Sports

Dopage: comment le rugby est devenu présumé coupable

Benoît Vittek, mis à jour le 06.03.2015 à 15 h 39

Le livre-enquête de Pierre Ballester, qui vient après le témoignage de l'ancien international Laurent Bénézech, menace de faire basculer le ballon ovale dans la même case que le cyclisme, celle des sports pour lesquels les suiveurs présument des pratiques dopantes. Ou comment les affaires passées, l'indigence des institutions et les retards dans la prévention et la détection donnent raison aux plus sceptiques.

REUTERS/Andrew Winning.

REUTERS/Andrew Winning.

«Dans le cyclisme, on ne sait pas se défendre, m'expliquait il y a quelques semaines seulement un haut dirigeant du Tour de France. Il y a tout le temps quelque chose qui sort, sans que ce soit forcément vérifié, et on ne dit rien. Tout le monde se laisse flageller. J’ai vu Guy Roux [l'ancien entraîneur de l'AJ Auxerre, ndlr] accueillir les journalistes à l’entrée du centre d’entraînement et en refuser certains. Nous, on invite n’importe qui.» Et parfois même des VIP qui en viennent à siffler le maillot jaune Chris Froome en pleine démonstration, lors de l’ascension du mythique Ventoux l’été dernier. L’attachant Britannique n’a jamais été concerné par la moindre affaire de dopage; il est simplement le dernier représentant d’une lignée de vainqueurs du Tour de France, compétition dont les dérives ont (trop) souvent été prouvées.

Condamné par une partie du public, Lance Armstrong continuait, dans la première moitié des années 2000, d’afficher sa supériorité en course sur un bitume souvent tagué de références à l’EPO. Le tout avec la complicité des autorités et grâce au «système de dopage le plus sophistiqué de l’histoire du sport»... L’ex-septuple vainqueur du Tour n’avait pas encore été convaincu de tricherie. Il était «simplement» l’objet d’un livre-enquête, L.A. Confidentiel, dans lequel les journalistes David Walsh et Pierre Ballester soulevaient, en 2004, un certain nombre de questions dérangeantes auxquelles personne ne souhaitait répondre. Aujourd’hui, le journaliste d’investigation français vient porter la lumière sur les dérives inavouées d’un autre milieu: le rugby, objet de son dernier livre, Rugby à charges.

Que notre dirigeant du Tour, lui-même ancien coureur, soit rassuré (sans forcément s’en réjouir): le cyclisme n’est plus seul sur le banc des accusés, condamnés par une partie des opinions publique et médiatique sans que des preuves formelles ne soient nécessairement apportées. Pierre Ballester avance de nombreux témoignages, dont celui du Dr Jacques Mombet, qui a officié à Agen et en équipe de France. Dans le passage le plus relayé d'un livre qui dissèque les rapports troubles entre rugby et dopage, il décrit la distribution de pilules d’amphétamines aux internationaux tricolores.

Un nouveau coup de semonce après les propos et le livre de l’international Laurent Bénézech, Rugby, où sont tes valeurs?, dénonçant une «surmédicalisation» du rugby. Lui aussi s'appuie sur son expertise personnelle et des études troublantes, mais non concluantes. La seule donnée ferme, difficilement discutable, a été fournie en 2013 par Françoise Lasne, présidente de l’Agence française de lutte contre le dopage, lors d'une audition au Sénat: «En 2012, le sport qui donne le plus haut pourcentage [de cas positifs] est le rugby.»

«Chaque performance extraordinaire appelle le soupçon»

Chez le suiveur averti, le doute s’instille nécessairement et vient bientôt ternir l’admiration. Avec tant d’éléments à charge, comment le rugby pourrait-il être épargné par le dopage? Et, si ce sport est effectivement contaminé par le dopage, les meilleurs joueurs, ceux qui font rêver le plus grand nombre, ne sont-ils pas les premiers suspects? «Chaque performance sportive extraordinaire appelle le soupçon, assène le Dr Jean-Pierre de Mondenard. On est passé de la présomption d'innocence à la suspicion légitime. C'est mortel pour le sport, que la lutte antidopage n'aide pas.» Ce médecin du sport a publié de nombreux ouvrages sur le dopage. Il est principalement connu pour ses travaux sur le cyclisme et l’athlétisme, un peu le football, et a également travaillé à un Dictionnaire du dopage dans le rugby. Sa conclusion: «Le continuum depuis les années 60 ne permet pas de dire que le dopage n'est pas répandu dans le rugby.»

