré de probabilité de ce que je lui raconte. Pour les deux ans passés par Paul en Césarée, je n’ai rien. Plus aucune source. Je suis à la fois libre et contraint d’inventer». Autant être clair. On comprend dès lors que la «Vérité» ou bien l'«essence des choses» n'est pas le problème de cette «sensibilité moderne». Mais elle n'est pas non plus chez Carrère une dénonciation ou une mise en garde contre la fiction. En effet, par l'enquête, l'écriture devient le lieu d'une épreuve entre soi et sa parole où quête et enquête se confondent dans le jeu autobiographique. C'est un véritable choix éthique: écrire avec ce que l'on sait, ne proposer qu'un point de vue, un monde possible, depuis soi et redéfinir ce soi à travers son objet.

Le lecteur devient ainsi le spectateur de plusieurs récits qui s'entremêlent sans jamais donner de clé: c'est une enquête, ni un rapport, ni un roman policier. C'est pourquoi, Le Royaume n'est pas un livre irréligieux, bien au contraire; mais Carrère semble refuser la communion. Bien qu'il se souvienne du conseil de sa marraine, «essaie aussi […] de n'être pas trop intelligent», il se sent fondamentalement délié, comme à distance et emporté par le mouvement de l'écriture qui, toujours, fonctionne par retranchement, par jeu(x) et écart(s). L'enquêteur –ou le détective privé–, comme figure d'une démarche littéraire, ne rend de comptes à personne, il mène sa propre enquête et ne répond qu'aux questions qu'il se pose à condition toutefois de s’exposer. Ne parlant pas au nom d'une science ou d'un principe de vérité, l'auteur acquiert ainsi une liberté de ton, et la liberté de se tromper également, qu'il s'agit d'assumer en son nom. La première personne devient bien alors une forme d'humilité: il s'agit d'être auteur sans «autorité». Dès lors, trouver sa langue, pour Emmanuel Carrère, c'est savoir placer sa voix; et écrire c'est d'abord faire comprendre comment s'écrivent les histoires.

Cette recension fait partie du dossier «Fiction et nonfiction: les écritures du réel», à découvrir sur nonfiction.fr

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1 — Alexandre Gefen, «Au pluriel du singulier: la fiction biographique», Critique, 2012/6 n° 781-782, p. 570. Retourner à l'article

 

Thibaud Coste
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