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Tennis: la Coupe Davis est vide de sens et de stars

Yannick Cochennec, mis à jour le 05.03.2015 à 18 h 42

Le malaise de l’équipe de France de tennis souligne surtout celui de la Coupe Davis. Cinq des huit joueurs protagonistes de la dernière finale de Coupe Davis ne seront pas au rendez-vous du premier tour 2015.

La Coupe Davis, en 2001. REUTERS/Marcelo del Pozo

La Coupe Davis, en 2001. REUTERS/Marcelo del Pozo

Mal remise de sa nette défaite face à la Suisse en finale de la coupe Davis, l’équipe de France est encore convalescente au moment d’entamer sa campagne 2015 face à l’Allemagne, à Francfort, du 6 au 8 mars.

Jouera? Jouera pas?

Aux problèmes physiques de Jo-Wilfried Tsonga et de Richard Gasquet s’est greffée, depuis la défaite contre Roger Federer et Stan Wawrinka, une forme de vague à l’âme dont les hésitations de Gaël Monfils à l’instant de sa sélection n’ont pas contribué à calmer le roulis mélancolique.

Jouera? Jouera pas? Dans une valse-hésitation qui a donné le tournis aux observateurs, Monfils a d’abord décliné sa sélection en voulant privilégier sa carrière personnelle à une époque où il estimait devoir travailler sur le plan physique en compagnie de Jan de Witt, son entraîneur allemand. Quatre jours plus tard, soumis à forte pression, notamment celle d’Arnaud Clément, le capitaine tricolore obligé à un acte d’autorité pour tenter de le ramener à la raison, il a fait volte-face.

Cette petite comédie à la française serait presque anecdotique si elle n’était pas le reflet d’une vraie difficulté pour la Coupe Davis qui ne sait plus trop de quoi son avenir sera fait. Oh, ce n’est pas la première fois que le tocsin semble sonner au loin pour cette épreuve par équipes née en 1900, mais les cloches ne paraissent jamais aussi proches quand survient le premier tour d’une nouvelle édition.

Comme un petit coup de grâce médiatique, à l’heure du p'têt ben qu'oui, p'têt ben qu'non que non de Gaël Monfils, Roger Federer a prononcé une phrase un peu définitive voilà quelques jours après avoir officialisé son forfait lors de ce premier tour de Coupe Davis opposant la Suisse à la Belgique. «La Coupe Davis a toujours été un poids à porter et cela m’a créé bien plus de difficultés qu’autre chose dans ma carrière», a-t-il dit avec le sentiment du devoir accompli et avec la franchise de celui qui s’est débarrassé, en quelque sorte, d’une petite corvée.

Ni Federer, ni Wawrinka, ni Nadal...

C’est sympa de la gagner, mais la Coupe Davis n’a pas évolué dans le bon sens. Tous les meilleurs ne la disputent pas. Elle a perdu de sa valeur à mes yeux.

Rafael Nadal

En principe, il ne jouera pas la compétition en 2015 où la Suisse est donc condamnée à rendre son Saladier d’argent sans l’avoir défendu. En effet, Stan Wawrinka, son coéquipier à Lille contre la France, a choisi également de faire l’impasse sur le premier tour, là encore pour alléger son programme et se concentrer sur sa carrière individuelle.

Trois mois après leur triomphe, Federer et Wawrinka ont privilégié leurs intérêts particuliers aux dépens de l’intérêt collectif. A Liège, contre la Belgique, il n’y a même qu’un seul des quatre joueurs suisses présents à Lille, Michael Lammer, dans un groupe où le mieux classé est... 292e mondial.

Ce premier tour de Coupe Davis se déroule également sans Rafael Nadal et pour cause, l’Espagne a été rétrogradée en deuxième division en septembre 2014 faute de ses meilleurs éléments, soit blessés, soit pas disponibles à l’époque. Nadal, trois fois vainqueur de la Coupe Davis, a même fini par dire en 2014 au sujet de cette épreuve:

«Je ne sais pas quelle est son importance aujourd’hui. C’est sympa de la gagner, mais la Coupe Davis n’a pas évolué dans le bon sens. Tous les meilleurs ne la disputent pas. Elle a perdu de sa valeur à mes yeux

Parmi les meilleurs mondiaux, seul Andy Murray, qui ne l’a jamais remportée contrairement à Rafael Nadal, Roger Federer et Novak Djokovic, semble avoir encore le feu sacré. Mais après ses propos controversés lors du vote sur l’indépendance écossaise, il a tout intérêt, il est vrai, à montrer que la cause britannique est également son affaire.

Derrière l’éclat apporté par la dernière finale de Coupe Davis, grâce à la présence de Roger Federer et à celle de 27.000 spectateurs réunis chaque jour au Stade Pierre-Mauroy de Lille, le Saladier d’argent n’en finit plus, en réalité, de voir sa patine ternie par ces forfaits en tous genres comme si cette compétition n’était plus au cœur des préoccupations des plus titrés.