Jean-Pierre de Mondenard peut vous raconter un dîner avec un ancien international français des années 1970 confessant un usage d’amphétamines. Plus récemment, dans un dossier à charge de la revue Quel Sport? publié après le Mondial 2007, le médecin affirmait que l’absence de contrôles positifs «devrait inciter les responsables de l’IRB à présenter leur démission illico et non à crier victoire!». Laurent Bénézech confie pour sa part l’horreur qui s’est emparé de lui devant les évolutions physiques (prise de poids, endurance accrue) et morphologiques (évolution de la mâchoire, dégradation de l’épiderme) de certains joueurs. Et Pierre Ballester, qui a échangé avec l'ancien pilier de l'équipe de France pour préparer son livre, raconte comment les joueurs s’échangent discrètement les noms de préparateurs physiques privés.

Face à cet assaut, la défense des représentants du rugby professionnel porte peu. La lutte antidopage qui garantirait la probité des joueurs? En retard, des décennies d’actes manqués en attestent. Le passeport biologique, censé rattraper ce retard? Le cyclisme, qui mène des contrôles bien plus rigoureux, a constaté que les tricheurs adaptaient leurs protocoles de dopage à ces nouvelles contraintes.

Plutôt que de prouver leur probité (tache difficile, il est vrai), les représentants du rugby argumentent donc ad hominem (voire ad personam) contre ces lanceurs d’alerte, à l’instar de ce que le peloton cycliste a fait subir à Christophe Bassons aux lendemains de l’affaire Festina. «On a essayé de me faire passer pour un menteur, un tricheur, quelqu’un qui a des desseins individualistes et qui n’est là que pour se mettre en valeur lui-même», nous explique Laurent Bénézech, premier ennemi public de la «famille rugby». Le président de la Ligue nationale de rugby, Paul Goze, n’a pas manqué d’attaquer Pierre Ballester et le Dr Mombet, témoin majeur de Rugby à charges. Et certains menacent d'actions légales.

Des interrogations qui s'étendent aux autres sports

Si le rugby se retrouve aujourd’hui aux côtés du cyclisme, d’autres sports majeurs méritent de subir pareilles interrogations. Les mécanismes qui permettent au dopage de s’infiltrer dans ces disciplines sont également à l’œuvre. Le tennisman se voit lui aussi promettre succès, gloire et richesse, qui peuvent le mener à des niveaux inespérés et primer sur les valeurs éthiques. Le nageur évolue lui aussi dans un milieu très fermé, prompt à l’omerta. Le handballeur est lui aussi soumis à la pression de ses équipiers et dirigeants. Le footballeur dépend lui aussi d’institutions plus enclines à nier le problème qu’à mettre en place un système de détection efficace. Sans parler des grandes ligues américaines, connues pour leur grande permissivité.

Chacun de ces sports traîne ses affaires embarrassantes, pour peu qu’on fouille un peu sous la couche massive du vernis glorificateur de la performance sportive. En tennis, les joueurs suspendus cachent parfois leur suspension derrière une blessure ou une retraite temporaire. Alors, lorsqu’un(e) champion(e) revient à la compétition, les zélateurs du cyclisme ne manquent pas de remettre en cause son honnêteté. Il ne s’agit plus de défendre son champion, mais de dire que, si celui-ci est chargé, les autres ne valent de toute façon pas mieux. Réjouissant.

J’ai, pour ma part, été plus convaincu par le discours d’un coureur fraîchement retiré du peloton: «Aujourd’hui, il doit rester 10% de coureurs qui se dopent.» Lucide et plus encourageant: neuf champions sur dix le seraient proprement.

Benoît Vittek
Benoît Vittek (7 articles)
Journaliste
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