L'effet JO

D’aucuns diront que cela a été plus ou moins le cas depuis les années 1970 sauf que la tendance s’est accentuée avec force depuis une quinzaine d’années. Nés dans les années 1980, Federer, Nadal, Djokovic et Murray et tous ceux qui les suivent ont grandi avec la présence, depuis 1988, du tennis au programme olympique. Et pour eux, le tournoi olympique, où ils représentent leur pays en étant parfois porte-drapeau lors de la cérémonie d’ouverture, leur offre ce supplément d’âme national et, de fait, a supplanté la Coupe Davis, épreuve annuelle qu’ils ont de plus en plus de mal à intégrer dans leur programme puisqu’en cas de présence en finale elle dévore huit semaines de leur activité (quatre semaines de compétition et quatre semaines pour s’en remettre).

Voilà bien longtemps, Stefan Edberg, l’ancien n°1 mondial suédois, avait dit qu’il bâtissait son calendrier d’épreuves en fonction de la Coupe Davis. Il n’en est plus question aujourd’hui pour une génération, plus individualiste et moins nourrie au lait du Saladier d’argent.

Aujourd’hui, les joueurs ont le pouvoir, tout le pouvoir. Federer, Nadal, Djokovic and co, avec leurs agents cachés derrière eux, dirigent l’ATP World Tour, le circuit masculin, en y dictant leur loi.

Après avoir demandé et obtenu, il y a quelques années, une période de vacances plus longues en fin de saison, ils n’ont cessé depuis de remplir ce vide du calendrier par des exhibitions lucratives jusqu’à la création récente d’un circuit d’épreuves en Asie qui a semé la confusion. Et ces champions du moment n’ont pas grande estime pour la faiblesse actuelle de la Fédération internationale de tennis (FIT), organisatrice de la Coupe Davis, dirigée et incarnée par le septuagénaire italien Francesco Ricci-Bitti depuis 1999 et dont le bilan ne sera pas bien épais quand il quittera son poste, en principe, en septembre 2015.

Dans environ 90% des cas, organiser une rencontre de Coupe Davis coûte plus d’argent que cela n’en rapporte

Todd Woodbridge

Pour la FIT, la Coupe Davis, sous contrat avec de nombreux sponsors à commencer par BNP Paribas son parraineur en titre, reste une source importante de revenus qu’elle redistribue en partie aux fédérations les moins riches.

En 2014, 122 nations ont participé à la Coupe Davis au gré des divisions pour un total de 570 joueurs impliqués au moins dans un match. Un succès en apparence, mais beaucoup de pays souffrent économiquement pour accueillir des rencontres de Coupe Davis, souvent peu rentables avant les demi-finales et fréquemment déficitaires dans les divisions inférieures.

«Dans environ 90% des cas, organiser une rencontre de Coupe Davis coûte plus d’argent que cela n’en rapporte, nous a indiqué, par email, l’Australien Todd Woodbridge, l’un des plus grands joueurs de l’histoire en double, vainqueur de la Coupe Davis en 1999 et 2003, devenu l’un des cadres de la Fédération australienne. Dans les divisions inférieures, il est arrivé que des nations qui avaient l’avantage du terrain le rendent à leurs adversaires quand elles ne déclaraient pas carrément forfait. Seuls les pays riches peuvent s’en sortir, à commencer par les quatre du Grand Chelem.» 

«Aucune rencontre de Coupe Davis organisée sur le territoire français n'a donné lieu à un résultat déficitaire depuis le début des années 1990», précise Christophe Fagniez, chargé de l’organisation des matchs à domicile de l’équipe de France à la Fédération française de tennis (FFT).

Que changer?

Médiatiquement, c’est un fait, le «produit» Coupe Davis a vieilli et ce n’est pas le fait d’être relégué bientôt sur des chaînes payantes (à partir de 2016, BeIn Sports aura chaque année les droits exclusifs pour les deux premiers matchs de l’équipe de France) qui lui donnera une large visibilité. Il n’est pourtant pas question de réforme aux yeux de la FIT.

«Nous savons que le tennis a changé, mais nous incarnons l’institution, a dit Francesco Ricci-Bitti à Lille. Nous représentons les valeurs de ce sport.»

Et d’ailleurs quelles modifications?

Réunir les meilleures équipes sur un même lieu l’espace de quelques jours comme pour une Coupe du monde de football? Mais à quoi bon une finale France-Suisse qui serait jouée à Bangkok dans une indifférence polie sans cet ingrédient essentiel constitué par un public partisan?

Organiser l’épreuve tous les deux ans ou tous les quatre ans en évitant les années olympiques comme le prône Todd Woodbridge? Pas sûr que cela donnerait plus d’envie aux récalcitrants d’aujourd’hui.

Réduire le format des rencontres à des matchs au meilleur des trois sets? Même conclusion qu’à la précédente question.

A la marge, il serait possible de réduire le groupe mondial de 16 à 14 pays en évitant aux deux nations finalistes de la précédente édition de devoir jouer le premier tour, mais ce serait une évolution très cosmétique.

La Fed Cup, l’équivalent de la Coupe Davis chez les femmes, est en coma dépassé depuis longtemps au gré des changements de formules qui ont émaillé et dénaturé son histoire.

La Coupe Davis n’a peut-être pas besoin de traitement de choc ou de paracétamol pour essayer de survivre. Comme une vieille dame dans son fauteuil, elle mourra tranquillement de sa belle mort sous le joli châle de son histoire...

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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